UNE LETTRE DO MINISTRE
D'où naissent ces transports de joie dans Coblentz , surtout parmi les Français qui habitent cette ville, en attendant que la contre-révolution leur ouvre le chemin de la patrie? pourquoi cet air de satisfaction et de fêle répandu sur toutes ces pbysiono-
mies qui , hier encore, réfléchissaient des senlimens de colère, de découragement ou de vengeance? Les deux puissans monarques, signataires de la convention de Pilnitz, l'empereur Léopold II et Frédéric Guillaume II, roi de Prusse, se seraient-ils décidés enfin à l'exécuter, et mettraient-ils à la disposition des émigrés deux ou trois cent mille hommes pour aider à assurer leur triomphe? Non, les plans du ministre Calonne, soumis à l'examen des deux monarques, n'ont point encore reçu leur approbation; les cabinets de Vienne et de Berlin hésitent encore à courir le risque d'une rupture avec la France, et à faire les frais d'une guerre dont le succès ne leur paraît point infaillible , malgré les assurances et les prédictions des Calchas de Coblentz.
Maisil s'agit bien, vraiment, aujourd'hui, delà convention de Pilnitz, des souverains signataires, de cet acte, et de la conquête si facile de la France révolutionnaire; il s'agit bien du malheureux Louis X\l ,
roi prisonnier de sa famille , de ses malheurs et des dangers qu'elle court.
Un grand événement, un bonheur inespéré , ont arraché les défenseurs du trône et de l'autel, aux graves préoccupa lions des intérêts politiques. La fameuse actrice de l'Académie royale de Musique, la Saint-Huberty esta Coblentz ; elleesl venue apporter des consolations aux exilés et leur rappeler la patrie absente, en renouvelant pour eux les plaisirs et les jouissances que son talent leur faisait goûter naguère ; la Saint-Huberty est fidèle aussi à la royauté, à la bonne cause, et l'on est impatient de lui témoignera la fois sa reconnaissance et son admiration .
O justice des hommes! et personne ne pense qu'il y a aussi en ce moment à Coblentz un illustre transfuge , un noble défenseur du trône et de l'autel, un orateur, un écrivain dont la parole et la plume ont promis leur puissant concours à l'œuvre de la contre-révolution; le légataire de Mirabeau , le comte d'Aulraigues est là , obs-
cur, ignoré , malgré tous ses talens, toute sa gloire ; à peine si la police de Coblentz a daigné s'occuper un moment de lui, et encore c'est pour luiimposer l'alternative d'un enrôlement ou d'une fuite honteuse.
Cependant voilà que les visiteurs accourent sollicitant la faveur de présenter leurs hommages à madame Saint-Huberty ; généraux , officiers, se pressent, se heurtent dans la cour de l'hôtel de Cologne; on s'informe avec un vif intérêt de l'état de sa santé, auprès des domestiques de l'hôtel, qui ont pu l'approcher ou qui la servent. Les maîtres de l'hôtel ne savent comment satisfaire aux questions de la curiosité. Madame Saint-Huberty a-t-elle couru beaucoup de dangers , a-t-elle éprouvé beaucoup de fatigue dans son voyage ? doit-elle donner incessamment des représentations à Coblentz ? et puis , est-elle seule dans cette ville? et puis, a telle le projet d'y rester long-temps? Saint-Pétersbourg, ou Berlin, ou "Vienne se disputeraient-ils son talent? on tremble, on espère, on se réjouit
tour-à-tour, on ne parle que de madame Saint-Huberty.
Les princes eux-mêmes, les frères de Louis XVI , le prince de Condé,lcduc de Bourbon, tous les notables de l'émigration, rivalisent d'intérêt et de politesses à l'égard de l'actrice célèbre. Déjà les invitations à des dîners, à des collations splendides, à des réunions brillantes , pleuvent chez madame Saint-Huberty. Les barons allemands des environs de Coblentz ont quitté leurs gothiques manoirs, leurs vieux castels, pour admirer la perle du théâtre lyrique , la reine de l'Opéra français, la première cantatrice de l'Europe.
