LA POLICE
11 avait été convenu entre d'Anlraigues et madame Saint- Huberly qu'une fois arrivés à Coblenlz , ils seraient , aux yeux du public, presque étrangers l'un à l'autre, ou que du moins le comte paraîtrait avoir seulement pour l'actrice les égards de la simple
politesse , dans le petit nombre de visites qu'il lui ferait, concurremment avec les autres gentilshommes français; car elle devait être forcée à recevoir beaucoup de visiteurs, grâce à sa réputation d'actrice célèbre et de femme spirituelle. En se renfermant dans une solitude complète, en renonçant à la société, elle eût sans doute paru singulière et bizarre ; la malignité n'eût pas manqué d'épier sa conduite, d'interpréter ce système de vie solitaire par une inclination secrète, et à force de chercher la vérité et d'y suppléer par des mensonges et des suppositions, elle serait parvenue à découvrir l'amant heureux de madame Saint- Huberty. Ce calcul des deux époux était donc juste : d'Antraigues, se présentant et étant reçu comme visiteur indifférent chez sa femme, trouvait dans cette prudente combinaison le moyen de satisfaire à toutes les exigences, de concilier tous les intérêts.
Comme on les avait vu descendre de la même voilure, on pouvait supposer qu'il y
avait au moins des rapports d'amitié; pour couper court aux conjectures, d'Antraigues avait décidé que, vu l'urgence, et attendu qu'il fallait du temps pour trouver dans la ville un logement convenable à sa femme, celle-ci occuperait d'abord un appartement à l'hôtel de Cologne, mais dans un corps-de-logis éloigné de celui où il se proposait d'habiter pendant son séjour à Coblentz.
Mais à peine avaient-ils donné quelques ordres pour le transport de leurs effets dans leurs appartenons, et pendant qu'ils étaient occupés à le surveiller, deux hommes, revêtus l'un de l'uniforme allemand, l'autre de l'uniforme français, s'avancèrent vers d'Àntraigues et madame Saint-Huberly. Le premier était un officier des troupes de l'électeur de Trêve, l'autre un officier de la légion de Rohan. Ils étaient chargés de la police de Coblentz et de l'interrogatoire des émigrés français; car il s'était trouvé parmi eux tant d'intrigans et de chevaliers d'industrie et même d'espions, qu'on avait été
obligé de soumettre à un examen assez sévère la moralité et les papiers des nouveaux pèlerins.
L'officier allemand voulut adresser le premier les questions d'usage aux deux voyageurs; mais son baragouin presque inintelligible n'obtint pour toute réponse de d'Antraigùes et de madame Saint-IIuberty qu'un sourire dont le questionneur parut fort scandalisé. L'officier français vint à son secours, et interrogea d'abord madame Saint-Huberty :
— Madame, lui dit-il , après l'avoir saluée avec beaucoup de politesse et de l'air d'un homme qui sait le monde, voulezvous avoir la bonté de me dire à qui j'ai l'honneur de parler? je vous demande grâce pour mes questions importunes , car je suppose que vous avez besoin de repos, mais j'ai un devoir à remplir.
— C'est très juste, monsieur l'officier, répondit madame Saint- Huberly. Vous voulez, n'est-ce pas, savoir mon nom, mon état.
— Votre état! oh! madame, ne saurait être qu'une personne de qualité.
— Vous croyez ! j'ai donc l'air d'une personne de qualité? au moins vous parlez franchement, et ce n'est pas par galanterie et dans l'intention de me flatter que vous me parlez ainsi.
— Vrai, madame, foi d'officier français; mais, monsieur que voici est sans doute votre époux?...
L'ofiicier français s'était tourné vers d'Anlraigues qui dissimulait avec peine le dépit que lui causaient ces questions.
— Non, monsieur l'ofiicier, répondit madame Saint-Hiiberly, monsieur n'est pas mon époux ; j'ai profité de l'olTre obligeante de monsieur, qui m'a vue un peu embarrassée à Mayence où j'attendais une occasion pour venir ici, j'ai accepté une place dans sa voilure.
