‹ Le comte d'Antraigues, 1788-1812Chapitre 9 sur 15 · COBLENTZ · texte numérisé non relu

COBLENTZ

Que de rêves de gloire, de fortune et d'amour firent oublier à d'Antraigues et à son épouse , les premiers dangers de leur voyage et les ennuis des précautions qu'ils étaient obligés de prendre pour ne pas éveiller les soupçons dans les villes qu'ils

traversaient le plus souvent à pied! car à cette époque, les autorités municipales et militaires exagéraient les mesures d'une surveillance très minutieuse, à l'égard de tous les voyageurs , surtout de ceux qui se dirigeaient vois le nord , quoique déjà la plupart des émigrés, avertis par de nombreux exemples d'arrestations , eussent choisi d'autres routes pour sortir de France, sans être exposés aux questions d'une police ombrageuse. Aussi les deux époux fugitifs, en s'approchanl de la ville de Strasbourg, avaient-ils revêtus des costumes qui les déguisaient. Ils étaient entrés dans celte ville , habillés en colporteurs de bonneteries, el tous deux portaient sur leurs épaules des paquets qui contenaient leurs marchandises. Us avaient joué leurs rôles avec assez de succès, et madame Saint- Huberty en était même plus hère que de celui où elle avait obtenu le plus d'applaudissemens, à l'Académie royale de Musique.

Enfin ils franchirent le Rhin sur le

pont de Kehl , et parvenus à la petite ville qui porte ce nom , ils montèrent dans là diligence de Bade. Alors il n'y avait plus d'officiers municipaux , d'éeharpes tricolores à redouter ; alors on pouvait respirer, parler librement. Cependant les deux époux crurent devoir se conduire avec la plus grande circonspection. Comme ils avaient conservé leurs costumes de marchands colporteurs , il n'eût pas été prudent peut-être de mettre les autres voyageurs dans la confidence du' secret. Ce ne fut qu'à Bade, où ils s'arrêièrent, qu'ils changèrent l'habillement étrange , sous lequel il eût été bien dilficile de reconnaître la Didon de l'Opéra , et le beau conjuré des Etats Généraux.

Il importait et il avait été convenu entre d'Antraigues et madame Saint- liiibeffy, que celle ci conserverait son nom de théâtre, et que le plus profond mystère envelopperait leurs relations conjugales, jusqu'à ce qu'elle pût paraître sous le nom de comtesse d'Antraigues, sans compromettre les intérêts de son mari. D'Antraigues

allait se trouver transporté au milieu d'un monde tout nouveau; ce qu'il savait, par ouï dire , des prétentions et des mœurs de Coblentz , lui prescrivait la plus scrupuleuse réserve. Il lui fallait sonder le terrain, faire, pour ainsi dire, son apprentissage politique, étudier l'état des choses, pour éviter les erreurs, les méprises et les fautes de l'inexpérience; mais il était plein de confiance dans l'avenir, que son imagination lui peignait avec les plus riantes couleurs. Il avait fait partager à son épouse ses brillantes espérances: c'était à Coblentz qu'enfin il allait recevoir le prix de son dévouement à la bonne cause , et quel accueil était réservé à un talent aussi précieux, à un homme dont le nom et l'influence devaient être d'un si grand poids dans la balance politique , et la faire pencher en faveur de la noblesse française! Avec quelle impatience elle attendait son plus ferme soutien et son sauveur!