Cependant, madame Saint-Huberty, effrayée de ce débordement d'enthousiasme, de ce déluge d'hommages, se tenait renfermée dans son appartement; elle fesait dire qu'elle avait été horriblement fatiguée par le voyage et qu'elle avait plus besoin de repos que d'admiration. D'ailleurs elle était fort triste, et la situation de d'Antraigues lui causait les plus vives inquiétudes: quant à
lui, il attendait avec impatience la réponse de M. de Galonné, et se préparait pour l'audience où il devait accabler le ministre de reproches trop mérités; il ne recevait de visites que celles du domestique chargé de le servir, et n'osait sortir de sa chambre que le soir et furtivement pour se rendre chez sa femme. Là il se livrait à de menaçantes déclamations contre l'ingratitude des princes et de leurs conseillers , et jurait que s'il n'obtenait pas une satisfaction des torts qu'on avait envers lui , il dénoncerait Calonne à l'Europe, à tous les cabinets, comme un traître qui trompait tout le monde et surtout les frères de Louis XVI : ceuxci , n'étaient pas plus épargnés par son ressentiment; il enveloppait dans sa haine l'émigration tout entière, où les jalousies et les ambitions se disputaient les places, comme si la révolution était vaincue, comme si la vieille monarchie était déjà relevée au profit delà bassesse et de l'intrigue.
Madame Saint-Huberly tâchait de calmer, de consoler son mari dont l'exaspération
était au comble : elle lui représentait qu'on ne pouvait expliquer la conduite des princes et surtout celle de M. de Calonnequepar un mal-entendu ou une méprise; la lettre du ministre ne pouvait larder à le justifier, à dissiper celte incertitude déplorable.
— Voilà déjà deux jours écoulés, depuis l'envoi de ma lettre à cet homme, et je n'ai point encore reçu de réponse, lu sais que je la voulais promple et précise, et que je ne cachais point mon juste mécontentement.
— Oui, mon ami; mais M. de Calonne a tant d'occupations ! il ne faut pas encore le condamner.
— Malheur à lui, s'il est coupable , s'il ne peut alléguer une excuse valable.
— Qui sait? peut-être veut-il te ménager une surprise ou une réception digne de toi, une réception qui désarmera ton ressentiment. M. de Calonne, homme d'une exquise politesse, de manières distinguées, ne saurait déroger à ses habitudes envers toi seul. Quel intérêt, je le le demande, cher ami, aurait-il à être impoli, grossier même,
une seule fois, cl à l'égard d'un homme qu'il a appelé ici avec tant d'instances, et qui a dû compter sur ses promesses solennelles avant de lui faire le sacrifice d'une position brillante, de sa patrie même; car enfin les événemens, les revers de la coalition peuvent ajourner indéfiniment notre retour en France. Non, Ferdinand, non, M. de Galonné ne saurait être oublieux à ce point, et tu n'invoquerais pas en vain la justice des princes français, garans du traité sur la foi duquel tu as bravé les dangers et les chances de l'émigration.
Ces paroles relevèrent un peu le courage abattu de d'Antraigues ; mais la menace de rofficier-inspecteur,quî avait annoncé son prochain retour pour connaître la résolution du comte, ne cessait pas de l'inquiéter : il ne s'était point conformé à l'ordonnance concernant les nouveaux émigrés, et si l'officier arrivait avec son terrible ultimatum , que lui répondre? il fallait donc quitter Coblentz ; mais où se réfugier? comment se résigner à une séparation dou-
loureuse l Le sort de d'Anlraigues dépendait donc de la réponse de M. de Calonne; et quand le comte et sa femme réfléchissaient à cette situation , alors il n'y avait pas de paroles, de consolation et d'espérance qui pussent leur rendre leur sérénité.
C'était le troisième jour depuis leur arrivée à Coblenlz; réunis le soir dans la chambre de madame Saint -Huberty , ils s'entretenaient de l'avenir qui se présentait à euxsous des couleurs bien sombres, et des affaires de l'émigration qui leur semblaient ne pas justifier par des résultats l'audace de ses manifestes contre la révolution française, lorsque toul-à-coup les pas d'un cheval , entrant rapidement dans la cour de l'hôtel de Cologne, retentirent sur le pavé; madame Saint-Huberty courut à la fenêtre, et entr'ouvrant le rideau, grâce à la lueur du réverbère qui éclairait la cour, elle vit descendre de cheval un homme revêtu d'une riche livrée bleu de ciel avec galons d'or. Il tenait à la main des dépêches et on l'entendit distinctement appeler un
des garçons de l'hôtel pear tenir son cheval, puis lui dire :
— Madame Saint-Huberty est-elle chez elle?
