UNE COMTESSE
Un devoir sacré, le cri de sa conscience appelaient le vieux musicien chez l'aclrice ; et il lui tardait , non-seulement de se justifier auprès d'elle , m;iis encore de l'éclairer par de bons conseils, de l'avertir du danger qu'elle pouvait courir , en recevant chez u. 5.
elle un homme dont les paroles séduisantes, l'esprit et l'amabilité devaient exercer beaucoup d'empire sur une jeune femme trop bien disposée en sa faveur, malgré le temps qui s'était écoulé depuis l'incendie de l'Opéra. La démarche hardie de d'Antraigues qui s'était présenté chez madame Saint- Huberly, après la rencontre de l'hôtel de Varanges , annonçait un calcul et des motifs intéressés de sa part. Ropiquct avait été confirmé dans ses soupçons par l'entretien qu'il avait eu avec son neveu ; mais il était loin de penser qu'il serait devancé par lui, chez madame Saint-Hubcrly; il ne supposait pas que le comte irait s'exposer aux risques d'une nouvelle audience où il était très difficile d'expliquer, sans rougir , le changement subit opéré dans la personne de Ferdinand Avenel, Ropiquet arrivait donc dans la rue Caumarlin , plein de confiance et de sécurité , relativement à la conduite de d'Antraigues, après la reconnaissance qui avait eu lieu entre l'oncle et le neveu, devant un témoin
qui n« pouvait concevoir qu'une opinion peu honorable sur un visiteur, dont la position sociale élait devenue un problème.
Ou a cependant vu que d'Anlraigues s'était assez bien lire d'affaire, et qu'il était resté maître du terrain que son oncle, plein d'assurance, venait lui disputer; il n'avait même tenu qu'à d'Antraigues d'obtenir une victoire complète, mais les gages qu'il avait reçus lui suffisaient, et assuré qu'on ne lui refuserait rien , quand il serait plus exigeant, il combinait dans le silence les moyens de rendre utile pour son avenir une liaison qui pouvait lui être d'un grand secours, dans la situation critique de ses affaires. Ilopiquet avait donc assez bien jugé son neveu; mais il exagérait ses torts et n'admettait pas que d'Antraigues pût se les faire pardonner par une femme , quelque prévenue qu'elle fût en sa faveur.
Aussi notre musicien se présentait-il avec l'espoir qu'il parviendrait à faire désormais fermer la porte de madame Saint-lluberty
au comte d'Antraigues; mais lui-même, il fut repoussé deux jours de suite par une vigoureuse consigne et par la formule terrible : « Madame n'y est pas. » Toutefois il ne s'alarma pas de ces refus inaccoutumés, parce qu'il les attribuait à un accès de mauvaise humeur de la part de l'actrice, et aussi à quelques études extraordinaires qu'elle était obligée de faire pour une pièce en répétition.
Enfin, le troisième jour, la porte s'ouvrit pour notre intrépide visiteur ; l'actrice l'attendait , et s'était préparée à celle visite; elle savait d'avance ce qu'il allait lui dire.
Elle ne témoigna donc aucune surprise en le voyant ; sa physionomie n'indiquait ni trouble, ni embarras ; elle était calme, tandis que Ropiquet était fort agité, en entrant.
— Eh! bien , mon ami, lui dit-elle avec douceur, que vous est-il donc arrivé?
— Rien, madame, rien.
— Mais vous paraissez très ému.
— Non , je ne le suis pas du tout, je vous assure.
— Allons, asseyez-vous près de moi , entêté que vous êtes , et convenez que vous avez en ce moment quelque chose qui pèse à votre cœur...
— Il est vrai que j'ai à vous annoncer certaines choses qui vous feront peut-être de la peine.
— A moi!... ah! mon cher Ropiquet, je vois ce dont il s'agit, je m'en doute du moins ; savez-vous , mon ami , que vous m'avez indignement trompée.
