LE BULLETIN
Les tristes pressentimens de Ropiquet avaient été en partie justifiés par les sacrifices continuels que demandait à l'amour de l'actrice , la fâcheuse existence du comte d'Antraigues ; car, dès qu'il avait jugé qu'il pouvait tout obtenir, il n'avait pas ménagé
la fortune de madame Saint-Huberty qui, du reste, souscrivait sans murmure aux exigences de son amant, et même s'enorgueillissait de ses succès et de ses triomphes qu'elle regardait presque comme son ouvrage; mais elle écoutait de loin le bruit de sa gloire, et le plus profond mystère couvrait la liaison intime du comte d'Antraigues et de madame Saint-Huberty; il n'y avait peut-être que Ropiquelet Suzanne qui connussent ces amours enveloppés de tant de discrétion et de réserve; et le secret fut bien gardé par les deux conlidens. Toutefois, ils ignorèrent l'époque où madame Saint-Huberty eut pu se présenter comme l'épouse du comte d'Anlraigucs.
Le vieux musicien avait décidé que l'actrice ne pouvait être, ne serait jamais que la maîuesse de Ferdinand Avenel , mais il s'était trompé et c'était même pour satisfaire aux instances, aux sollicitations pressantes de d'Antraignes, que madame Saint-Huberty avait consenti au mariage qui légitimait leur union, tin prêtre avait reçu leurs ser-
mens dans la chapelle du château duBrcuîl, situé aux environs de Meaux , et appartenant à un ami du comte d'Anlraigues, Une des conditions de ce mariage était qu'il resterait secret, tant que la position sociale de chacun des époux l'exigerait, et celle condition avait été dictée par madame Saint- Iluberly elle-même qui, satisfaite d'appartenir à d'Anlraigues , jalouse de le voir réaliser ses projets de fortune, craignait qu'une mésalliance ne vint les renverser. Ensuite elle ne voulait pas exposer le litre d'épouse du comte d'Anlraigues aux chances périlleuses du théâtre, surtout dans un temps d'agitation politique, où les partis commençaient déjà à envahir le parterre du spectacle, et y préludaient, pour ainsi dire , à des combats plus terribles; car son époux s'était déjà fait beaucoup d'ennemis par son talent et par l'audace de ses opi nions; on le comptait déjà parmi les orateurs les plus distingués de l'Assemblée nationale, et il avait appuyé de son éloquence la déclaration des Droits de l'Homme.
Combien de nobles et de partisans des abus dont il poursuivait la réforme , eussent cherchés à se venger des succès obtenus par l'orateur patriote , en sifflant sa femme à l'Opéra ?
11 eût donc fallu que l'actrice renonçât au théâtre; mais alors privée des produits de son talent, comment eût-elle pu subvenir aux dépenses que nécessitait l'entretien de la maison du comte? car il ne demeurait plus dans le modeste appartement de la rue de Miroménil; il lavait quille pour une éléganle maison qu'il occupait seul avec ses domestiques; là, i! y avait une remise pour la voilure de M. le comte; une écurie pour ses chevaux; là, il donnait de temps en temps des dîners qui avaient encore beaucoup contribué à la considération du beau conjuré; car alors on tenait encore à la bonne chère, et les discussions si animées de l'Assemblée nationale , n'empêchaient pas de rendre justice à un bon cuisinier ; mais il fallait payer tout cela et môme un
peu cher , et si le comte d'Antraigues avait acquis de la réputation, il n'avait point gagné d'argent; bien au contraire, il avait contracté des habitudes de luxe et d'élégance qui ne pouvaient aller qu'à une grande fortune , et la bourse de l'actrice était déjà presque vide. Des contrats.de rente avaient même été vendus, pour faire honneur aux dépenses de monsieur le comte d'Antraigues, pour faire cesser les plaintes et les menaces de certains fournisseurs avides, de quelques créanciers importuns. L'actrice s'exécutait, du reste, de la meilleure grâce du monde; à peine osait-elle adresser à son mari quelques observations, tant elle craignait de lui déplaire, tant elle lui savait gré de sa fidélité à remplir ses promesses; de son côté, le comte d'Antraigues assurait à sa femme que bientôt la fortune le mettrait à même de rembourser toutes ses avances; il lui montrait la place qu'il devait occuper un jour dans le conseil du souverain , et alors , il prendrait sa femme par la main pour la conduire dans
l'opulent hôtel du ministère , et lui faire partager les hommages qu'on s'empresserait de prodiguer à la nouvelle excellence.
