‹ Le comte d'Antraigues, 1788-1812Chapitre 12 sur 15 · LE MINISTRE ET LE SECRÉTAIRE · texte numérisé non relu

LE MINISTRE ET LE SECRÉTAIRE

— Avez-vous répondu au marquis de Souvré?

— Oui, monsieur le comte, et il a dû recevoir la lettre hier soir.

— Bien.

Celui qui avait adressé la question, ç'é-

tait le premier ministre de l'émigration, M. le comte de Galonné, seul dans son cabinet avec son secrétaire intime.

Le ministre feuilleta quelques papiers , diverses brochures qui couvraient une grande table ronde, placée au milieu du cabinet; puis interrogeant de nouveau son secrétaire :

— Et le bailli de Saurebœuf, l'auriezvous par hasard oublié ?

— Le bailli de Saurebœuf!

Le secrétaire réfléchit un moment, pour recueillir ses souvenirs :

— Pardon, monsieur le comte, vous ne m'avez jamais parlé de ce personnage.

— Alors c'est différent. Ce bailli, quel plaisant original !

Galonné s'approcha de la cheminée, en riant aux éclats ; il paraissait chercher quelque chose :

— . Qu'ai-je donc fait de sa requête à monseigneur le comte d'Artois, et de celle qu'il m'a adressée? je serais désolé d'avoir égaré ces chefs-d'œuvre. Le bailli me de-

mande pour son neveu, un régiment de cavalerie, et son neveu a treize ans! Avec des colonels de cet âge , notre armée amuserait bien l'Europe, et surlout les cafés révolutionnaires de Paris.

— Que faudra-t-il donc écrire à M. le bailli de Saurebœuf ?

— Tout ce que vous voudrez, mais ayez soin de ménager son amour-propre et sa susceptibilité; car on dit que le bailli a des fonds assez considérables, placés chez un gros banquier de Hambourg; et nous pourrions bien avoir besoin de son argent.

— Je lui écrirai que son neveu aura un régiment, dès qu'il sera majeur!

— Oh! gardez-vous en bien; il se fâcherait tout rouge , et les fonds de Hambourg pourraient conserver quelque ressentiment contre nous. Répondez au bailli de Saurebœuf, que rien n'est plus juste que sa demande, que son neveu a tout ce qu'il faut pour commander un régiment de cavalerie ; mais que ni la cavalerie ni l'infanterie ne sont dans mon département; renvoyez-

moi cet homme-là avec son neveu, à M. le duc de Broglie, ministre de la guerre : le duc s'en tirera comme il pourra .

Calonne fit une espèce de pirouette en se dirigeant vers la fenêtre qui donnait sur un immense jardin: il l'ouvrit, respira pendant quelque temps l'air parfumé par les fleurs d'un éiégant parterre, puis se retourna et regarda la pendule:

— Ai-je beaucoup de monde à recevoir aujourd'hui , dit-il à son secrétaire.

— Douze ou quinze personnes environ.

— Je n'aurai pas le temps de les recevoir toutes. Voyons la liste.

Le secrétaire la lui présenta : alors le ministre prit un crayon et fit une croix à chaque nom qu'il frappait d'interdiction ; il sourit, quand il en lut un qui était placé au bas de ia feuille :

— Pour celui-là, dit-il !

— Il n'acheva pas la phrase commencée , et continua le travail de la radiation à la-

quelle cinq solliciteurs ou solliciteuse , purent seulement échapper.

— A présent, dit-il, en attendant l'heure on je recevrai, expédions quelques affaires.

Le secrétaire souleva un énorme dossier de lettres et de pétitions.

— Qu'est-ce que tout cela, dit le ministre surpris , effrayé.

— Monsieur le comte, ce sont des pétitions , des demandes arrivées ici dans la journée d'hier.

— Rien que cela!

Le ministre prit le paquet, le pesa dans ses mains , puis le rendit au secrétaire ;

— Il y a là au moins une demi-rame de papier. Mais qu'est-ce que tout cela dit? je suis sûr que les trois quarts, au moins, des gens qui m'écrivent, demandent aussi des régimens, des gouvcrnemens de province, des places d'intendans, de conseillers au parlement de Paris.

— Vous avez deviné, monsieur le comte; voulez-vous que je vous fasse connaître....

— Y pensez-vous, monsieur ? vous n'au-

riez pas fini demain matin; mais vous les avez parcourues toutes ces lettres, toutes ces pétitions ?

— Oui, monsieur le comte.

— Il y en a sans doute encore d'aussi drùies que celledu bailli deSaurebœuf, n'estce pas"?