Madame Saint-Huberty avait pris un ton sévère :
— Oui, monsieur, loin de répondre à ma confiance, loin de vous acquitter fidèlement d'une mission qui m'intéressait vivement, vous m'avez fait un Taux rapport.
— Moi, madame, je vous jure que ma conscience ne me reproche rien ; mais il me restait un devoir à remplir, et ce que j'ai à vous dire, vous prouverait que je n'ai
pas été un moment indigne de votre confiance, de voire amitié...
Ropicjuet avait prononcé ces paroles avec une vivacité qui annonçait combien il avait à cœur de se disculper; mais madame Saint- Huberty radoucissant sa voix :
— Eli! bien , mon ami, je vous pardonne.
— Me pardonner, moi , mais on ne pardonne qu'aux coupables.
— Eh! bien, je reconnais, je déclare que vous avez conservé tous vos droits à mon amitié, à mon estime.
— Quel langage! lout-à-l' heure, vous m'accusiez , vous me prodiguiez les reproches , je n'ai cependant encore rien dit pour ma justification.
— Allons , touchez-la , mon ami , et qu'il ne soit plus question de rien entre nous.
Elle tendit la main à Ropiquet qui la serra dans les siennes.
— Mais, mon amie, je ne comprends rien du tout à ce que j'entends, à ce qui se passe... je suis étonné, confondu.
— N'ètes-vous donc pas content? que vous faut-il donc do plus?
— Mais j'aurais voulu vous prouver que c'était seulement par amitié pour vous...
— Je le sais, mon cher Ropiquet, ainsi parlez d'autre chose, je vous en prie; si vous persistiez encore à ne pas me comprendre , je me fâcherais , je vous en avertis.
— Eh! bien, soit; puisque vous l'exigez, je me tairai sur ce chapitre, malgré mon juste désir de vous expliquer...
— Encore !
La brusque vivacité de cette exclamation, témoignait de l'impatience de madame Sainl-Huberty.
— Maintenant, ajouta Ropiquet qui ne se démentait pas du tout , il me reste un autre devoir à remplir, et vous me permettrez sans doute de vous rendre compte de circonstances qui vous intéressent beaucoup. 11 ne s'agit plus de moi , ni du passé, mais de vous ; mais d'une aifaire très importante, de votre réputation même.
— Mais, mon cher Ropiquet, vous ni'ef-
frayez avec un début aussi grave, aussi solennel; quelle est donc celle affaire si importante ?
— La rencontre que j'ai faite, il y a quelques jours, ici, de ce comte d'Anlraigues... qui n'est autre chose que mon neveu.
— Eli ! bien , celte rencontre , assez singulière, il est vrai, a dû vous étonner beaucoup.
— Et vous aussi.
— Moi, fort peu, je vous jure, puisque j'avais vu monsieur le comte d'Anlraigues dans une réunion, et ce motif seul suflirait pour expliquer une visite de politesse , si une autre considération ne l'avait provoquée de la part de monsieur le comte d'Anlraigues.
— Monsieur le comlc d'Anlraigues ! monsieur le comte d'Anlraigues ! ah ! vous oubliez donc, ma chère amie, que c'est tout simplement mon neveu?
L'observation de Ropiquet piqua au vif madame Sainl-Huberty , mais elle ne laissa
pas soupçonner son mécontentement; car elle était déjà fort bien disposée à ne plus voir dans Ferdinand x\vencl , que monsieur le comte d'Anlraigues, et à regarder presque comme une offense personnelle, le moindre doute élevé sur la légitimité d'une qualification aussi brillante.
— Non, répondit-elle au vieux musicien, après un moment de silence , je ne l'ai point oublié; mais qu'importe, puisque votre neveu est connu dans le monde sous ce titre; il n'y a guère qu'ici qu'on lui connaisse un autre nom, et, après tout, n'at-il pas honoré, illustré celui qu'il porte maintenant?