— Fort bien, fort bien, dit l'ofiicier; maintenant, madame, votre nom, je vous prie?
— Saint-Huberty...
— Saint-Huberty 1 Saint-Huberty !
maisily a quelque litre avec un pareil nom... cela va sans dire... comtesse, baronne, marquise...
— Non, monsieur, madame Saint-IIubcrly, tout court, et ma profession . .
— Votre profession ?
— Ou mon état, si vous aimez mieux, vous tenez aussi à le connaître, sans doute : je suis comédienne ou "chanteuse, comme il vous plaira.
L'officier ouvrait de grands yeux, et l'Allemand qui écoutait le dialogue avec beaucoup d'attention, l'Allemand qui, s'il ne parlait pas le français d'une manière très distincte , le comprenait assez bien, ouvrait à la fois de grands yeux et une grande bouche..
— Quoi! s'écria-t-îl dans son étonnement slupide, malame est gométienne, ou jandeuse... c'est bien trôle dou le même.
— Oui, messieurs, ajouta l'actrice en s'adressant aux deux officiers, je suis actrice à l'Opéra de Paris.
— Quoi ! ah ! je me rappelle maintenant... vous seriez madame Saint-Huberty, dont on parlait tant dans nos villes de garnison, en province, la fameuse madame Sainl-Huberly...
— Et qui se propose de donner quelques représentations sur le théâtre de Coblentz, si toutefois Coblenlz a un théâtre.
— Oui, oui, madame, oh! quel bonheur et en même temps quel honneur pour nous! soyez la bien-venue... madame Saint- Huberty, à Coblentz.
L'officier allemand, témoin de la joie de l'officier français fit chorus avec lui.
— Matame Saint-Huberdy à Goblentz, gomme nous allons nous amuser!
Madame Saint-Huberty avait beaucoup de peine à ne pas rire, en voyant les gesticulations de l'Allemand et ses transports.
— Maintenant, monsieur l'officier, ditelle au Français , vous n'avez plus de questions à m'adresser, sans doute j'ai satisfait à toutes les formalités.
— Oui, madame, mais j'espère que vous
n'attribuerez pas mes questions à une vaine curiosité, car jesuischargéd'exercer une surveillance rigoureuse sur toutes les personnes qui arrivent dans celte ville, et ma consigne ne comporte point d'exception. Si vous saviez combien d'aventuriers, et môme d'escrocs de bon ton, se sont introduits et faufiles dans les rangs de la noblesse réunie ici pour la sainte croisade: des avocats, des clercs de procureur ou d'huissier, et jusques à des domestiques se sont affublés de litres de noblesse, et ont réclamé des grades , des épaulettes , et des régimens. Mais enfin on y a mis bon ordre, et maintenant, s'il se glisse parmi nous un faux noble, je permets qu'on me conteste ma noblesse, à moi, qui date de MU.
On ne sait si ce fut l'effet du hasard ou l'intention de l'officier-inspecteur , mais au moment où il parlait des intrus, et de *aux nobles, ses regards rencontrèrent ceux de d'Antraigues, qui faillit se troubler et rougir, madame Saint-Huberty elle-même
n'était plus de si bonne humeur et son enjouement, son assurance firent place à l'inquiétude, car le rigorisme professé par l'officier français pouvait exiger que d'Antraigues fit ses preuves de, noblesse, sous peine d'être placé dans la catégorie des intrus et des aventuriers contre lesquels la police de Coblentz, était en garde depuis quelque temps. Mais l'actrice se rassura en croyant que d'Antraigues pouvait, dans une circonstance aussi critique , se réclamer de puissans protecteurs, de M. de Calonne ou des princes eux-mêmes, et puis le beau conjuré, l'éloquent orateur des États Généraux et de l'Assemblée nationale, le rival de Mirabeau , avait un nom déjà assez célèbre et dont l'illustration lui valait mieux que la recommandation de vieux parchemins ! il devait suffire enfin à d'Antraigues de se nommer pour voir s'incliner devant lui la sévérité des deux officiers chargés de la police de Coblentz.
