L AUDIENCE
; il s'écoula quelques instans eulre l'appel de l'huissier et l'entrée de madame Saint- Huberly dans le cabinet du ministre; c'est que l'actrice surprise de s'entendre donner le titre de comtesse avait hésité à se reconnaître sous celle qualification ; elle crut un
moment que l'huissier s'était trompé et il fallut que celui-ci allât vers elle pour renouveler son invitation polie. Puisqu'il n'y avait alors pas d'autre dame dans l'antichambre , il ne pouvait y avoir de méprise. l'n signe d'une personne placée vis-à-vis d'elle et qu'elle interrogea du regard , fit cesser l'hésitation de madame Saint-lluberly ; elle se laissa donc diriger par l'huissier, qui, en l'introduisant dans le cabinet séparé de l'antichambre par un petit corridor et deux portes, répéta encore, comme s'il eût voulu mettre au supplice la modestie de l'actrice, ces mots :
€ Madame la comtesse de Saint-Huberly! ■■
Dès qu'elle se présenta à l'entrée du cabinet, le ministre fit semblant d'interrompre brusquement sa lecture, jeta son cahier sur la table et salua l'actrice en faisant quelques pas vers elle:
— Eh! bien, lui dit-il avec une aisance presque familière, madame, vous êtes donc des nôtres? 11 était fort difficile que de
mauvaises opinions , îles principes révolutionnaires pussent se concilier avec un aussi beau talent que le vôtre.
L'actrice, à qui le ministre avança un fauteuil qu'il était allé chercher à quelques pas de lui , (il une révérence à M. de Calonne et le remercia de son compliment par un gracieux sourire.
Quoique M. de Calonne alors ne fût plus jeune, quoique de rares symptômes d'une vieillesse prématurée annonçassent sur sa ligure déjà sillonnée de rides , d'autres fatigues que celles des affaires; il mettait tant de soin, de coquetterie dans sa toilette, qu'il déguisait assez heureusement les progrès de l'âge ; il n'avait pas encore renoncé aux succès de la galanterie , à ces prétentions qui cherchent surtout à les faire supposer. Recherchant avec assiduité la société des femmes, il ne négligeait aucun moyen pour leur plaire, et à défaut de ces avantages extérieurs, de cette jeunessequi vaut mieux que l'or et la puissance, il se servait habilement de son crédit, de sa position, ii. 22
qui pouvaient revendiquer la meilleure part dans la gloire de ses derniers triomphes. Calonne, presque toujours secondé par les circonstances , avait retrouvé à Coblenlz les privilèges et les prérogatives dont il avait joui à Paris lorsqu'il dirigeait les finances de la France; il était encore ministre-, et quelque bornée que fut son administration, il avait, comme jadis, une cour et des courtisans 5 toujours empressé auprès des femmes que l'émigration avait conduites à Coblenlz, il semblait vouloir y continuer le rôle qui flattait le plus sa vanité. Esprit superficiel et paresseux toulà-la-fois, il n'apportait aux affaires qu'une capacité médiocre, une triste facilité pour imaginer, combiner des plans de toute espèce, mais aucune hardiesse, aucune vigueur pour en tenter l'exécution. ïi ne s'était soutenu quelque temps dans le poste de contrôleur des finances , que par ses prodigalités envers les courtisans et par les adulations es écrivains et des poètes qu'il payait généreusement; à Coblentz , il n'a-
vail pas d'autre système; mais il ne puisait plus à pleines mains dans les coffres de l'État, comme à l'époque où il était ministre de Louis XVI ; la caisse de l'émigration ne pouvait guère fournir à ses libéralités; il lui restait les promesses, et il n'en était pas avare.
On devine aisément que la politique et des raisons sérieuses étaient complètement étrangères à l'empressement avec lequel il avait invité madame Samt-IIuberly à une entrevue qu'elle n'avait pas sollicitée; c'était chez Calonne une conséquence de ses habitudes frivoles , un désir de curiosité à laquelle s'associait une arrièrepensée de galanterie ; car, aux jours de sa dictature ministérielle en France , il n'avait pas oublié l'Opéra, quoiqu'il' ne fût pas dans son département; une piquante danseuse avait eu l'honneur de fixer pendant quelques mois l'inconstance du fastueux ministre : on disait qu'il avait fait, mais inutilement, quelques tentatives pour ajouter à ses con-
quêtes si nombreuses , celle beaucoup plus difficile de madame Saint-IIuberty.