L'actrice se retourna alors vers d'An- Iraigues :
— C'est encore, je le parierais, quelque épîlre galante ou une invitation... mais je ne veux recevoir personne.
Cependant , quel fut l'élonnement de madame Saint-Huberty et de son époux quand ils entendirent ces paroles prononcées par la môme voix, par celle du valet en livrée :
— C'est de la part de monsieur le premier ministre de France, de monsieur le comte de Calonne !
D'Anlraigues s'écria alors :
— Cet homme se trompe assurément !
la lettre est pour moi ; car que peut te vouloir monsieur de Calonne? Enfin donc voici la réponse de monsieur le ministre : c'est fort heureux au moins qu'il se soit décidé !
Madame Sainl-Huberty sourit :
— Alors tu me conseilles donc de recevoir cet homme?
— Oui , car il pourrait remporter sa lettre, et, après tant de mésaventures et de mécomptes, nous ne saurions prendre trop de précautions.
L'actrice ouvrit alors la fenêtre :
— Monsieur, dit-elle au valet qui leva la tète, ôla son chapeau et salua respectueusement la dame, vous avez à remettre quelque chose à madame Saint-Huberty ?
— Un message de monsieur le premier ministre de France, de monsieur le comte de Calonne. . . Madame serait-elle madame Sainl-Huberty?
— Oui, monsieur, veuillez la confier au domestique; il me l'apportera.
— Impossible, madame; il faut que je la remette à madame Saint- Huberly ellemême , en mains propres : tel est l'ordre que j'ai reçu, et je dois l'exécuter.
D'Antraigues, étonné de ce langage, ne put s'empêcher de faire remarquer à sa h. 20
femme la singulière insistance du valet, et surtout l'ordre plus extraordinaire que lui avait donné son maître :
— Mais comment se fait -il donc que M. de Galonné t'adresse une lettre qui contient sans doute la réponse à la mienne? je soupçonne quelque indiscrétion ou quelque imprudence de notre part; M. de Calonne aurait-il découvert notre intimité? je me perds en conjectures. Mais enfin nous allons lire ce qu'il t'écrit.
Le valet galonné était déjà arrivé à la porte et frappa : aussitôt d'Antraigues se relira dans la chambre du fond , de peur d'être aperçu par le porteur du message ministériel. Madame Saint-Huberty ouvrit alors la porte :
— C'est bien à madame Saint-Huberty que j'ai l'honneur de parler? dit le valet.
Et il regardait attentivement l'actrice, en lui présentant la lettre :
— Oui, monsieur; mais êtes-vous bien sûr que celte lettre soit pour moi?
— Lisez la suscription, madame, et vous verrez que je ne me trompe pas.
L'actrice lut la suscription :
— A madame Saint-Huberty , artiste de l'Académie royale de Musique de Paris.
Le valet promenait un œil curieux , investigateur autour de la chambre :
— Maintenant, dit-il à l'actrice, veuillez avoir la bonté, madame, d'écrire sur la feuille de papier que voici ces mots : Reçu à huit heures du soir; puis d'apposer audessous votre signature. L'usage le veut ainsi, et tous les porteurs de messages du ministère sont tenus de fournir cette preuve qui en constate la remise exacte.
L'actrice ne pouvait se refuser à faire ce que demandait cet homme, et elle signa le reçu du message; puis celui-ci s'éloigna.
— Eh bien! s'écria d'Antraigues accourant vers madame Saint-Huberty; cette lettre est donc décidément pour toi!
L'actrice lui présenta la lettre :
Tiens, lis et juge.
D'Antraigues prit la lettre, et rompant
le cachet de l'enveloppe, il lut ces mots :
« J'apprends à l'instant, madame, que » vous êtes à Coblentz ; j'eusse désiré » connaître cette heureuse nouvelle autre- » ment que par la renommée, car je me » serais acquitté plus tôt d'un devoir qu'il f> m'est si doux de remplir : un auguste » intérêt dont je me félicite d'être l'organe » veut concourir à l'éclat de l'hospitalité » qui vous est due. Je suis chargé de pré-
* venir tous vos vœux, tous vos désirs, et, » ignorant quel peut être le but de votre » séjour clans cette ville, j'ose vous prier, » madame , de vouloir bien me le faire » connaître : quelques momens d'entretien » avec vous suffiraient pour ces explica- » tions, et si vous aviez la bonté de passer » demain au ministère, à midi, vous ap-
* précierez la délicate bienveillance des » illustres protecteurs que vous ont donnés » votre talent, votre caractère, et vos sen- » timens politiques. Daignez agréer, ma- » daine, l'hommage de la considération la
» plus distinguée avec laquelle j'ai l'hon- » neur d'être, etc. , etc.