L'actrice rougit un peu et baissa les yeux. Ropiqucl paraissait fort étonné d'une pareille indulgence, lui qui s'attendait, au contraire, à la sévérité rigoureuse du jugement de madame Saint - Ilubjrly, sur Ferdinand Avenel.
— Mais, dit-il, c'est justement sur ce comted'Antraigucs que je dois vous fournir des renseignement précis.
— Je n'en ai pas besoin.
— Quoi ! vous n'en avez pas besoin , ma chère amie?...
— Non , vous dis-je.
— Encore faut- il que je vous instruise...
— Non , c'est inutile.
— 11 est du plus grand intérêt pour vous, pour moi-môme, (pie je vous fasse connaître mon neveu ou monsieur le comte d'Antraigues.
— Je le connais.
Ces mots furent un coup de foudre pour Ropiquct qui, frappé de stupeur, resta muet, les yeux fixés sur l'actrice.
— Je le connais, mon cher Ropiquet , et vous n'avez rien de nouveau à m'apprendre, puisque je suis instruite de tout; mais que signifie celle surprise, ce trouble où je vous vois? Qu'y a l-ii donc de surprenant dans ce que je vous annonce?
— On vous aura trompée, par des rapports mensongers; il n'y a que moi qui puisse vous dire la vérité.
— Prenez garde, mon cher Ropiquet,
— lovons êtes bien exclusif et vous oubliez que j'ai pu apprendre encore par une autre personne ce que vous croyez seul savoir.
— Oh ! je délie bien cette personne de prouver qu'elle est aussi bien informée
que moi.
— Voulez-vous que je vous la nomme.
— Oui , certainement.
— Eh ! bion , c'est votre neveu , le comte d'Antraigues, lui-même.
— Non neveu !
— Oui , votre neveu.
Quoi ! il est venu , vous l'avez revu
depuis le jour où nous sommes sortis d'ici ensemble.
— Malheur à moi! malheur à vous. O
ciel!
Le vieux musicien ne put en dire davantage; il regardait tristement l'actrice et joignant les mains, en signe d'affliction.
— Oh ! dit-il , le ciel m'est témoin que j'ai tout fait pour prévenir ce qui est arrivé -, il n'a pas dépendu de moi que vous ne connaissiez jamais mon neveu.
— Won Dieu! mon cher Ropiquet, vous voilà encore avec vos idées sinistres, avec voire humeur Iriste et grondeuse; il faut que vous en vouliez bien au comte d'Antraigues.
— Moi , lui en vouloir ? oli ! non , je ne lui en veux pas du tout; je n'ai jamais connu la haine; mais écoulez , Saint- II uberty, écoutez encore ia voix d'un vieillard qui fut votre ami... qui l'est encore; peut-être n'est -il plus temps de vous arracher aux périls, aux séductions d'un homme qui exerce depuis longtemps sur vous un irrésistible empire. Vous allez changer une existence tranquille et douce, un avenir heureux, contre les agitations d'une vie inquiète et tourmentée... Oh! je ne le devine que trop... Votre assurance , votre maintien annoncent une détermina lion arrêtée , et des engagemens même que vous brûlez déjà d'accomplir.
— Hopiquet , vous allez trop loin. ..
vous ne savez pas si...
— Vous voudriez en vain me donner le
change, vous n'êtes plus libre... et mes conseils ne peuvent vous être d'aucune utilité.
— Quoi! parce que j'ai reçu votre neveu, parce qu'il a été franc, sincère avec moi.
— Eles-vous sure qu'il l'ait été , madame? où est la garantie?
Madame Saint-Huberly, ne répondit point à ce qui lui était adressé par le vieillard , dont la voix avait alors presque l'accent de l'autorité paternelle.
— Vous ne répondez pas, ajouta-t-il, et votre silence continue mes craintes.
— Eh! mon Dieu, êtes- vous donc mon tuteur, mon cher Uopiquct , et ne croyezvous pas que je puisse bien me passer des conseils d'une amitié qui commence à devenir d'une exigonce insupportable.