Tels étaient les rêves dont l'habileté du comte caressait la crédulité confiante de sa femme, que nous continuerons à appeler comme le public , madame Saint-Huberty, jusqu'au moment où elle croira pouvoir paraître avec le titre de comtesse d'Antraigues, sans craindre de nuire aux intérêts de son mari.
Mais la fortune ne se pressait pas de répondre ta l'appel du comte; il s'était en vain posé en tribun populaire ; la popularité était allé trouver d'autres idoles. Le parti exalté qui poussait la révolution de 1789 , jusqu'à ses dernières conséquences et la monarchie dans l'abîme; ce parti se déliait des nobles qui avaient déserté leurs drapeaux, et n'acceptait qu'avec une froideur qui ressemblait à la répugnance ces patriotes nouveaux, dont le patriotisme paraissait toujours chancelant ou suspect; il craignait d'introduire dans son sein des
traîtres et des espions payés par la cour , pour surprendre les secrets des révolutionnaires: le comte de Mirabeau , lui-même, venait de tomber dans la disgrâce du peuple qui maintenant insultait à son ancien favori, en criant sous les fenêtres de son hôtel, ce jugement qui pouvait passer pour un arrêt de mort : « Voici la grande tra- « hison du comte de Mirabeau! »
Cette triste leçon, ce mémorable exemple des vicissitudes humaines, ne furent point perdus pour le comte d'Antraigues; dès-lors il comprit qu'il parviendrait difficilement au but qu'il s'était proposé, en continuant à marcher dans la roule où s'était égarée son ambition. Combien alors rcgrelta-t-il d'avoir emprunté un masque pour déguiser sa naissance, pour jouer le rôle d'un noble, à la veille d'une révolution qui devait être faite contre la noblesse et contre la royauté! S'il fût resté Ferdinand Avenel, son talent n'eut rencontré aucun obstacle, toutes les difficultés se seraient aplanies devant son éloquence et son audace;
il marcherait aujourd'hui le rival des hommes qui dirigeaient la révolution, tandis que repoussé par les défiances des deux partis qui se disputaient le pouvoir , il voyait de jour en jour diminuer les chances de son élévation; il était perdu, oublié presque dans les rangs secondaires de l'Assemblée nationale , malgré ses efforts pour fixer sur lui l'attention publique.
Mais d'un autre côté, il avait contracté à l'égard de madame Saint-IIuberty, un engagement qu'il était bien temps de remplir , car il lui avait promis en retour des sacrifices qu'elle ferait pour lui, sans murmurer, une position sociale qui la dédommagerait par la jouissance de la vanité , par les triomphes de l'amour-proprc ; car nous avons vu que l'acirice, tout en connaissant l'origine de la noblesse de d'Ànlraigues , avait fini par l'adopter comme authentique el réelle; elle s'était familiarisée avec l'idée; qu'elle porterait un jour le litre de comtesse, qui la réhabiliterait entièrement aux yeux du monde, surtout s'il s'appuyait ,
comme elle l'espérait, sur l'opulence et le faste inséparables des hautes dignités auxquelles son mari lui semblait appelé par son talent et sa réputation. D'Anlraiguesse trouvait donc fort embarrassé, et il appréhendait le moment où l'on songerait enfin à lui demander compte de ses brillantes promesses, et où on le mettrait en demeure de les exécuter.