Cependant l'actrice s'était assise; elle attendait que le ministre lui adressât quelques questions, car c'était lui qui l'avait appelée dans son cabinet, et il devait justifier cette invitation. Galonné, quoique familiarisé avec les embarras et les difficultés des situalions les plus délicates, et les plus hasardeuses-, Galonné , qui avait à son service toutes les ressources, tous les artifices du langage de cour, se trouvait cependant un peu gêné devant l'actrice. Elle lui imposait par un certain air de dignité, et de noblesse, qui lavait frappé: il espérait trouver la femme de théâtre, avec son laisser-aller, cette espèce de désinvolture qui caractérise le peuple des coulisses; non pas qu'il crût madame Saint-IIuberty entièrement dominée par ces habitudes de mœurs faciles; ilsavailque toujours cette actrice avait été distinguée par la réserve de ses manières et de sa conduite. Mais enfin il devait toujours y avoir chez elle quelque chose de la femme de
théâtre, elle ne pouvait ressembler à ce qu'alors on appelait une femme née ou une femme comme il faut.
Le minisire avait apprêté une conversation demi-sérieuse, demi-enjouée; il avait disposé une série de questions relatives à. la chronique des théâtres de Paris , de l'Opéra surtout, auquel il s'était toujours vivement intéressé; mais l'actrice, à qui il voulait demander ces renseignemens, pour sa distraction, ne paraissait guère d'humeur à se prêter à ce rôle et à travailler pour les menus plaisirs de la curiosité du ministre. Cependant il fallait bien entamer la conversation.
— J'ai eu l'honneur, madame, dit-il à madame Saint-Huberty, de vous prévenir que son altesse royale monseigneur le comte d'Artois et les autres princes de la famille royale, réunis ici, ont été charmés de votre arrivée dans cette ville; ils m'ont chargé de vous renouveler l'assurance de leur pro~ tection et de leur intérêt.
— Ma reconnaissance, monsieur le comte
ne pourra jamais m'acquitler envers des prolecteurs aussi] illustres; j'espère que vous voudrez bien être mon interprête auprès d'eux.
— Vous pouvez y compter, madame; savez-vous bien que l'Opéra n'est plus à l'Opéra, et qu'il est tout où vous êtes? Combien Paris révolutionnaire va être jaloux de notre petite ville de Coblcntz. Vous allez sans doute, madame, nous faire jouir de votre admirable talent? Quand commencerez-vous vos représentations ici?
— Je ne puis vous le dire, monsieur le comte , car je suis encore trop fatiguée pour y penser; je ne suis pas venue à Coblentz pour y chanter,..
— Ah! je le crois bien, madame, votre fuite n'est point un vil calcul, une misérable spéculation.
— J'ignorais même qu'il y eût ici un théâtre.
— Il y en a un, dieu merci; et où en serions-nous, si nous n'en avions pas? Mais s'il nous manquait, nous le ferions cons-
truire pour vous, madame; pour vous entendre, pour vous admirer, pour vous applaudir. Nous renouvellerions le prodige du nouvel Opéra de Paris, de celle salle de la Porté-Saint-Martin... Ainsi donc, madame, je puis annoncer a nos princes que vous consentez à donner quelques représentations.
— Oui, monsieur le comte, d'ailleurs je sais qu'il y a ici beaucoup de malheureux sans pain, sans asile; je veux que le produit dos trois premières représentations que je donnerai soit pour eux, je ne veux rien pour moi , rien que le bonheur de pouvoir soulager de nobles infortunes.
— Ah! madame, que vous justifiez bien votre belle réputation ! Combien ce langage me touche, m'émeut , m'attendrit.
Si je ne maîtrisais le transport qui m'agite en vous entendant tenir un tel langage, je tomberais à vos genoux.
— Et vous auriez grand tort, monsieur le comte, très grand tort de tomber à mes
genoux. Ce que je viens de vous dire est très simple, très ordinaire et ne vaut pas même la peine qu'on y fasse attention.
Il y avait dans le langage de madame Sainl-IIuberty , une sorte de fierté dédaigneuse qui donnait une leçon à la politesse des lieux communs, à la banalité des compiimens du ministre qui parlait de tomber aux genoux de l'actrice, comme s'il n'y avait pas d'autre formule d'admiration.