» Ch. -Alexandre, » Comte de Calonne. »
D'Antraigues, après avoir lu la lettre, la remit à madame Saint-Huberty sans prononcer une parole :
— Eh! bien , lui dit son épouse, que penses-tu de l'invitation et du style de M. le comte de Calonne?
— Il est bien poli, trop poli peut-être.
— Que veux-tu dire?
— Quand un premier ministre a tant d'affaires qui l'occupent , je trouve assez singulier qu'il puisse trouver assez de temps pour adresser des épitres aussi longues à une actrice.
— Mais tu oublies donc qu'il satisfait à une recommandation, et que s'il est galant, s'il est poli, c'est pour le compte d'autres personnes; il les désigne assez clairement.
— Ah! je conçois que l'arrivée d'une
actrice célèbre soit un événement (Tune haute gravité, d'une grande importance pour l'émigration.
Le comte avait prononcé ces paroles avec le ton du persiflage : son orgueil se révoltait du reste avec assez de justice , contre la préférence et les attentions dont madame Saint-Huberty était l'objet.
— Je te pardonne, mon ami, ta mauvaise humeur, car je suis la première à m'étonner de l'intérêt qu'on me témoigne à moi , qui ne puis rien pour la cause de la royauté, tandis qu'un homme qui doit la servir avec succès est oublié, dédaigné... Mais peut-être, mon ami, fautil encore suspendre ton jugement sur le ministre; il n'y a pas encore lieu à désespérer.
— Ah ! si j'étais chanteur ou même danseur de l'Académie royale de Musique! je n'aurais pas eu besoin d'écrire à M. le comte de Calonne , son message aurait devancé ma lettre, il aurait épuisé à mon égard le vocabulaire de la politesse et de l'admira-
lion. Mais je suis tout simplement le comte d'Anlraigues, un cx-dépulé de la noblesse aux États-Généraux; alors on ne se gêne pas, on ne répond pas même aux lettres de l'émigré, et on lui envoie des hommes de police pour lui signifier qu'il ait à prendre un fusil, comme soldat, ou à chercher un autre asile.
D'Àntraigues, irrité, proférait les plus violentes menaces contre le ministre et les princes français : il marchait d'un pas rapide dans la chambre, tandis que madame Saint-Huberty, assise, et tenant encore à la main la lettre du ministre, semblait approuver par sa tristesse silencieuse l'indignation de son mari; car son orgueil, à elle, n'était pas moins vivement blessé de l'indifférence dédaigneuse dont se plaignait d'Anlraigues; elle sympathisait avec son légitime ressentiment, et la galanterie si empressée du ministre la touchait fort peu. Que lui importaient ces prévenances, ces hommages, auxquels du reste elle était accoutumée , et dont elle eût été partout
l'objet, comme à Coblentz? Que lui faisaient les complimens de Calonne et les assurances de protection qu'il lui garantissait de la part des princes, si l'homme à qui elle avait attaché son existence, si l'homme que son amour avait entouré de tous les prestiges du génie, se trouvait méconnu, repoussé, méprisé là où elle avait rêvé, pour lui, les plus beaux triomphes. Tout-à-coup elle se leva , comme si une soudaine inspiration l'avait arrachée à sa rêverie mélancolique :
— Écoute, d'Antraigues , écoute; il me vient une idée : il faut que je me rende à l'invitation de M. le comte de Calonne!
D'Antraigues tressaillit, un mouvement convulsif contracta ses lèvres, et peu s'en fallut qu'il ne s'emportât en reproches amers, lorsqu'il entendit sa femme parler du rendez-vous chez le ministre : toutefois il se contint; peut-être la jalousie ne Tutelle pas lout-à-fait étrangère aux impressions qu'il éprouva en ce moment :
— Quoi, dit-il à sa femme, tu consenti-
rais à voir cet homme qui se conduit si mal envers moi? je ne le croyais pas un tel courage.