— Oui, monsieur le comte ; j'aurai l'honneur de vous soumettre une analyse succincte de ces pétitions, afin que je puisse répondre aux pétitionnaires.

— Bien, bien... oh! cela ne presse pas; ces messieurs auront Sa bonté d'attendre. Mais y a-l-il parmi tous ces solliciteurs quelques noms considérables, de ces noms qui commandent des égards? Vous me comprenez?

— Oui, des noms qui appartiennent à la haute noblesse, à la haute magistrature.

— Y a-t-il aussi de ces apostilles qui sont de puissantes recommandations ?

— Je n'en ai pas remarqué, monsieur le comte, ou du moins je ne me souviens pas

d'avoir distingué dans cette foule de lettres quelque chose qui méritât une mention particulière.

Le secrétaire prit de nouveau la liasse de lettres, et la feuilletant rapidement :

— Un baron de Lisy, dit-il, un marquis deSolvages, un chevalier de Gastebois, une baronne de Cantiran... Connaissez-vous ces noms -là , monsieur le comte?

Calonne sourit dédaigneusement , et haussant les épaules, il s'écria :

— Si j'en connais un, je veux être

Voyons si enfin je serai assez heureux pour rencontrer une connaissance ; continuez donc, monsieur, de me dire encore quelques noms de ces illustres pétitionnaires; cela m'amuse vraiment.

Le secrétaire continuant :

— Ah ! voici un avocat au parlement de Paris, un maître Gombault , qui demande les épaulettes de capitaine, attendu qu'il a été obligé de quitter la capitale, où il ne trouvait plus de causes à plaider. licite Cicéron à l'appui de sa demande : Cicéron ,

dit-il, qui 'était à la fois avocat et général...

— A un autre.

— Un bourgeois d'Amiens, M. Coquart, qui sollicite des lettres de noblesse et le titre de vicomte, comme récompense de sa fidélité à toute épreuve et de l'amour qu'il conserve à la monarchie... Cette lettre est datée d'Amiens, où M. Coquart réside toujours, en continuant de faire des vœux pour le succès de la coalition...

— Diable! quel courage il a, ce M. Coquart! et il n'en parle pas! M. Coquart est assurément très modeste.

— Voici un comte d'Antraigues... député aux États-Généraux, et...

— Le comte d'Antraigues ! qu'est-ce qu'il me veut donc? D'où cette lettre est-elle datée?

— De Coblentz.. monsieur le comte.

— De Coblentz! le comte dAntraigues est ici. Montrez-moi cette lettre.

Le secrétaire sortit la lettre du milieu de la liasse, et la présenta à M. deCalonne.

— Comment, dit le ministre, après l'avoir parcourue, quel ton! quel style ! M. le comte d'An Ira igties se fâche, Dieu me pardonne! Ah! les voilà bien ces écrivailleurs, ces bavards des États-Généraux... Ils se considèrent comme les personnages les plus importans du monde. Parce que M. le comte a fait le voyage deCoblenlz, il faut aller au-devant de lui, il faut tout quitter pour s'occuper de l'arrivée de M. le conite d'Antraigues. Ali! l'on ne m'a pas trompé quand on m'a prévenu que je ne tarderais pas à me repentir d'avoir appelé cet homme auprès des princes, de l'avoir signalé à leur bienveillance. Avec quelle insolence il m'écrit ! Ah ! Monsieur le comte , je connais le secret de votre ambition. Vous vous croyez déjà ministre au moins, et ce serait

à M. de Galonné de vous céder la place

Non , non, il n'en sera pas ainsi!

Le ministre, irrité, roulait, chiffonnait la lettre qui avait excité sa colère. Quelque temps avant son arrivée à Coblentz, d'Antraigues avait été desservi

par des ennemis auprès du ministre, dont la jalousie apercevait déjà un concurrent redoutable dans le conseil et dans la faveur des princes. Cédant à des préventions qu'on lui avait habilement inspirées; déjà préoccupé de l'idée d'une ambition rivale, qui allait se présenter avec l'autorité d'une grande réputation , Galonné devait juger sévèrement les exigences et les formes du membre des États- Généraux et de l'Assemblée nationale. Le style de la lettre et ses reproches contribuaient encore à exaspérer le ministre. D'Antraigues , en arrivant à Coblentz , avait foi aux promesses que lui avaient faites les entremetteurs de l'émigration, les négociateurs du trailéqui le forçait de quitter sa patrie; il était sous le charme des caresses et des cajoleries politiques prodiguées pour le détacher du parti révolutionnaire. Mais, en quelques jours, le ministre, qui avait acheté assez cher le Député, comme publiciste, pour le compte de la coalition, était prêt à demander

son dépari de Coblonlz, à le payer même généreusement, pour le forcer à s'éloigner, tant il craignait d'être supplanté par l'audace et l'esprit entreprenant de d'Antraigues.