Déjà, même il avait observé une teinte de tristesse sur le visage de madame Saint- Huberly; il n'avait osé en demander la cause , car toute question pouvait amener la conversation sur un chapitre fort délicat pour sa vanité. L'actrice ne témoignait plus une sympathie aussi vive pour les progrès rapides, trop rapides de la révolution ; l'avenir se peignait à son esprit sous des couleurs sombres, cl peu s'en fallut qu'elle ne fil à son mari une profession de foi presque aristocratique: elle se plaignait souvent du changement total qui s'était opéré dans les mœurs et les habitudes de la société; il n'y avait plus de réunion de plai-
sirs , l'élégance du ton et des manières avaient disparu complètement , et semblaient avoir suivi la noblesse française dans son émigration. Les théâtres naguère encore si fréquentés étaient presque déserts, et l'Opéra menacé à chaque instant de sa ruine , ne s'ouvrait que par habitude pour un petit nombre d'intrépides amaleurs qui venaient y chercher des souvenirs. Les appoinlemens des artistes étaient payés difficilement par une administration obérée et qui ne trouvait plus des ressources et une protection si nécessaire dans la munificence royale. Ces plaintes, ces critiques affligeaient d'Anlraigues , parce qu'elles accusaient indirectement le parti qu'il avait embrassé cl défendu avec tant de chaleur ; c'étaient autant de reproches adressés à l'opinion politique, dont le comte s'était fait un des héros, sans profit pour sa forlune et qui lui avait décerné le titre stérile de beau conjuré.
Or, le beau conjuré était bien près de maudire la conjuration; il était livré depuis
quelque temps à une sombre mélancolie qu'il s'efforçait de cacher à madame Saint- Iluberly; il n'élait plus aussi assidu aux séances de l'Assemblée nationale, où plusieurs députés remarqueront plusieurs fois son absence , car jusque-là il avait été d'une exactitude exemplaire à remplir ses devoirs législatifs; il promenait ses rêveries sur les boulevards extérieurs de Paris, et en y rentrant après ses longues promenades, parla rue Blanche, d s'arrêtait quelquefois pour se reposer dans la maison, n°. Il, dont le propriétaire, gentilhomme et ancien capitaine de royal Roussillon , se consolait du malheur du temps et de la perte de ses épauleltes, avec les tableaux dont il était grand amateur. Sur le derrière de celle maison qui ne se composait que de deux étages, se trouvait un petit jardin assez bien entretenu , et c'est sous les ombrages d'une allée de tilleuls placée à gauche, que l'excapitaine *de cuirassiers et le comte d'Antraigues dissertaient sur les événemens ou faisaient diversion à ce triste sujet d'en'
tretïcn , en évoquant les souvenirs de leur jeunesse; car leur amitié thuée de celte époqucdela vieoù lessympalhies d'humeur, de gaîlé, président seules aux liaisons qui se forment entre jeunes gens du môme âge! Alors on se recherche, on s'aime parce qu'on se convient, et que les froids calculs de fégoïsme n'ont poini encore remplacé les douces émotions, les mouvemens généreux du cœur; tous deux ils avaient eu à souffrir de nombreuses vicissitudes , et leur début dans le monde avait été une lutte contre la gêne et même contre la pauvreté. Séparés pendant dix ans environ , ils s'étaient retrouvés à Paris, au commencement delà révolution; l'un, l'ancien capitaine jouissait depuis quelque temps seulement , d'une fortune qu'il était menacé de perdre en partie, par suite de la révolution qui allait être si fatale aux riches et aux nobles ; l'autre passait encore pour noble cl pour riche aux yeux de son ami qui n avait jamais demandé à voir ni ses parchemins nobiliaires , ni l'état de ses revenus. D'An-
traiguos n'avait manqué de confiance à l'égard de son ami que sur ces choses, et l'on conçoit facilement qu'ii lui eût caché également son union avec une actrice de l'Opéra.
Un jour donc, où fatigué de sa promenade solitaire, il entra dans la maison du comte d'Arlet, c'était le nom de l'ex-olficicr de cavalerie , il ne le trouva pas dans le jardin, quoique ce lut l'heure à laquelle celui-ci visitait sa volière et ses fleurs: il monta donc au premier étage et aperçut son ami assis, et en extase devant un petit tableau de Louterbourg, placé sur un chevalet.
— Ah! le voilà , comte, lui dit d'An-traigues...
— Bonjour, bonjour , mon cher, lui répondit d'Arlet, sans se retourner, et les yeux toujours fixés sur la toile peinte; sois le bien-venu , mais, je l'en prie, laisse-là mon comté et mon litre, dont la nation s'est emparé, sans m'en demander la permission et que vous autres , messieurs les législateurs , vous lui avez donnés avec une
générosité si aimable, sans doute parce* qu'ils ne vous appartenaient pas.
— Allons, le voilà encore avec tes regrets, tes récriminations; si lu continues à me parler sur ce ton , je m'en va s.
D'Arlel se décida entin à sacrifier un moment Loiiterbourg au comle d'Anlraigues.