Il n'était guère possible de mettre en doute la solennité de cette réception , l'éclat

de cet accueil , en songeant aux instances , aux sollicitations dont d'Antraigues avait été l'objet , à Paris, lorsqu'il hésitait encore à rompre entièrement avec le parti populaire. Cet accueil était le sujet ordinaire de la conversation intime entre les deux époux, pendant qu'ils précipitaient leur marche versCoblentz. D'Antraigues rougissait presque d'avance des hommages dont la reconnaissance des princes émigrés, du ministre Calonne , des chefs les plus distingués de l'armée noble , allait incessamment l'accabler ; sa modestie prévoyante cherchait les moyens d'échapper aux félicitations, aux complimens qui ne manqueraient pas de pleuvoir sur lui. Quel dommage qu'il ne lui fut point possible de garder pendant quelques jours au moins l'incognito qui lui permettrait de se préparer aux fonctions, dont les princes devaient bientôt l'investir! Peu s'en fallut que le comte d'Antraigues ne maudit son génie et sa célébrité; il était en effet d'une humilité toul-à-fait extraordinaire , et madame Saint-Huberty eut

beaucoup de peine à lui faire promettre qu'il subirait avec une résignation philosophique, la reconnaissance et l'admiration qui lui étaient dues.

Ce fut alors que d'Antraigues annonça a madame Sainl-ïluberty qu'il s'était fait devancer à Coblenlz , par un messager chargé d'une lettre pour M. de Galonné.

— Au risque, dit-il, de causer quelque trouble à Goblentz, j'ai prévenu le ministre de ma prochaine arrivée dans celle ville ; c'était d'ailleurs mon devoir et je l'ai constamment rempli.

— Tu as eu tort d'écrire à monsieur de Calonne, répondit madame Saint-Huberty ; il valait mieux le surprendre par une brusque enlrée dans Coblenlz, et tu nous aurais par là épargné bien des fatigues et des ennuis. Il faut l'attendre à rencontrer la voiture du prince de Condé ou celle du comle d'Artois, envoyée au-devant de toi ici, pour que tu n'entres pas aussi obscurément qu'un pauvre petit gentilhomme de province , ayant seulement son épée à offrir

aux princes français. Et moi, moi, cher Ferdinand , je serai obligée de me séparer de toi , de te laisser monter dans le carrosse qui te mènera à Coblentz! Tu conçois mon embarras, mon anxiété.

— Mais, Louise, je ne pouvais agir autrement : ma conduite était tracée par les convenances et l'usage ; M. de Calonne aurait pu se formaliser d'une surprise.

— Du moins , tu ne me laisseras pas long-temps seule, et si je venais à être reconnue, à être signalée à l'attention du public pendant ton absence , combien ma position serait pénible!

— Eh ! bien , je ne te quitterai pas un seul instant ! je renverrai poliment le carrosse d'honneur en adressant un remerciement à la personne qui me l'enverra, es-tu satisfaite maintenant ?

Madame Saint-Huberty délivrée de toute inquiétude, et d'Antraigues toujours ivre d'espoir, toujours occupé de sa future grandeur, s'avançaient ainsi vers Coblentz, vers cette terre promise de la fidélité; une chose,

cependant, embarrassait beaucoup le comte et rembrunissait par des teintes un peu tristes cette perspective de fortune et de gloire; il pensai!, à la situation équivoque dans laquelle allait se trouver placée son épouse, et aux difficultés qu'il éprouverait pour ne pas éveiller les soupçons de la malignité. Comment lui qui serait l'objet de la curiosité publique, lui, l'un des béros de la cause royaliste, pourrait-il parvenir à dérober le secret deses visites fréquentes à l'actrice, qui elle-même ne larderait pas à être remarquée, à fixer l'attention de toute cette noblesse galante? Tous ces émigrés, tous ces gentilshommes, pleins du souvenir de la vie parisienne, ne manqueraient pas d'assiéger de leurs bommages l'actrice célèbre; on l'inviterait à faire admirer son talent à la société allemande, à donner des représentations sur le théâtre de Coblentz. De son coté , madame Saint-IIuberty ne pouvait conserver l'incognito et la nécessité l'obligeait à se rendre à ces invitations honorables. Il faudrait donc que d' Antraigues laissât