Aussi madame Saint- H uber ty ne se pressa.
t-elle pas de se rendre dans son appartement, quoiqu'elle y fût invitée par l'officier français; elle prétexta encore le besoin de rester auprès de la voiture où se trouvaient, disait-elle, encore quelques paquets qu'elle voulait en faire retirer par une servante de l'hôtel.
Les deux officiers avaient fini d'inscrire sur leurs registres les détails de l'interrogatoire subi par madame Saint-Huberly ; alors ce fut le tour de d'Antraigues.
— Monsieur, dit le Français, vous avez entendu les quesiions que je viens de faire à madame Saint-Huberty.
— Oui, monsieur.
~ Eh bien! dispensez-nous de les renouveler, nous vous écoutons.
— Messieurs, je suis le comte d'Antraigues.
— Le comte d'Antraigues! vos prénoms?...
— Ferdinand Avenel.
— Vous êtes bien réellement comte , monsieur, n'est-ce pas, et vous ne voudriez
pas nous en imposer; mais que mon doute particulier ne vous offense pas, le devoir avant tout; de quelle province est le corps de noblesse auquel vous prétendez appartenir? ces renseignemens me sont indispensables, monsieur le comte.
D'Antraigues hésitait à répondre; il était surpris, blessé même de l'insistance singulière de l'officier qui ne s'était pas retiré en entendant prononcer le nom seul de d'Antraigues ; ce nom n'élaît-il pas assez connu pour que le questionneur importun terminât son interrogatoire , après cette courte réponse? Il répugnait à l'amourpropre de d'Antraigues d'être obligé d'entrer dans d'autres explications, et il ne comprenait pas qu'on pût le confondre dans l'exercice d'une police minutieuse et tracassière, avec la foule des émigrés qui accouraient à Coblenlz.
Mais hélas! ce n'était que le prélude des désappointemens qu'il allait avoir à subir : ses illusions ne devaient pas tarder à se dissiper.
Cependant l'officier attendait la réponse :
— Monsieur le comte, dit-il à d'Anlraigues, je vous demande pardon si j'insiste pour que vous répondiez à ma dernière question.
— Eh ! bien , monsieur l'officier , j'appartiens au corps de la noblesse du Vivarais.
— Hum! hum! noblesse du Vivarais!
je la connais un peu cette noblesse, car j'ai passé six mois à Privas, avec mon régiment, il y a une douzaine d'années; c'est singulier, je n'ai jamais entendu parler de M. le comte d'Antraigues.
Et il regardait avec l'air du doute le comte d'Antraigues, qui, enfin irrité de ces réflexions injurieuses et de l'attitude de l'officier à son égard, eut bien voulu lui imposer silence et lui donner Une leçon de politesse; mais il se rappela fort à propos qu'il lui serait bien difficile de faire ses preuves de noblesse :
— Savez - vous , monsieur l'officier , que la manière dont vous remplissez vos honorables , vos très honorables fonctions
est peu agréable pour vos compatriotes...
— Je le sais , monsieur le comte, mais vous savez que cette sévérité est malheureusement nécessaire.
— Eh ! bien, monsieur, puisque vous ne connaissez pas ma noblesse, ce qui est un grand malheur pour moi qui, en revanche et par compensation, peut fort bien ne pas connaître la vôtre...
L'officier exprima sa mauvaise humeur par un geste :
— Je ne dis pas cela , monsieur, ajouta d'Antraigues , pour en contester l'ancienneté, l'excellence; mais enfin il est possible que je n'en aie jamais entendu parler, quoique je sois très fort sur le nobiliaire et l'armoriai de France. Or, puisqu'il vous faut d'autres garanties que ma parole , sachez que je suis le comte d'Antraigues, membre des Étals-Généraux et de l'Assemblée nationale , député de la noblesse de la
sénéchaussée de Villeneuve- de- Berg
maintenant vous savez qui je suis.