— Mais lu me permettras au moins de l'adresser une prière, une très humble requête, à propos de mon pauvre litre que je suis obligé d'abdiquer; c'est de ne plus m 'appeler comle, parce que je ne le suis plus, de par la naiion et le roi, et que je n'ai pas du tout envie de me mettre en insurrection contre les lois et décrets de la souveraineté nationale, que je respecte infiniment , comme tu sais. Appelle moi donc cFÂrîet tout court ; c'est beaucoup plus sûr.
— Mais qu'as-lu à craindre?
— Ma foi , mon cher ami , on ne saurait prendre trop de précautions. Sans doute il n'y a pas encore grand danger à se faire appeler comle , marquis ou baron ; mais je tiens à faire oublier que j'ai eu le malheur
d'être comte; pour l'avenir... on ne sait pas ce qui peut arriver. J'ai fait mon deuil de ma noblesse.
— Du reste, je n'ai pas à me reprocher d'avoir contribué à faire rendre le décret dont tu te plains.
— Mais je ne m'en plains pas du tout , moi.
Le comte d'Arlet avait repris sa position contemplative devant le tableau de Loulcrbourg :
— Je me soumets, ajouta-t-il , et rne garde bien de murmurer; seulement -, je tremble que de suppressions en suppressions on n'arrive, après avoir supprimé la noblesse, à supprimer les noWes eux-mêmes- Cela est dans les choses possibles, et, du train dont vous y allez, vous autres législateurs, il est permis, quand on est ou plutôt quand on a été noble, d'avoir quelque inquiétude; soit dit sans l'offenser, illustre membre d'une illustre assemblée.
— Mais tu n'ignores pas que je n'étais point {\u tout partisan de cette mesure
proposée par Mathieu de Montmorency ?
— Oui, le premier baron chrétien •.
— Et par l'abbé Sièyes; si je ne l'ai pas combattue verbalement, je l'ai combattue par mon vote.
— Mais tu l'avais préparée par ton Mémoire sur les États-Généraux, mémoire qui a fait tant de mal à la noblesse et à la royauté, sous le prétexte de les servir.
— Ah ! lu exagères beaucoup l'influence de cet ouvrage; d'ailleurs, j'ai attaqué seulement la noblesse héréditaire.
— Et qu'est-ce qu'une noblesse sans l'hérédité? Un non-sens, une mauvaise plaisanterie. . . Mais je te prie d'être bien persuadé que je ne regrette pas mon litre, heureux si l'assemblée nationale ou l'assemblée qui lui succédera veuille bien ne m'enlever que cela.
D'Antraigues ne s'attendait pas en venant voir, suivant son habitude, le comte d'Arlet , à le trouver d'aussi mauvaise humeur contre l'assemblée nationale et contre luimême: jusqu'alors d'Arlet avait ménagé
l'amour-propre et la situation délicate de son ami, et il lui était bien rarement arrivé de se pcrmellre une plaisanterie ou une épigramme contre le nouvel ordre de choses. Toutefois, il ne chercha pas à prolonger la discussion sur ce chapitre, et lâcha de ramener la conversation à un sujet moins Iriste que celui qui venait de les occuper; il \oulut parler peinture, musique, au comte d'Arlrl; mais celui-ci persistait dans son système de boutades et de reproches, malgré ses protestations de respect pour la révolution , malgré ses assurances de résignation :
— San lu bien , dit-il à d'Antraigues , que si lu n'avais pas pour appui la conduite si extraordinaire du premier baron chrétien, qui a fait si bon marché de la plus belle noblesse , de celle noblesse dont les rois eux- mômes sont jaloux; sais-tu bien qu'on pourrait douter...
Le comte (J*Ariet s'arrêta un moment pour chercher sa loupe et regarder certains détails de son tableau qui échappaient à sa
vue affaiblie et fatiguée : il ne put voir par conséquent la rougeur qui monta au front dcd'Anlraigues, dont l'embarras était extrême. Enfin l'amateur reprit ainsi :
— Sais-tu bien qu'on pourrait douter de la noblesse? car je n'admets pas que lorsqu'on a reeu un beau nom de ses aïeux, on se débaptise ainsi de gailé de cœur.
— Quand la nécessité, le devoir...
