CHAPITRE II LES BARONS
Le plus grave, c'est que de cette crise l'autorité du comte sortait terriblement menacée. Pour parvenir à renverser son frère, il n'avait pas suffi à Foulque d'avoir l'appui moral de l'Eglise ; il lui avait fallu attirer dans son parti quelques-uns des plus grands vassaux du comté et il n avait dû son succès qu'à leur complicité. Quant aux défenseurs de Geoffroi le Barbu, il avait été contraint de les réduire les armes à la main. Mais — nous en avons eu déjà quelques exemples — les uns et les autres avaient pu ainsi prendre conscience de leur force : soit que le comte leur dût le pouvoir, soit qu'il eût dû transiger avec eux, soit même qu'il eût dû les abattre, la possibilité de lui résister apparaissait évidente à leurs yeux. En face de l'autorité comtale, une puissance nouvelle avait surgi : la puissance des barons.
Cette puissance s'était d'ailleurs préparée de longue date.
Au temps des incursions normandes, c'avait été de préférence dans les anciennes places fortes des bords de la Loire, les plus menacées, que les Angevins avaient organisé la résistance : se réfugiant dans des villes comme Angers, Saumur, Amboise, ils avaient abandonné la rase campagne aux dévastations des envahisseurs * . Aussi, une fois le péril normand disparu, pour arrêter
i. Voir l'exposé de ces invasions normandes dans l'article que leur a consacré Mabille, dans la Bibl. de V École des Chartes, t. XXX i869, surtout p. i 71-190.
leurs voisins, devenus menaçants du jour où ilsn'étaient plus menacés, et encore plus pour avoir ime base d'attaque qui leur permît à eux-mêmes d'étendre leurs états, les comtes d'Anjou avaient dû se préoccuper à la fois de relever les quelques anciennes forteresses qu'ils pouvaient trouver ^ et d'en édifier une quantité de nouvelles.
Au temps de Foulque Nerra, celui que les modernes ont appelé « le grand bâtisseur », et au temps de son fils, cette floraison de châteaux avait été innombrable : du côté de la Touraine, objet principal de leurs attaques, c'avait été, vers 994-995, le château de Langeais, à l'ouest de Tours 2 ; vers 1005, celui de Montrichard, à l'est ^ ; puis, plus près encore, le château de Montbazon, au sud^ ; vers 1017, celui de Montboyau, à quelques kilomètres seulement de la ville ^. Après avoir préparé l'occupation du Saumuroisparla construction de la forteresse de Trêves, vers 1020 ^, Foulque en avait garanti les abords par celle du château de Montreuil-Bellay "^ ; peut-être aussi avait-il élevé lui-même
4 . Il y en avait quelques-unes, témoin le vieux château dit Castellarium dont fut gratifié Renaud le Tburingien en 969 (Collect. Baluze, t. XXXIX, f» 62 V» : cf. ci-dessus, p. 99, n. i).
2. Voir ci-dessus, p. 26. — Des restes de la construction de Foulque Nerra se voient encore aujourd'hui à Langeais : c'est un donjon en petit appareil avec insertions de briques; il est carré et n'a jamais été voûté. Les archéologues s'accordent à reconnaître que cette construction ne saurait dater d'une époque plus récente que l'extrême fin du x* siècle.