— Il )' a longtemps qu'elle vous est importune, et je ne me mettrai pas dans le cas de mériter de nouveau un pareil reproche. Allez, Saint -Hubcrty , ailez , obéissez à la fatalité qui vous entraîne à votre
porte; nous ne connaissez pas encore Ferdinand Avoue! .
— 11 n'a point eu de secrets pour moi.
— Vous croyez le connaître, mr.îs vous le connaîtrez ans malheurs qui suivront vos pas, lorsque vous aurez unis vos destinées. Il lui fallait une femme qui put l'aider dans ses projets d'ambition , dans ses intrigues.
— Arrêtez , arrêtez , Ropiquet , vous calomniez votre neveu.., vous m'insultez moi-même...
A peine madame Saint 11 uberty a-l-el!e prononcé ces mots, qu'une porte d'une pièce attenante a la chambre à coucher de l'actrice, s'ouvre tout à-coup, un homme s'élance et se présente devant Uopiquct.
— Vous insultez la comtesse d'Antraigues, s'écrie-i-il d'une voix retentissante , et elle a droit à vos égards!
Cet homme, c'était le comte d'Antraigues, lui-même, qui, caché dans cette pièce, avait écoulé attentivement l'entretien, et dont la présence en cet instant
avait beaucoup contribué à donner à madame Sainl-Hubcrly, l'assurance singulière et loul-à fait nouvelle avec laquelle elle avait répondu à llopiquet. Aussi le vieux musicien surpris de la nouveauté d'un langage aussi terme, et d'un aplomb auxquels il n'était pas accoutumé, avait-il pénétré le secret des résultats produits par les rapports entre le comte d'Anlraigues et madame Saint-Hubert}'; il s'était douté que des promesses réciproques avaient été faites, que des engagemens avaient été pris et (pie la faiblesse de l'actrice s'était laissé imposer des conditions qui aliénaient complètement son avenir, son sort et même sa fortune en faveur d'un cbevalicr d'industrie.
Toutefois il ne s'attendait pas à trouver son neveu chez madame Saint-lluberty , et la vue du comte, ainsi que son apostrophe avaient troublé , déconcerté le vieillard.
— Rassurez-vous, madame , ajouta d'Antraigues, qui vit bien qu'il lallail frapper un grand , un dernier coup pour intimider
Ropiquct, et le forcer à prendre son parti sur une chose qu'il ne pouvait plus empêcher, rassurez-vous et ne craignez pas les accès de la mauvaise humeur de mon oncle; il est morose et misanthrope, vous le savez bien , et à son âge , il est peut-être permis de l'être ; mais il est des bornes à ce privilège que s'est arrogé mon oncle.
— Je ne suis plus votre oncle , entendezvous bien , monsieur le comle d'Anlraigues.
— Eh ! bien soit, monsieur Ropiquet; mais croyez bien, monsieur, et vous aussi, madame la comtesse, que j'aurais respecté le mystère de voire entretien , si monsieur Ropiquet avait ménagé davantage votre délicatesse, s'il n'avait été injuste, inconvenant qu'avec moi; mais j'ai dû intervenir dans un débat aussi fâcheux, et protéger mon épouse contre des insinuations qui tendent à troubler son bonheur, en attaquant ma réputation, en nie prêtant des projets cl des calculs dont je punirais l'outrageante supposition , si je ne me rappelais
— filles anciennes bontés de mon oncle, pour moi.
Ropiquet s'était levé, il écoutait son neveu avec beaucoup de calme, et attendait qu'il eût fini de parler pour lui répondre.
— C'en est donc fait, sécria-t-il , en poussant un profond soupir et en levant les yeux au ciel.
Puis il se disposa à sortir , et se dirigea vers la porte; madame Saint - Huberty courut vers lui pour le retenir, et le prenant par le bras :
— Mon ami, est-ce que vous avez à vous plaindre de moi"? pourquoi vous retirez-vous ainsi ?