— Mais si c'était pour lui rappeler ses engagemens, ses promesses; si c'était pour l'avertir qu'on ne peut impunément jouer avec sa parole !
D'Antraigues réfléchit pendant quelques instans :
— Tu as raison; cependant, ces réclamations faites par loi en ma faveur ne paraîtraient-elles pas suspectes? ne compromettrais-lu pas à la fois tes intérêts et les miens, en voulant jouer devant Calonne le rôle d'une médiatrice qui le ferait peutêtre rougir, en lui montrant ses torts? Celte mission dont tu veux te charger est fort délicate, fort hasardeuse.
— Repose-loi sur moi du soin d'écarter les périls, d'épargner l'amour-propre du ministre; au surplus, on dit que sa galanterie envers les dames ne mit jamais de bornes à ses sacrifices. Je plaiderai ta cause, de manière à éloigner tout soupçon
de la vérité qu'il connaîtra un jour; je lui parlerai de toi comme d'un émigré dont le hasard m'a révélé la position fâcheuse, et même les projets de vengeance.
— Mes projets de vengeance?...
— Oui, pourquoi ne chercherai-je pas à effrayer le ministre sur les résultats de son ingratitude envers toi? Je lui parlerai au nom de son honneur, de son intérêt, de sa réputation.
— Mais ce plaidoyer en ma faveur, quelque soin que tu prennes pour en dissimuler l'intention, pour en cacher le but, croistu que M. de Galonné ne sera pas tenté de le mettre sur le compte d'une affection secrète, d'un tendre sentiment?
— Oh! ne crains rien, je ferai en sorte qu'il ne voie en moi qu'une royaliste ardente dans son dévoûment, et jalouse d'en donner des preuves.
— Eh bien soit: j'approuve maintenant ta résolution , et demain tu te rendras chez le ministre...
— Mais non pas seule; tu m'y accompagneras.
— Ce serait bien imprudent, et si l'on nous voit ensemble, on glosera sur le compte du chevalier qui donne galamment le bras à madame Sainl-IIuberly, pour la conduire à l'audience du ministre; il faut donc que tu t'y rendes seule.
— Non, je ne me sens pas assez décourage pour cela ; la présence m'en donnera. Il y a un moyen d'éviter les commérages et les caquets de la médisance. Tu me suivras à quelque distance, et tu entreras dans l'antichambre du ministre, peu d'instans après moi : là, confondu au milieu des solliciteurs, tu n'exciteras pas leur attention; nous serons encore étrangers l'un à l'autre, si l'huissier le demandait la lettre d'audience, et ton nom, lu paierais d'audace pour ne lui livrer que le dernier, en affirmant que tuas oublié la lettre chez toi. Le nom du comte d'Antraigucs imposera, j'en suis sûre, à l'huissier, et, après tout, cette ruse ne le compromet nullement, car
pour être arrivé à l'antichambre , on n'est pas pour cela, parvenu au cabinet du ministre.
— A merveille, mon amie, à merveille:
je te suivrai donc, mais de loin, à l'hôtel du ministre, j'accepte le rôle nouveau que la nécessité m'impose , car il m'en coûte , tu le comprends facilement, il m'en coûte beaucoup d'en être réduit à un pareil subterfuge, d'être obligé de m'introduire furtivement et à l'aide d'un mensonge, chez M- de Calonne. Chez M. de Calonne....
non... non , dans son antichambre, mais, va, on me paiera cher, un jour, ces humiliations , ces avanies.
L'actrice engagea de nouveau son mari à être très réservé, à agir avec beaucoup de modération; le lendemain, elle exigea de lui la promesse que, s'il rencontrait des émigrés dans l'antichambre du ministre, ce qui était très probable , il éviterait de se mêler à tout entrelien, à toute discussion dans lesquels il pourrait se trahir par son exaspération. Il devait se tenir à l'écart,
craindre surtout de fixer sur lui l'attention; car là, il ne serait pas pour son propre compte, et sa mission devait se borner à raffermir par sa présence, le courage chancelant de sa femme qui, le sachant près d'elle, aurait plus d'assurance et de force, pour faire entendre au superbe et dédaigneux ministre , d'énergiques vérités.