son épouse exposée ainsi aux risques de f existence théâtrale ; il ne lui serait pas permis de veiller sur elle, sur sa réputation ; car il devait s'attendre à la voir en bulle aux poursuites galantes, aux déclaralions d'amour, aux billets doux, de la part de tant d'ofiieiers qui ne pouvaient oublier entièrement qu'ils étaient Français. D'Antraigues aurait-il assez de patience et de résignation pour ne pas interposer son litre, son aulorilé, ses droits? Assisterait-il avec un calme et une indifférence toute philosophique à la lutte pénible de l'amour et de la fidélité conjugale contre tant de persécutions ? n'aurait-il point pitié de son épouse, martyre de la galanterie française? Mais s'il se fâchait, s'il s'avisait de parler de ses droils, il paierait cher peut-être un mouvement de colère, une imprudence de l'amour-propre blessé, par une susceptibilité trop vive! le comte d'Anlraigues, époux légitime, authentique, jaloux d'une actrice , d'une femme de théâtre , ne pouvait plus avoir accès dans le conseil des

princes: le ministre lui fermait la porte de son cabinet, et cette noblesse si vaine, humiliée un moment par la supériorité du comte d'Antraigues , par le crédit et l'influence de son talent, insultait au favori disgracié, à la grandeur déchue, par une ironique pitié ou par des sarcasmes amers.

Mais pendant que d'Antraigues se livrait à ces réflexions un peu tristes, on approchait de Goblenlz ; déjà même on n'en était plus qu'à une demi-lieue et aucune voiture n'était arrivée au-devant du comte d'A.ntraigues, aucune réponse n'avait été faite par M. de Galonné au message que le comte lui avait adressé de Mayence. A chaque relais, il s'informait s'il y avait quelque lettre pour lui, si l'on avait vu passer un courrier de M. de Galonné, avec des dépèches pour Monsieur le comte d'Antraigues. Les maîtres de poste, les postillons, les aubergistes étaient d'une désespérante unanimité j tous s'accordaient à dire qu'ils n'avaient rien vu , rien reçu et qu'ils n'avaient jamais entendu parler de M. le comte

d'Anlraigues, dont leur prononciation allemande mutilait impitoyablement le nom ; et partout la même réponse accueillait la curiosité empressée du comte et de sa femme.

Les deux époux ne savaient que penser de cette réponse qui leur semblait fort extraordinaire; d'Antraigues surtout témoignait beaucoup de mauvaise humeur contre le ministre Calonne.

— Traiter aussi cavalièrement un homme comme moi ! ne pas même répondre à ma lettre ! c'est trop fort... ah ! je veux une satisfaction .

— Mais, mon ami, disait madame Saint- Huberty, il faut attendre quelqu'explication —

— Oui, je veux une satisfaction, une réparation éclatante , qu'on se conduise ainsi à l'égard du commun des martyrs, à l'égard de ces pauvres diables de petits gentilshommes qui n'ont que leur rapière à offrir aux princes; je le conçois.... le ministre français de Coblentz voit en eux des

soldais, des volontaires; il les loge dans une caserne, à leur arrivée : il ne leur doit pas autre chose , mais un homme comme moi !

— Mon ami, calme un peu ta colère ; tes préventions t'égaient sans doute en ce moment ; M. de Calonnc ne savait peut-être pas quelle route lu avais prise... et si le courrier s'était trompé! si un accident fâcheux, une méprise étaient seuls coupables du tort dont tu te plains; combien tu aurais à gémir de ton injustice, de ton emportement.