Cependant l'officier, hochant la tête, ne
parut pas déconcerté par cette énumération sur l'effet de laquelle d'Antraigues comptait sans doute beaucoup: il écrivit tous ces titres sur son registre avec une impassibilité , une indifférence vraiment désolantes pour le nouvel émigré. Pendant que l'officier français prenait ces notes, madame Saint-Huberly faisait quelques signes à son mari, pour l'engager à conserver son sangfroid , à mépriser l'insolence des procédés de l'officier-inspecteur.
Quand celui-ci eut lini d'écrire:
— Eh ! bien, monsieur, dit d'Antraigues, vous devez vous rappeler mon nom, qui , dieu merci, est assez connu en France...
— Ma foi, non , monsieur le comte.
— Vous ne lisez donc pas les Gazettes ?
— Je les lis quelquefois; mais vous avez sans doute servi , monsieur le comte ? Auriez-vous fait les campagnes d'Amérique avec le général Lafayelle , ou rempli à la cour quelque place importante... car, pour être connu ainsi que vous le dites...
— Non, monsieur, mais les séances des
États-Généraux, de l'Assemblée nationale, ont donnéà mon nom une sorte de célébrité que je ne cherchais pas toutefois.
— Ah! mon Dieu , monsieur le comte, il y a tant de gens qui ont parlé et qui parlent encore dans ces assemblées qu'on serait fort embarrassé de loger tous ces noms dans sa mémoire...
— Il est vrai qu'il y a dans ces assemblées beaucoup de parleurs ; mais les orateurs, ceux dont la parole puissante domine une assemblée , ils sont assez rares pour qu'on les remarque.
— Pour un comte de Mirabeau, pour un Cazalès, et deux ou trois autres qui se sont fait une réputation brillante et méritée, combien de bavards, d'orgueilleux qui voudraient faire prendre pour de l'éloquence leur intarissable loquacité... Je ne dis pas cela pour vous, et je veux bien croire que vous étiez célèbre à Paris... Mais pourquoi donc, monsieur le comte, n'y ôtes-vous pas resté ?
D'Antraigues était sur le point de venger,
par de terribles représailles, les nouvelles blessures de son amour-propre humilié; mais les regards de madame Saint-Huberty et le sang-froid de l'officier arrêtèrent encore l'explosion d'une colère que le comte paraissait ne pouvoir plus long-temps maîtriser.
— Hélas ! monsieur le comte, nous n'avons guère besoin d'orateurs ici; ce sont des soldats qui nous manquent... quoique vous soyez venu bien tard au rendez-vous de l'honneur et de la fidélité, je puis vous promettre de vous faire agréer par monsieur le ministre de la guerre.
Le comte sourit en entendant la promesse et la proposition de son singulier protecteur :
— Monsieur l'officier , je vous remercie beaucoup de l'intérêt que vous semblez prendre à ma situation , mais je ne viens pas ici pour faire un service militaire : je ne viens pas pour demander à monsieur le duc de Broglie un régiment ou une compagnie à commander.
— Que venez-vous donc faire ? quel est votre dessein.
— Je ne puis pas vous le dire, monsieur l'officier, c'est une affaire secrète entre M. de Calonneet moi... Le ministre et les princes ont jugé que mes talens pouvaient leur être utiles, et j'accours.
— C'est singulier! tous les émigrés que j'ai interrogés, disent la même chose, tiennent un pareil langage. Us prétendent tous avoir été appelés par monsieur de Galonné et par les princes.
— Je vous dis la vérité, monsieur, et je ne souffrirai point plus long-temps l'expression d'un doute qui m'offense 5 je croyais par mon indulgence et ma longanimité avoir quelques droits à vos égards. Mais il paraît que je me suis trompé; eh! bien, oui, monsieur , M. de Calonne et les princes m'ont mandé auprès d'eux ; je veux maintenant être conduit chez le premier minisire.
L'officier se montra fort peu sensible à ces reproches et à celte invocation aux chefs de l'émigration française :
— Encore les mômes propos, la même assurance; ils veulent tous être conduits chez M. de Calonne, comme si le ministre avait le temps de donner des audiences à tous ceux qui en demandent ; si vous voulez en obtenir une, monsieur le comte, hâtez-vous de la demander, car la foule des solliciteurs est grande. Quant à moi, je ne pourrais vous conduire chez monsieur le ministre; écrivez lui et il vous répondra; voilà la marche à suivre.