— La nécessité, le devoir! Ils ont tous ces grands mots à la bouche! ils ne sortent pas de là. Mais, mon cher d'Anlraigues, on peut tout justifier avec ces belles excuses, la nécessité, le devoir, tout dépend de la manière l'ont on doit les interpréter. Pour moi, je n'ai jamais été convaincu de la nécessité de tout bouleverser, de meltre tout sans dessus dessous pour avoir la liberté, pour obtenir des réformes. Quant au devoir, je ne le sépare pas de l'honneur, et je ne l'admets pas sans la foi due aux sermens. Les membres de l'assemblée nationale, ou la plupart du moins, avaient juré fidélité au monarque, et h présent on le laisse insulter,
vilipender, menacer môme de mort, sans que ces députés patriotes interviennent, sinon pour le venger, du moins pour ie sauver el préserver sa famille des outrages de la canaille ou du peuple.
— Mais ce n'est pas la môme chose, mon cher ami, et tu as tort de parler de celle manière; la rancune l'égaré; le ressentiment que le causent les intérêts blessés, compromis par les événemens, te rendent injuste.
— Et les massacres, les pillages, les émeutes et autres gentillesses de ion cher peuple, faul-ildoncaussiles regarder comme les effets de la nécessité? faul-il les mettre sur le compte du devoir, de l'honneur. Va, mon cher d'Anlraigues, si tu n'éla's pas mon ami, si je ne te connaissais depuis long-temps, je te dirais : « Non, il est impossible qu'un homme qui défend le peuple et allaque la noblesse soit un homme comme il faut; c'est un noble de contrebande, qui s'est affublé d'un titre qui ne lui appartient pas, afin de faire le Mirabeau au petit pied. •
D'Antraigues, surpris et troublé de cette sortie violente, qui pouvait lui faire soupçonner que le comte d'Arlet avait pénétré son secret, cherchait à se donner une contenance ferme, et afl'ectait une assurance qui était loin de son cœur. Cependant l'art de la dissimulation, qu'il possédait au plus haut degré, vint fort heureusement à son secuurs pour le tirer d'embarras.
Il lit semblant de n'attacher aucune importance aux paroles du comte d'Arlet, et de n'y voir qu'une nouvelle boutade de son ami.
— Allons, dit-il, je vois bien qu'il faut t'abandonner la partie; je reviendrai dans quelques jours, et alors ta mauvaise humeur sera dissipée, je l'espère du moins. Toutefois, si cela t'amuse, pense que je ne suis pas noble du tout ; je liens fort peu à ce que lu ne doutes pas de ma noblesse; je la livre bien volontiers à ton scepticisme et même à ton incrédulité.
— Elle est malheureusement trop bonne, ta noblesse, et c'est ce qui me fait enrager;
car les plus rudes coups que nous ayons eus à subir nous sont venus justement du côté où nous devions trouver des amis et des défenseurs. Oh ! ce premier baron chrétien, je ne lui pardonnerai jamais!...
— Eh bien! tu t'emportes, je crois ; qu'as-tu donc fait de cet héroïsme, de cette indifférence généreuse que tu témoignais loul-à- L'heure ? Où donc est l'homme si résigné qui avait signé sans murmures, sans plaintes, sans regrets, son abdication nobiliaire? Te \oilà maudissant ce pauvre Mathieu de Montmorency, et tu oublies l'abbé Sièyes , qui est au moins aussi coupable que le baron démissionnaire.
Le comte d'Arlet fut un peu confus de la remarque de d'Anlraigues, qui avait pris sa revanche et persiflait à son tour son ancien ami. Mais celui-ci était satisfait surtout de la tournure qu'avait prise la conversation, et il reconnaissait (jue ses craintes, relativement à l'intention qui avait dicté au comte d'Arlet ses paroles, au moins singulières, n'étaient nullement fondées. Il en était quitte
pour un moment de trouble et d'embarras, qui , du reste n'avaient pas été remarqués par son interlocuteur.
Mais pendant qu'ils s'entretenaient ainsi des résultats que pouvaient avoir les mesures et les réformes de l'Assemblée nationale, lesrauques vociférations descrieurs publics vinrent loul-à-coup interrompre cette conversation qui se prolongeait.
On entendit retentir dans la rue ces mots sinistres : « Voilà les derniers momensdu comte de Mirabeau. »
— Mirabeau est mort, s'écrièrent à la fois d'Arlet et d'Anlraigues.