Monsieur de Calonne le comprit; mais il dissimula !e dépit de son amour-propre offensé d'un persiflage inattendu. L'actrice avait à se venger de l'intention moqueuse qui avait inspiré à l'huissier introducteur l'idée du titre de comtesse, joint à un nom de théâtre; elle regardait Calonne comme coupable de cette petite mystification qui aurait pu engager les autres solliciteurs à s'égayer à ses dépens.
Elle s'aperçut du trouble et de l'embarras qu'elle venait de causer à Calonne, et s'applaudit en secret de ses justes représailles.
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— Mais, monsieur, je suis surprise de nous voir exaller ainsi le mérite d'un sacrifice qui est fort commun chez les gens de théâtre *
— Coi élonnement, madame, fait votre éloge; toutefois, je n'en continuerai pas moins ù admirer votre bon cœur aussi bien que votre talent, dut votre modestie s'en fâcher encore, dût-elle même vouloir m'inposer silence. Mais les malheureux (pie vous aurez secourus uniront leurs voix à la mienne.
— Ah! monsieur le comte, je ne pourrai en secourir qu'un bien petit nombre:
combien d'infortunes secrètes rougiraient de réclamer la part que je leur desliue !
— Oui, madame, nous avons aussi nos pauvres honteux à Coblenlz , mais que voulez-vous? L'état de nos tiuances est bien loin d'être brillant et les princes eux-mêmes, avant de faire des sacrifices pour secourir de pauvres diables qui ont émigré sans avoir un écu dans leur poche, sont ré-
duits souvent à de tristes expédiens , à des emprunts très onéreux, à des dépôts de diamans et de bijoux , pour subvenir à leurs besoins personnels. Mais, patience, nous n'avons plus long temps à souffrir, et quand nous aurons accompli notre tache, lorsque tout sera remis dans l'ordre à Paris, nous dédommagerons la fidélité et l'honneur de toutes leurs souffrances, nous
n'oublierons pas les Français ni les
Françaises (idèles à leur roi, à leurs devoirs: pour vous, madame, vos litres sont sacrés, vos droits incontestables...
— Monsieur le comte, je rougirais beaucoup si je ne me rappelais fort à propos que vous êtes le gentilhomme le plus poli de France. Mais puisque vous me paraissez si favorablement disposé à mon égard , puisque votre indulgence exagère mes faibles droits, me permettrez vous d'invoquer votre intérêt en faveur de quelques exilés que j'ai rencontrés dans Coblentz, depuis mon arrivée : leur détresse m'a vivement émue.
— Mon dieu, madame, nous voudrions pouvoir les soulager- mais, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, nous ne pouvons que les plaindre; c'est un moment cruel à passer, il faut de la résignation... Ah! madame , éloignons de nos yeux ces tristes tableaux; parions un peu de choses moins graves. Dans quel état avez- vous laissé notre pauvre Opéra-Français?
Madame Saint - Il uberly voyait avec peine que Galonné cherchait à détourner la conversation de sujets graves , pour l'amener sur le terrain de la frivolité: toutefois, celte indifférence du ministre confirmait les soupçons de l'actrice, et elle ne fut pas dupe un moment des phrases dont la fausse sensibilité de l'homme d'élat s'était servi pour colorer son égoïsme; une seule chose préoccupait donc le ministre , c'était la situation de l'Opéra en France.
L'actrice se vengea en refusant de satisfaire la curiosité de Galonné.
—Je serais bien embarrassée, monsieur le comte , de répondre à votre question , car
il y a bientôt six mois, que j'ai quitté le théâtre. Je ne pouvais y rester-, les dissentions, les disputes, les querelles plus encore que la pénurie de l'administration me forçaient à prendre ce parti ; et puis , il me fallait du temps pour arranger mes affaires, pour me préparer à mettre à exécution le projet que j'avais conçu de m'éloigner de France , où les désordres ne font que s'accroître , de Paris, surtout , théâtre des plus horribles excès. Tout ce que je sais sur la situation de l'Opéra , vous le savez aussi bien que moi, monsieur le comte : sa décadence complète s'explique par la décadence de la monarchie 5 il a perdu ses protecteurs , ses soutiens, et ce n'est plus qu'une vaste solitude.
— Hélas! madame, je m'en doutais, mais enfin je ne suis pas fâché d'avoir des renseignemens positifs.. . Et mademoiselle Maillard et mademoiselle Dozon que sontelles devenues?...
— Je l'ignore, monsieur le comte , tou-
tefois je suppose qu'elles sont encore à l'Opéra.