— Moi , je n'ai rien à vous reprocher.
— Vous ai-je offensé? ai-je été ingrat envers vous?
— Non, madame, non; a Dieu ne plaise que j'accuse voire cœur, il est bon, trop bon , hélas!
D'Anlraigues s'avança également vers son oncle, pour lâcher de le calmer, de le ramener, de lui faire entendre raison; mais
Ropiquet jeta sur lui un regard où se peignaient à la fois la colère et le dédain.
— Quant à vous , Ferdinand 7 j'avais tout oublié; je consentais à jeter un voile officieux sur un passé qui me fait rougir pour notre famille; je vous pardonnais môme le rôle d'audacieux intrigant, d'aventurier ambitieux que vous jouez assez bien, et avec un succès assez brillant; mais vous avez maintenant perdu tous vos droits à mon indulgence, en spéculant sur la faiblesse d'une femme, sur sa passion aveugle.
— Madame a disposé de son cœur sans votre permission; voilà sans doute pourquoi vous la traitez avec une sévérité si peu convenable; j'ai demandé, j'ai obtenu sa main sans vous consulter, voilà mon crime, n'est-ce pas, mon oncle. Eh! bien , l'avenir dont vous parlez avec tant d'assurance , jugera entre vous et moi ; il décidera si vos reproches, si vos prédictions sinistres étaient fondées.
Ropiquet tournait le dos à son neveu ;
madame Saint-Huberty, affligée d'une discussion si pénible, si douloureuse pour elle, baissait ses yeux qui étaient tout humides de larmes.
— Adieu, Saint-Huberty , dit Ropiquet à l'actrice d'une voix attendrie , adieu pour toujours.
Madame Saint-Huberty gardait le silence.
— Adieu , répèle encore le vieux musicien , qui tournait déjà la clé dans la serrure pour ouvrir la porte , nous ne nous verrons plus; je ne puis reparaître ici, je n'en ai plus le droit... puissent mes pressentimens ne pas se réaliser ! puissiez vous trouver le bonheur dans cette union contractée avec tant de promptitude et que j'aime à croire légitime... adieu, madame la comtesse d'Anlraigues.
Et il sortit précipitamment en refermant la porte sur lui , comme s'il eut craint d'être suivi par d'Anlraigues, qui du reste ne fit aucun mouvement pour le reconduire.
Les deux amans gardèrent pendant quel-
que temps le silence; ce fui d'Antraigues qui le rompit le premier.
— Décidément , mon oncle est fou , s'écria-t-il , je ne m'explique pas une telle conduite de sa part : vraiment on serait tenté de croire qu'il y a là dedans un grain de jalousie.
— Ah! peux-tu le penser, répondit Saint- Huberly ? plaignons-le , ce pauvre homme, mais ayons égard à sa loyauté, à son caractère, et souvenons-nous de ce que nous lui devons tous les deux.
Alors, madame Saint-Huberly donna un libre cours à sa douleur et se soulagea par des larmes abondantes. D'Antraigues qui en appréciait le motif et qui jugeait fort bien le combat que l'amour et la reconnaissance s'étaient livré dans le cœur de sa maîtresse, pendant la scène qui venait d'avoir lieu , d'Antraigues ne chercha point à donner tort à la sensibilité si vive de madame Sainl- Huberty.
— Mon ami, lui dit l'actrice, il faut que je t'aime bien pour avoir laissé partir ce
vieillard qui m'a rendu tant de services, dont la bonté ne s'est jamais lassée, ne s'est jamais démentie; si lu savais tout ce que je lui dois.
— Oh ! je le sais , et tes regrets en ce moment font ton éloge.
-- Tu me pardonnes donc mes larmes ?
ah! devrais-je pleurer, quand je suis auprès de toi.