— Je vous remercie, monsieur, de l'avis que vous voulez bien me donner; mais je suis sûr que dès que M. de Calonne apprendra mon arrivée ici , il s'empressera de m'envoyer un de ses secrétaires , s'il ne vient pas lui-même.
— Lui-même! je vous le souhaite, monsieur.
D'Antraigues salua brusquement l'officier et lui tourna le dos; mais l'officier, le rappelant aussitôt :
— Encore un mot, monsieur le comte, encore un mot.
D'Àntraigues , revenant sur ses pas :
— De quoi s'agit-il encore?
— Je dois vous faire part d'une ordonnance qui concerne spécialement les émigrés qui arrivent maintenant ici : « // est enjoint » à tout émigré des1 enrôler militairement dans n les deux premiers jours de son arrivée a » Coblentz, sous peine d'être forcé de déguer- » pir comme suspect. » Ainsi, monsieur le comte, vous n'avez pas de temps à perdre; il faut vous décider le plus promptement possible.
— Quoi, monsieur l'officier, il faut que je m'enrôle, que je prenne le fusil du soldat, si jene veux pas être chassé de la ville... c'est un peu fort.
— Yous aurez cependant à vous conformer à l'ordonnance, monsieur le comte, ou vous vous repentirez de votre désobéissance.
— Mais, monsieur, je ne suis pas du tout militaire, moi; je n'ai jamais servi, et je ne me soucie pas du tout de faire maintenant mon apprentissage de soldat.
— Ah! il y a beaucoup d'autres émigrés qui, comme vous, n'avaient jamais fait l'exercice, et peut-être n'avaient jamais tiré un coup de fusil : nous avons ici des hommes de robe et de plume, des conseillers aux divers parlemens du royaume, des avocats, des procureurs môme, qui montent la garde avec un aplomb qui ferait honneur à des vétérans du régiment de Normandie; on dirait qu'ils n'ont jamais l'ait que cela; il y a même des vieillards desoixanteà soixantedix ans qui marchent très lestement le sac sur le dos. Vous vous y ferez, monsieur le comte, et les premiers jours seulement vous paraîtront un peu pénibles.
—Je vous répèle, monsieur, que je ne suis pas venu ici pour être soldat; les princes et M. de Galonné m'ont appelé à un poste de confiance, pour servir la royauté d'une manière plus efficace...
— En est-il, monsieur le comte, une plus efficace que de combattre? en est-il une plus glorieuse que de vaincre pour elle les armes à la main? Croyez-vous que ce
soient les belles phrases des diplomates, des écrivains et des avocats qui nous ouvriront le chemin de Paris , et qui sauveront le monarque et la monarchie?
— Mais, monsieur, je rends hommage à la bravoure du soldat, je reconnais qu'elle doit contribuer au rétablissement de l'ordre en France, et qu'il nous faut une armée; . mais les princes ont besoin de conseillers, d'hommes d'état, qui les aident dans la mission qu'ils veulent remplir ; M. de Galonné a besoin aussi d'être secondé, car son activité ne saurait suiïîreà ses travaux immenses.
— Les conseillers ne manquent pas, je vous jure, et M. de Galonné a déjà autour de lui huit fois plus de monde qu'il ne lui en faudrait. Mais finissons, monsieur; ce n'est pas moi, d'ailleurs, qui ai rendu cette ordonnance, et vos objections ne sauraient m'empècherde l'exécuter à votre égard dans toute sa rigueur, si, dans deux jours, quand je reviendrai ici, vous ne me montrez pas voire bulletin d'enrôlement. Réfléchissez donc aux conséquences fâcheuses qu'auii. i9
rait pour vous une infraction à l'ordonnance que je viens de vous lire. Croyez-moi, Monsieur, il vaut beaucoup mieux vous y conformer sans murmure et sans plainte que de recourir à des réclamations inutiles. Il y a des places disponibles dans la maison rouge du roi...