Et ils coururent à la fenêtre, qu'ils ouvrirent précipitamment : ils virent les habitans des maisons, situées au bas delà rue Blanche, en sortir pour entourer les crieurs publics et acheter le funèbre bulletin.
— Le comte de Mirabeau est donc mort, dit d'Antraigues, en s'adressant de la fenêtre à un homme du peuple qui passait.
Le passant leva la tète, puis, sans ôter son chapeau, car déjà la politesse n'était
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plus la vertu du peuple le plus poli de la terre :
— Il n'est pas encore mort ; mais , ma foi! il n'en vaut guère mieux.
— Qu'est-ce que disent donc les crieurs, là -bas?
— Us disent ce qu'ils veulent, afin de mieux vendre leurs papiers. Voilà déjà cinq ou six fois qu'ils tuent Mirabeau. Mais si vous voulez en savoir davantage, descendez dans la rue, et allez acheter le bulletin. Bonsoir.
L'homme du peuple continua son chemin : le comte d'Arlet appela aussitôt son domestique et lui ordonna d'aller acheter le bulletin fatal.
— S'il était mort, s'écria alors d'Anlraigues !
— Eh ! ce serait un grand malheur pour nous... pour la royauté... il ne lui manquerail plus que cela.
— Comment! que veux-tu dire? est-ce qu'il pouvait la sauver?
— Je le crois, <n c'est le seul homme
qui pût encore imposer aux partis par l'ascendant de son éloquence.
— Le seul, dit d'Antraigucs.
Et il hochait la tête, comme s'il ne partageait pas l'opinion du comte d'Arlet.
— Oui , répèle celui-ci, en poussant un profond soupir.
— 11 y a peut-être encore d'autres hommes capables de lui succéder dans la mission qu'il avait entreprise.
— Oh! il faudrait non-seulement du talent, mais encore du courage pour continuer son œuvre. Le comte de Mirabeau s'exposait à de grands dangers, en voulant réparer les maux qu'il avait contribué plus qu'un autre à aggraver ; en voulant soutenir et rasseoir sur ses bases un trône qu'il avait ébranlé d'un bras si puissant. Peut-être ses nouveaux ennemis l'ont-ils empoisonné !
— Ah! peux-tu avoir une pareille pensée!
— C'est l'opinion de Paris tout entier... et toi-même ne croîs -lu pas que l'acharnement des haines politiques aille
souvent jusqu'au crime pour se venger?
Le domestique du comte d'Àrlet arriva alors et ne permit pas à d'Anlraigues de répondre à la question de son ami; d'ailleurs ils étaient tous deux trop pressés de lire l'imprime que le domestique leur avait remis. Le comte d'Arlet s'en était saisi et lj parcourant à la liàle.
— Les imposteurs, s'écria t il.
— Il n'est donc pas mort, dit d'Antraigues.
— Tiens, lis.
— Et le comte d'Arlet remit le papier à d'Anlraigues. 11 contenait le bulletin des médecins qui donnaient leurs soins à Mirabeau, et il y avait à h suite de ce bulletin quelques réflexions inspirées par la haine et la calomnie ; elles semblaient impatientes de voir Mirabeau expiré et semblaient appeler, hâter comme le jour d'une fête politique, celui où le grand orateur aurait rendu le dernier soupir.
— Les infâmes! s'écria d'Anlraigues.
— Voilà la justice du peuple.
— C'est l'œuvre de quelques anarchistes obscurs , de misérables pamphlétaires.
— Et ils se disent les organes du peuple, et ce peuple ne les renie pas.
— La gronde nation française les méprise, les abhorre, elle fait des vœux pour que le ciel lui conserve le génie de notre Démosthène.
— Wiis j'ai bien peur que ces vœux ne soient impuissans; le bulletin du médecin me laisse peu d'espoir.
— Tu crois donc qu'il ne peut en échapper.
— Non , Mirabeau est perdu pour la France.
— Ah ! je veux le voir, je le verrai , avant qu'il succombe... oui, je veux lui dire adieu... car il fut mon ami, autrefois; il n'a pas oublié celle amitié qui faisait ma gloire et mon bonheur... pourquoi la politique, hélas! est elle venue nous séparer?... mais je cours solliciter la faveur de presser la main du grand Mirabeau, recueillir peut-
être son dernier souffle, le souffle du génie.