La froideur de ces réponses avait tout àfait dérangé les calculs du minisire , qui espérait des confidences et des anecdotes pour se distraire et s'amuser; jusquelà pas le plus petit mot pour rire , pas le plus petit extrait de la chronique scandaleuse des coulisses; l'entretien était insupportable de langueur et de monotonie :
c'était à désespérer le plus patient philosophe, le plus sévère moraliste. Toutefois, le ministre chercha encore à ranimer cette conversation qui ne lui offrait pas l'intérêt qu'il s'en était promis : il pensait que madame Sainl-Huberly était peut-être gênée, embarrassée en présence d'un puissant personnage :
— Mais, madame, depuis quelle époque avez-vous donc quitté la capitale, dont le séjour vous a paru si effrayant?
— Depuis environ quinze jours, monsieur le comte.
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— Tous les honnêtes gens s'empressent sans cloute de s'en éloigner?
— Oui, monsieur le comte; mais tous ne peuvent se décider a abandonner la France; ils croient que les malheurs de la guerre civile ne les atteindront pas au fond des provinces.
— Ils se trompent, les bonnes gens, ils se trompent , et un prochain avenir ne lardera pas à dissiper leurs illusions; mais vous avez dû éprouver quelques difficultés dans votre voyage; il n'était pas non plus sans périls.
— Oh ! monsieur le comte , les femmes sont moins exposées que les hommes aux rigueurs des questions , sur les roules et aux frontières; on ne craint pas qu'elles grossissent l'armée de la coalition. Quant aux hommes, c'est différent : heureux lorsqu'ils échappent à la vigilance des autorités ! 11 leur faut beaucoup d'adresse, beaucoup d'habileté pour éviter les périls; je vous l'avouerai, monsieur le comte, j'étais assez tranquille sur mon sort... je
tremblais, non pour moi , mais pour plusieurs compagnons d'exil.
— Ah! vous n'étiez donc pas seule, madame ?
Il.y avait dans cette remarque une intention maligne , et Calonne s'imaginait avoir trouvé enfin l'occasion de rompre l'uniformité de cet entretien tout politique. Madame Saint-IIuberty était sur ses gardes :
— J'émigraîs seule, monsieur le comte; mais le hasard m'a fait rencontrer quelques personnes de qualité, qui fuyaient, comme moi , la France et son pitoyable gouvernement. C'étaient M. le marquis de Luzan, M. le chevalier de Morindal, la baronne de Marolles, MM. de Laurcs frères, M. le marquis de Valdinier, M. le comte d'Anlraigues...
— Ah! le comte d'Antraigues était au nombre de vos compagnons de voyage ou d'exil.
— Vous le connaissez , monsieur le comte 1
Madame Sainl-Huberly observait attentivement l'effet qu'allait produire celte question sur le ministre; rien sur sa figure ne décela le moindre trouble, la moindre émotion ; la forme et le ton de sa réponse attestaient même sa singulière indifférence :
— Oui, je crois l'avoir vu autrefois quelque part... je ne sais pas où...
— Du moins vous avez beaucoup entendu parler de lui, car il était un des membres les plus distingués , les plus influons des États-Généraux, de l'assemblée nationale.
— 11 vous l'a dit peut-être, car on assure qu'il a beaucoup plus d'orgueil que de talent véritable.
Madame Saint. - Hubert} ressentit vivement l'offense de ces paroles si méprisantes pour son mari; si, lorsque Calonne les prononçait, il eût jeté les yeux sur l'actrice, il se lût aperçu qu'il avait cruellement blessé deux personnes à la fois; mais , beureuscment le ministre ne soupçonnait pas la solidarité qui existait entre elle et le comte d'Anlraigues .
traigues. Au risque d'éveiller ses soupçons, l'actrice voulut dire quelques mots en faveur de d'Antraigues, et persister contre l'anathème lancé par l'insolent ministre :
— Mais, monsieur le comte, lui réponditelle, il me semble que vous jugez bien sévèrement un homme qui peut attester de nobles suffrages; et puis, je le croyais de vos amis, d'après la manière dont il s'exprimait sur votre compte, car il prétend que vous l'avez vous-même appelé à Coblentz, pour servir !a bonne cause. .. que faut-il penser maintenant?
— Pure jactance, madame, pure fanfaronnade d'un intrigant qui cherche à se faire valoir; j'ai pu lui adresser des propositions honorables, lui faire des offres qui devaient augmenter sa fierté, en lui donnant de l'importance; mais j'en sais assez maintenant sur son compte : c'est un brouillon qu'il ne serait peut-être pas prudent d'employer, même dans les emplois subalternes.