— M. de Galonné avait reçu de moi tous les renseignernens qu'il pouvait désirer ; qu'il ne m'ait pas envoyé un de ses carrosses, que les princes prévenus également de ma prochaine arrivée ne m'aient pas donné un témoignage de bienveillante sollicitude, je suis assez disposé à recevoir les excuses du ministre et des princes, car j'apprécie les difficultés de leur position; ils ont tant d'affaires qui les occupent, et une entreprise si vaste a diriger , mais

quand un homme comme moi, quand le comte d'Ànlraigues, le seul homme d'état qui entende aujourd'hui la politique de l'Europe, brave tous les dangers pour se rendre à Coblentz , il me semble qu'il avait droit au moins aux plus simples égards. Pas un mot de réponse de M. de Calonne ! lui, qui m'a accablé de ses sollicitations, de ses promesses, pour me décider à émigrer, lui, qui m'a demandé déjà tant de conseils et d'avis dans des positions difficiles, ne pas daigner même m'accuser réception de mon message! me laisser arriver à Coblentz comme le dernier, le plus obscur des soldats de l'émigration ! oh ! je me vengerai... je punirai cet insolent mépris'!

Madame Saint-Huberty sentit que d'Anlraigues était piqué au vif, et qu'elle aurait beaucoup de peine à lui faire comprendre les dangers d'un éclat, d'une rupture avec le ministre tout puissant, avec le despote qui régnait à Coblentz ; mais enfin, à force de lui rappeler la nécessité où ils se trouvaient tous deux de se con-

duire avec réserve et prudence, et de ménager l'orgueil du ministre Calonne, elle ramena son mari à des dispositions moins violentes; elle parvint même à lui arracher la promesse qu'il imposerait silence à son juste ressentiment, et laisserait au moins au ministre le temps de se justifier. L'occasion de réparer ses torts envers le comte d'Antraigues ne pouvait tarder à se présenter. Madame Saint-Huberty était persuadée que M. de Calonne s'empresserait de se rendre auprès du comte, lorsqu'il aurait appris son arrivée à Coblenlz.

11 arriva enfin avec son épouse dans cette ville, qui était devenue le quartier-général de l'émigration française.

Résidence habituelle de l'électeur-évêquc de Trêves, prince de la maison de Saxe et oncle maternel de Louis XVI, Coblentz avait échangé le calme de ses rues naguère silencieuses, contre le bruit des armes et l'agitation d'un camp... Partout on y rencontrait de brillans uniformes , des chapeaux militaires sur lesquels ondoyaient

des plumets blancs; partout on entendait des propos belliqueux, des rodomontades guerrières échangées entre cent nobles étrangers qui se pressaient , se heurtaient dans l'étroite enceinte de cette petite ville.

Déjà même aux enviions , le couple voyageur avait remarqué ce mouvement qui annonçait le rendez-vous de la noblesse française; d'Antraigues admirait la tenue martiale de ces nombreux officiers qui galopaient sur les promenades extérieures de Coblentz :

— Mais c'est singulier, lui dit madame Saint-Huberty, je ne vois que des officiers, partout des officiers , et point de soldats!

D'Antraigues sourit à cette remarque de son épouse :

— Les soldats ! ils sont sans doute campés à quelque distance d'ici, ou casernes dans la ville... Si nous voyons tant d'officiers, c'est que les régi mens sont nombreux. . .

— Ce n'est pas toujours une preuve de la force d'une armée... Et à l'Opéra, par exemple , nous avons des généraux qui n'ont jamais compté plus de vingt ou trente soldats... ce qui ne les empochait pas de remporter, au moins trois fois par semaine, de grandes victoires, de renverser de puissans empires, de changer la face du monde.

Le comte regarda sa femme d'un air presque sévère :

— Savez-vous bien, madame,, que votre observation n'est pas très encourageante pour notre cause; je crains bien que vous n'ayez dit la vérité en riant : il ne suffit pas d'avoir des officiers, des généraux, il faut encore des soldats. ..

— C'est l'essentiel , je crois , excepté à l'Opéra ; car je ne suppose pas qu'on veuii!e jouer ici la comédie.

— Chut ! chut ! mon amie, nous sommes dans Coblentz , et voici des personnes qui nous regardent avec attention ; rejetonsnous au fond de la voiture. Oh ! si quelque

officier émigré avait pu vous entendre, nous serions perclus !

La voilure entrait clans la grande- cour de l'hôtel de Cologne.

Page 1