— Ali 1 il le sera sans doute bien difficile de pénétrer jusqu'à lui.
— Je ferai tout pour franchir les obstacles.... on ne refusera pas celte grâce à ma prière, a mes larmes, au souvenir d'une ancienne amitié.
D'Antraigues animé de cette ardeur soudaine se disposait à sortir, le comte d'Arlet l'arrêta pour lui donner quelques conseils.
— J'approuve fort le désir qui t'entraîne vers le lit de mort de Mirabeau, mais as-tu réfléchi aux conséquences de cette visite qui ne manquera pas d'attirer sur toi les regards, et qui étonnera bien des gens? ne crains-tu pas d'éveiller des soupçons chez les hommes de ton parti, qui regarde Mirabeau comme un traître ?
— Eh! que m'importent leurs soupçons , ils ne m'empêcheront pas d'accomplir un devoir sacré ; trop longtemps ils ont abusé de ma soumission à
leurs caprices , à leurs tyranniques exigences. El après tout, de quel prix ont-ils payé nies Services et mon dévouement? je n'ai éprouvé que leur ingratitude. Ali ! ce rôle commence à me lasser; s'ils se trouvent blessés par la démarche que je vais tenter, s'ils me demandent compte d'un hommage à celui qui fut mon ami , je leur répondrai par la haine, par la guerre, ils connaîtront le comte d'Anlraigues.
Le comte d'Arlct ne savait que penser de ces expressions qui contrastaient si étrangement avec le langage et la conduite tenus jusqu'alors par son ami : tout àriieure encore d'Antraigues parlait d'une manière qui ne pouvait guère faire pressentir un changement aussi subit.
— S'il en est ainsi, lui dit le comte d'Arlet, je ne te retiens plus; cours dans laruedeia Chaussée d'Anlin, où sans doute tu trouveras beaucoup de monde asscaiblé; tàehc de percer cette foule qui se presse autour de la maison de Mirabeau; mais garde-loi de le nommer, de te faire
connaître avant d'arriver jusqu'à la porte, car je soupçonne que le plus grand nombre des personnes que tu verras dans celte rue, n'y sont pas appelées par leur sympathie pour le grand orateur; elles sont, au contraire, assez mal disposées en sa faveur et leur curiosité serait cruellement trompée par la nouvelle de son complet rétablissement.
— Toujours des préventions injustes!
mais, adieu, le temps presse, fasse le ciel que je n'arrive pas trop lard !
Le comte d'Arlet voulait adresser quelques avis à son ami, et il lui parlait encore quand celui-ci était déjà au bas de l'escalier; il le suivit des yeux par la fenêtre, et le vit descendre rapidement la rue Blanche, avec une telle précipitation, qu'il n'aperçut pas un de ses collèguesdc l'assemblée nationale, l'abbé ftîaury, qui le salua en lui faisant de la main un signe affectueux.
— Diable ! diable! disait le comle d'Arlet en refermant la fenêlre et en se replaçant devant son chevalet , voilà un homme qui
est bien presse de voir mourir Mirabeau, qui s'est bien vite réconcilié avec lui ! qu'est-ce que cela signifie? et puis, !e voici qui abonde presque dans mon sens et se plaint vivement de l'ingratitude de son parti... hum ! Iium ! cela sent un peu la conversion ou le repentir. Allons, ne désespérons pas de la conversion complète!... Oh! les hommes de parti , les hommes de parti!
voilà à peu près comme ils sont tous... Je commence à croire qu'ils n'ont pas de conscience; et cependant ce sont ces gens-là qui ont causé tout le beau gâchis que nous voyons... Mais chut! d'Anlraigues est un bon enfant, il est, en outre, mon ami, et j'aimeà croire qu'il vaut un peu mieux que tous nos bavards de l'assemblée.
L'ex-eapilaine s'arrêta fort à propos dans son soliloque, et un autre tableau à examiner vint heureusement l'arracher à ses considérations politiques et morales ; car à force de réfléchir sur la conduite et le langage de son ami, il aurait peut-être fini par reconnaître que les convictions du comte d'An-
— 12o — traigues étaienl entièrement subordonnées aux intérêts et aux calculs de son ambition.