— Gomment pourrais-je ne pas le pardonner?. . . car c'est moi qui , après tout , suis coupable; c'est le ressentiment ou les préventions de mon oncle contre moi , qui ont provoqué cette rupture; il fuit ma présence et non pas la tienne; ses prophéties, ses malédictions ne laissent aucun doute à cet égard.
— Ah! qu'importent ses malédictions et sa colère! tous les torts sont de son côté , et quelque reconnaissance que je doive à ce vieillard , je ne crois pas y manquer , en lui refusant les droits de Mentor et de tuteur qu'il semblait réclamer avec une hauteur , dont j'ai dû me trouver blessée ;
maïs ce que je ne m'explique même pas encore, c'est l'acharnement avec lequel il te poursuit, tu l'as entendu...
— C'est la suite d'une querelle de famille, d'un de ces dilVérends qui finissant par brouiller les cousins ensemble, les oncles, les neveux et môme les pères avec leurs enfans. Je te raconterai les détails de cette affaire, une autre fois; je te mettrai au courant du procès qui a mis le trouble dans une famille jusque-là citée comme un modèle d'union et d'harmonie.
Oh! les successions! les successions!
— Elles sont presque toujours la cause des divisions qui arment les uns contre les autres les membres d'une même famille; mais je suis surprise que Ropiquet, qui m'a tant parlé de ses parens, de ses proches, ne m'ait jamais dit un mot de ces tribulations domestiques; il était sur ce chapitre d'une discrétion tout-à-fait exemplaire.
— Mais t avait-il parlé aussi ûq son neveu.
— Oh ! jamais ; aussi, quand je pense à son silence si obstiné sur ion compte ,
— m — après mes supplications, mes prières môme , pour connaître celui qui m'avait sauvé la vie , je suis prêle à le maudire à mon tour, à lui savoir gré de s'être éloigné d'ici , d'avoir prévenu ainsi mon désir et ma
vengeance.
— Mais il me vient une idée : ah ! s'il était possible I
D'Anlraigues, tout-à-coup pensif et rêveur, semblait préoccupé d'une idée singulière ; il se frappait le front, marchait, puis s'arrêtait, comme s'il se fut consulté sur le plus ou le moins de probabilité d'une conjecture.
— A quoi pensez-vous donc en ce moment, monsieur le comte, dit l'actrice qui, toute à son amour, avait déjà oublié les larmes qu'elle venait de répandre.
Elle souriait en contemplant la pantomime méditative de son amant.
— Attends, lui répondit celui-ci, attends... je crois avoir trouvé le mot de l'énigme.
— Quelle énigme !
— Ce ressentiment de mon oncle contre moi, cette impitoyable rigueur pour son neveu ; oui , j'en ai deviné la cause.
— 'Tu songes encore à cela, mon ami:
Va , ne nous inquiétons pas de ce qu'il a pu dire... moi, je ne m'en souviens plus.
— Oui, je n'en saurais douter, surtout d'après la discussion que nous avons eue ensemble , mon oncle a clé trompé dans ses espérances, blessé dans ses affections politiques , en lisant mon ouvrage sur les Eiats- Géncràiix. C'est que mon oncle est grand partisan du pouvoir absolu, de la théocratie, de la noblesse. . . j'ignore si c'est en sa qualité de violon et de pensionnaire de l'Académie royale de Musique.
Madame SaintHuberly se prit à rire.
— Je ne vous dirai pas positivement pourquoi monsieur Ropiquet est l'ennemi de toutes les idées de réforme dont on parle tant depuis qu'il est question de la convocation des Etats-Généraux, et cependant, j'aurais dû le savoir, puisque j'étais sa
confidente; mais peut-être ne le sait-il pas lui-même.