— Ah! monsieur le comte, s'il vous entendait ! s'il vous entendait!
ii. 23
kes yeux, de l'actrice s'animaient par la colère, et cette colère était presque de l'indignation; Culonne, surpris de la Vivacité singulière de sa dernière réponse , regarda enfin madame Saint-tluberty avec attention :
— ! Comme vous paraissez émue , madame, et quel intérêt si puissant vous fait embrasser avec tant de chaleur la défense de d'Anli aiguës? 11 est bien heureux d'avoir un avocat tel que vous, madame, et je l'en féliciterais si je le voyais.
— Vous le verriez , sans doute , si vous le vouliez.
— Qu'ai-je besoin de le voir? Il est arrivé probablement ici avec des plans gigantesques, des vues colossales, d'immenses prétentions, comme la plupart des émigrés qui m'assiègent de leurs pétitions, de leurs demandes et de leurs soit-disant services.
— Quoi! monsieur le ministre, vous ne le receviez pas au moins une fois! l'éloquent orateur, le rival de Mirabeau ?...
— AI»! madame, je m'aperçois que vous avez été séduite, trompée par les grandes phrases de M. le eomtc d'Anlraigues M;us ici, il faut quelque chose de plus solide, de plus positif; ici, l'on a besoin d'hommes d'action, non de parleurs. Des écrivains, des journalistes, des publicistes , des économistes, nous en avons de trop; mes bureaux en sont remplis. . .
— Mais, monsieur le comte, n'y a-t-il pas eu quelques ouvertures faites en votre nom?...
— Je ne pense pas... je ne suppose pas... à moins que mes agens n'aient outrepassé mes pouvoirs et n'aient pas suivi mes instructions. Mais, madame, on dirait que vous avez été, que vous êtes la confidente de M. le comte d'Anlraigues.
Madame Saint-Huberty rougit et parut un peu troublée :
— Vous savez, monsieur le comte, que la communauté des malheurs invite à la confiance, et entre personnes qui s'exilent ensemble, on est assez disposé à ne se rien
cacher, à parler avec franchise. On se communique ses peines, ses chagrins, et aussi ses espérances; on trouve des consolations dans cet échange de secrets et d'aveux; vous comprenez alors, monsieur le comte, que j'aie pu entendre parler de propositions, d'ouvertures, de promesses
— Il n'en est rien, madame; d'ailleurs, je n'ai point engagé ma parole, moi ! et puis il a été fait depuis peu, au conseil des princes , des rapports peu favorables sur le compte de votre protégé... pardon, madame, de M. le comte d'Antraigues. Si vous vous intéressez à lui , la plus grande preuve que vous puissiez lui en donner, c'est de lui conseiller de retourner à Paris.
— A Paris! mais, monsieur le comte, il n'y pourrait rentrer sans péril pour sa vie! Quoi! c'est vous, monsieur, qui pouvez me parler ainsi?
Le ministre baissa les yeux; il était confus , honteux de la leçon que madame Saint- iîuberty venait de lui donner : il es-
saya de s'excuser , mais ce fut en vain : il avait mérité le reproche que l'actrice lui adressait avec tant de vivacité. Elle n'avait pu maîtriser sa colère, imposer silence à son indignation; et il eût été bien difficile quelle restai froide , insensible en entendant l'arrêt prononcé par l'insolent ministre contre le malheureux d'Antraigues. Lorsque Galonné eut débité quelques lieuxcommuns sur les malheurs de la France, sur les rigueurs de certaines nécessités politiques, madame Saint-Huberty vint à son aide pour le tirer d'embarras, et, par une transition assez habile, ramena la conversation au sujet qui souriait le plus au ministre :
— Mais, monsieur le comte, vous m'avez tant parlé de la gène de vos finances et de l'impossibilité où vous vous trouviez de secourir les malheureux, d'alléger leurs souffrances, que j'hésite maintenant à donner des représentations sur le théâtre de Coblentz : est-ce qu'il y aurait des spectateurs pour le remplir, et l'annonce seule
d'une représentation ne suffirait-elle pas pour me faire accuser de cupidité, d'égoïsme et de dureté? jugez-en \ous- même.