Le secrétaire attendait avec une héroïque patience que le ministre eût enfin abandonné cet incident, pour reprendre l'énuméralion des pétitionnaires ; mais Calonne n'avait pas encore satisfait son ressentiment et ses craintes : il s'acharnait sur ce compétiteur en expectative, sur les prétentions exagérées qu'il lui supposait, et songeait aux moyens d'éloigner un homme aussi dangereux ; car tout en connaissant peu d.' An Ira ignés, il le savait d'humeur à se laisser condamner , proscrire de nouveau par la police civile et militaire deCoblentz. Calonne craignait surtout la plume du publiciste , auteur du fameux Mémoire sur les États-Généraux, et qui pouvait publier aussi un Mémoire sur le ministre de Coblentz , et révéler à l'Europe les choses étranges qui se passaient dans son cabinet?

Il ne fallait dono pis lui donner le temps de s'éclairer, de s'instruire, de juger la véritable situation des émigrés : aussi l'expulsion prompte de cet homme parut-elle au ministre la première condition de sa sécurité , de son repos.

Il prit aussitôt une plume, ot écrivit à la hâte quelques lignes. C'était un ordre adressé au chef de la police pour qu'il fit sortir le comte d'Àntraigues de la ville de Coblentz dans les vingt-quatre heures.

Rassuré par celte mesure énergique, Calonne dit à son secrétaire qu'il se chargeait de répondre à d'Antraigues.

— Quant aux autres pétitionnaires et solliciteurs, vous leur répondrez en mon nom, suivant la formule...

— C'est-à-dire, que M. le ministre est convaincu de leur mérite, de la justice de leurs réclamations, de leur fidélité, de leur dévoùment...

— Mais que leurs pétitions seront mises sous les yeux des princes et que c'est à eux seuls qu'il appartient de prononcer sur le

sort des solliciteurs d'emplois... Ne diraiton pas, en vérité, que je dispose de toutes les places, de tous les grades à Coblentz , et même en France. Ainsi, monsieur, veuillez faire en sorte que je n'entende plus parler de ces gens-là; mais, il est onze

heures! retournez à votre bureau et

dites à l'huissier d'entrer ; j'ai quelques ordres à lui donner.

Le secrétaire se leva , rassembla tous les papiers épars sur la table et s'éloigna:

— Monsieur le comte, dit-il avant de sortir du cabinet, n'a-t-il plus rien à me prescrire?

Calonne réfléchit un moment :

— Non, monsieur, vous pouvez vous retirer, et, si j'ai besoin de vous, je vous appellerai .

Le ministre, resté seul un moment, relut la liste des audiences de laquelle il avait retranché déjà beaucoup de noms; il en effaça encore deux :

— A présent, dit il, j'aurai le temps de causer avec elle!...

L'huissier, portant suspendue autour du cou la chaîne de cuivre doré, suivant l'ordonnance , entra alors dans le cabinet du ministre qui lui remit la liste des audiences :

— Je ne recevrai , je ne puis recevoir que fort peu de monde aujourd'hui, monsieur, ainsi que vous en pouvez juger par ces signes d'exclusion pour les noms des personnes qui seront plus heureuses un autre jour. Il y aura donc aujourd'hui beaucoup d'appelés , mais peu d'élus. Je vous charge de faire entendre raison aux méconlens. Maintenant, faites entrer la personne dont le nom est en tète de la liste.

L'huissier lut le nom :

« Madame de Saint-Huberty ?... »

Calonne sourit à l'ennoblissement de

l'actrice, improvisé par f homme à la

chaîne de enivre doré :

— Oui, monsieur, ou madame la comtesse de Saint-Huberty, si vous voulez

car il est bien difficile qu'un aussi beau

nom, qu'un nom aussi harmonieux ne soit pas accompagné de quelque titre. Faites donc entrer madame la comtesse de Saint- Iluberty.

Galonné qui était de fort bonne humeur , riait en se figurant la surprise qu'éprouverait l'actrice, lorsqu'elle entendrait la voix de L'huissier. Celui-ci ne fit pas attendre i'appel retentissant :

« Madame la comtesse de Saint- Huberty ! »

Le minisire prit aussitôt un cahier qu'il trouva sur la cheminée, et fit semblant de le lire; car il faut qu'un ministre ait toujours l'air occupé.

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