— C'est encore possibie ; mais enfin j'ai acquis la preuve que mon oncle voit d'un fort mauvais œil le mouvement général qui est déjà commencé; il s'étonne que le peuple s'avise de n'être pas content de payer des impôts si lourds, et qu'il réclame certains droits dont il est dépouille depuis si long-temps; que te dirai-je enfin , il nie l'utilité et l'à-propos delà convocation des États-Généraux qui , à l'en croire, doivent produire d'horribles bouleversemens et même des révolutions. Aussi mon ouvrage lui a t il souverainement déplu ; quoiqu'il ait paru assez satisfait de la forme, il a vertement blâmé le fonds, et même je crois qu'il verrait avec plaisir le livre bridé p.ir la main du bourreau, et peut-être rauteur, accompagné de son ouvrage.
— il ne m'a point parlé de ton Mémoire sur les États-Généraux , et il a bien fail , car je n'entends rien à la politique; mais il est possible que la lecture de l'ouvrage
ait rendu impossible la réconciliation de l'oncle avec le neveu.
— Moi, je n'en doute pas, maintenant que je me rappelle toutes les observations critiquas de ce juge si sévère ; fallait-il , je te le demande, pour plaire à mon oncle, désavouer mon ouvrage, faire amende honorable devant les préjugés et les abus que j'avais attaqués avec tant d'énergie, être un transfuge ou plutôt un renégat; non , non, je suis fidèle à la sainte mission que j'ai embrassée, je défendrai jusqu'au dernier soupir la cause que j'ai juré de défendre. Je n'aurai pas peut-être l'amitié de mon oncle, mais je suis sur qu'au fond il m'estimera.
— As-tu vu, mon ami, avec quelle intention ironique il appuyait sur les mots de comtesse d'Anlraigucs , lorsqu'il me disait adieu... S'U allait se venger de toi, de moi aussi, par des épigrammes,par des plaisanteries qui pourraient nous compromettre; je t'avoue que, malgré ses dernières protestations, je ne suis pas sans craintes.
D'Antraigucs s'efforça de rassurersamaU tresse et de dissiper ses inquiétudes, en lui prouvant que Ropiquet, en supposant qu'il eût une pensée de vengeance, ne pourrait oublier que le comte d'Antraigues était son neveu et qu'il n'oserait jamais le diffamer , le décrier dans le public; et puis, ces dernières paroles avaient encore le caractère d'uue amitié franche et sincère pour l'actrice qu'il pouvait plaindre, mais non haïr. Le comte ne se trompait pas, en portant ce jugement sur son oncle : celui ci s'élait retiré le cœur plein d'amers regrets, et d'une sollicitude non moins tendre, non moins \i\e pour la jeune femme qu'il voyait dominée par une passion fatale, par le délire d'un amour romanesque; rariia il ne songeait nullement à se venger : quant à son neveu, qu'il avait traité avec tant de dureté, il ne pouvait se porter son accusateur ; il lui eût répugné môme de jouer ce rôle à l'égard d'une personne qui lui aurait été complètement étrangère; à plus forte raison devait-il ménager un membre de sa famille ,
un jeune homme à qui on ne pouvait reprocher qu'une ambition démesurée, dont les moyens, pour parvenir , sans êlre délicats, trouvaient une sorte d'excuse dans l'usage alors fort commun des usurpations de litres nobiliaires. Ilopiquet, s'interdisant désormais toule visite à son ancien élève, rompant toule relation avec elle , avait pris un parti violent, sans doute; mais son attachement pour madame Saintlluberty avait eu trop à souffrir en voyant par quels sacrifices de toute espèce, elle allait payer l'honneur douteux d'être la mauresse ou de passer pour la femme légitime de monsieur le comte d'Anlraigues; car il avait fait ses réserves contre l'opposition théâtrale de son neveu , lorsqu'il était venu proclamer madame Saint-tin berty , comtesse d'Anlraigues. Oserait-il la présenter sous ce nom dans le monde? Quoiqu'afïectant le plus profond mépris pour les préjugés , braverait-il celui qui élevait une barrière presque insurmontable entre le théâtre et la noblesse? Ropiquei
ne le croyait pas; aussi persista t-il à ne voir dans madame Saint Huberty que la maîtresse du comte d'Anlraigues.