— Ces scrupules, madame, font l'éloge de votre délicatesse; ce sont des scrupules, et la politique , la raison d'état n'en admettent guère ; nous sommes loin d'être riches aujourd'hui, mais enfin nous devons faire contre fortune bon cœur, et surtout donner le change à nos ennemis, en leur cachant notre détresse. D'ailleurs, les souverains et princes de l'Allemagne vont sans doute se réunir à Coblenlz ; il faut leur rendre le séjour agréable, et nous ne pouvons nous dispenser de leur en faire les honneurs : que penseraient-ils de nous, si nous n'avions pas un théâtre? nous serions à jamais perdus dans l'opinion de la diplomatie.
— Eh ! bien , monsieur le comte, je n'ai pius de scrupules; vos considérations si justes les ont entièrement dissipés. Faites donc ouvrir votre théâtre, et je jouerai dans
huit jours; plus tôt même, si toutefois vous avez des acteurs, des chanteurs, enfin une troupe; car seule, malgré ma bonne volonté, je ne puis remplir tous les rôles.
— Nous avons déjà une troupe à peu près complète ; mais il nous manque une chose, oh ! une chose essentielle!
Le minisire se frappait le front, comme si dans son dépit il cherchait un expédient, un moyen de pourvoir au complément de l'organisation théâtrale. Madame Saint- Huberty lui demanda quelle était cette chose essentielle qui lui paraissait si difficile de trouver :
— Est-ce une basse-taille, un premier rôle d'homme, monsieur le comte?
— Oh ! non , je voudrais un corps de ballet présentable, car ici l'on aime beaucoup la danse française, nos danseurs et nos danseuses. Je n'ai pas... ou plutôt nous n'avons rien qui soit digne des regards des illustres spectateurs que nous attendons.
— Des danseurs, et surtout des danseuses! oh ! monsieur le comte, quel bonheur pour moi de pouvoir vous être encore utile pour la composition de votre corps de ballet. Si je vous proposais un des premiers danseurs de Paris. . .
— Un des premiers danseurs de l'Opéra !
— Oui, monsieur le comte; l'accepteriez-vous?
— Qu'il vienne! écrivez-lui! écrivezlui qu'on l'attend, qu'il gagnera ce
qu'il voudra Comment, madame, ne
m'aviez-vous pas parlé de ce danseur!
Le comte était transporté de joie; il répétait :
— Un des premiers danseurs de l'Opéra à mon théâtre!... quelle bonne nouvelle pour nos princes! quelle aubaine pour les souverains nos alliés!...
— Si je vous disais qu'il est à Coblentz...
— À Coblentz ! ô surprise! et je n'en savais rien... comme ma police se fait, malgré tout l'argent qu'elle me coûte. Mais,
madame, où est-il? dans quelle rue loge-til? je veux le voir, il faut que je le voie, que je lui parle...
— Mais, monsieur le comte, il n'a pas de lettres d'audience.
— Est-ce qu'il en a besoin, lui?
— Eh ! bien , pardonnez-moi la liberté que j'ai prise, en l'amenant moi-même ici pour vous le présenter.
— Où donc est-il ?
— La, dans le salon où les solliciteurs attendent la faveur d'être introduits ; me pardonnez-vous, monsieur le comte, mon audace? La faute est à votre lettre, qui m'a inspiré tant de confiance dans votre bonté.
— Que parlez-vous de pardon, madame?
vous venez d'acquérir de nouveaux droits à notre reconnaissance... Je vais faire entrer notre danseur...
— Non , monsieur , laissez - moi le soin de l'introduire, car il a besoin d'être un peu rassuré. Il n'est pas ha-
îjitr.é à se trouver en face des ministres, le pauvre garçon; il est fort timide.
— Allons, madame, puisque vous voulez bien prendre la peine de l'amener dans mon cabinet, je n'insiste plus pour !e faire conduire par l'huissier de service. . . Un des premiers danseurs , et la première chanteuse de l'Opéra de Paris au théâtre de Coblentz ! quelle conquête pour l'émigration ! quel honneur pour elle! Coblenlz enfin n'aura plus rien à envier à Paris.
Calonne, heureux et lier de celte double acquisition , entendait déjà les applaudissemens qui allaient éclater à la vue des deux célébrités parisiennes; il voyait la foule se presser aux portes du théâtre pour admirer leurs lalens, et jouissait, en espérance, de leur gloire, de leurs triomphes, qu'il regardait presque comme son ouvrage.
Madame Saint-Huberty était sortie du cabinet de Calonne pour aller chercher
le danseur de l'Opéra de Paris, cet ar tisle si nécessaire aux combinaisons politiques du premier ministre de l'émigration.