— Quoi ! il y a déjà ici une maison rouge : des mousquetaires noirs, des mousquetaires gris?...
— Oui, monsieur le comte. Enfin, nous aurons l'ancienne maison militaire du roi au grand complet, ainsi vous avez à choisir. Adieu, monsieur le comte; surtout ayez dans deux jours votre bulletin d'enrôlement ou une dispense; sans cela, vous ne pourriez rester à Coblentz.
— C'est bon , monsieur l'officier, j'aurai soin de me mettre en règle afin de ne pas encourir votre sévérité, car je vois que vous ne plaisantez pas avec vos fonctions.
— Ni avec les ordonnances.
En disant ces mots, l'officier salua ma-
dame Sainl-Huberty, cl sortit delà cour de Thôle! de Cologne avec l'autre inspecteur allemand ; ils allaient visiter les autres hôtels ou auberges de la ville.
— Mais où sommes-nous donc, bon Dieu? s'écria le comte d'Anlraigues, en conduisant madame Saint-Huberty dans l'appartement qu'elle devait occuper. Peuton imaginer une ordonnance plus ridicule? Forcer tous les émigrés à prendre un fusil , à se faire soldai , sans s'informer s'ils ont les forces nécessaires pour un si rude métier; les menacer d'une nouvelle proscription, comme s'ils n'étaient pas déjà assez malheureux d'avoir quitté la France! En vérité, je crois que tous ces gens-là sont fous.
En disant ces mots, il se jeta dans un fauteuil, et, après quelques momens de silence et de recueillement :
— Et ce M. de Calonne qui me laisse à la merci de sa police, ex posé à ses vexations! ce ministre, qui n'a pas seulement eu le soin de m'épargner l'outrageant interrogatoire
que nous venons de subir! Il y a ici, comme à Paris , un esprit de vertige et d'erreur qui trouble la raison des gouvernans; tous les ministres inhabiles ou traîtres ne sont pas à Paris.
Madame Saint-Huberty, qui ne s'était pas aperçue que la porte de la chambre dans laquelle elle se trouvait avec d'Antraigues était restée ouverte, s'empressa de la fermer.
— Prends garde! nous ne sommes pas à Paris, où il est encore permis de critiquer des ministres; mais ici il y a , tu as pu en juger, une politique fort ombrageuse; les murs ont quelquefois des oreilles.
— Ah! ce que je dis ici, je le répéterai à M. de Calonne lui-même; je lui raconterai tous les désagrémens que m'a valus sa négligence, depuis que je suis arrivé à Coblentz. Il faudra bien que je le voie, que je lui parle.
— Mais si tu lui écrivais pour le prévenir que tu es maintenant à ses ordres. C'est ce qu'il y a de mieux à faire : car ces deux officiers m'inspirent une frayeur mortelle; si
tu les autorisais par ta négligence à user de rigueur envers toi; si tu étais obligé de quitter Coblenlz , que deviendrions-nous?
Nous regretterions peut-être le séjour de la France , malgré ce qui s'y passe en ce moment. Il est impossible que M. de Calonne ne te réponde pas aussitôt et d'une manière satisfaisante.
— Ce sera la seconde lettre qu'il recevra de moi, dans l'espace de deux jours; je vais donc encore lui écrire , puisque lu le veux, puisque tu me le conseilles; j'aurais cependantvoulu voir jusqu'où il eut poussé à mon égard l'ingratitude et le mépris des convenances.
D'Anlraigues écrivit à M. de Calonne; ce n'était pas le style d'une pétition ou d'une humble requête , mais celui d'un amourpropre offensé qui adressait d'énergiques reproches au ministre, sur sa conduite à l'égard d'un homme qui avait des titres à sa gratitude; d'Antraigues demandait à le voir , le lendemain du jour où celuici recevrait la lettre du nouvel émigré. 1
lui rappelait enfin ses engagemens et ses promesses.
La lettre fut portée immédiatement à l'hôtel qu'occupait le ministre avec ses employés ; le suisse assura qu'elle serait mise le soir sous les yeux de M. de Calonne.