CHAPITRE XVIII
l'agonie.
Quel chaos d'opinions diverses, quelle confusion de jugemens contradictoires sur cet homme, qui livre son dernier combat , un combat contre la mort ! la multitude qui s'agiie autour delà maison de Mirabeau, discute déjà son talent et ses litres, comme
s'il appartenait déjà à la postérité; cile n'attend pas même qu'il soit enveloppé du linceul funèbre et qu'il ail terminé son agonie.
01» ! s'il pouvait de son lit mort, entendre ces débats animés où la haine et l'admiration, la vengeance et l'enthousiasme mêlent leurs voix discordantes ! s'il recouvrait un moment ses forces et pouvait descendre sur la place publique pour écouler ses juges, quelle serait sa colère en voyant celle insolente anticipation de ses funérailles !
— C'était un grand homme!
— C'était un grand scélérat !
— Un traître qui s'était vendu à la cour.
— Un citoyen incorruptible qui est resté fidèle à la cause de la liberté.
— Un agent de l'émigration.
— Un bon Français qui aurait sauvé la monarchie.
— Un mauvais sujet qui était brouillé avec son père , sa femme et toute sa famille.
— Un martyr glorieux de l'amour de la liberté.
— Il avait été mis en prison par ses créanciers, et il a accusé son père, parce que celui-ci s'était lassé de payer ses dettes.
— C'était bien dommage qu'il fût si laid.
— Mais il était bien beau , quand il parlait.
Et mille autres propos de ce genre circulaient dans les rangs des spectateurs qui variaient ainsi la forme de l'oraison funèbre; mais aussi celle controverse dégénérait souvent en luîtes pi usdangereuses,el aboutissait à l'échange de coups de poings ou de coups de pieds entre les opinions divergentes; plus d'une fois une patrouille de gardes nationaux qui traversaient de temps en temps la foule pour veiller au maintien de l'ordre intervint au procès, et fut obligée de conduire les plaideurs acharnés, qui s'étaient roulés dans la lange du ruisseau , terminer leur plaidoirie au corps-de-garde situé sur ". 9
ieboulevard. Mais chose étrange ! parmi tous ces hommes et ces femmes réunies sur un même point, comme pour donner un témoignage d'intérêt populaire à un citoyen illustre, il y avait peu ou point de ces manifestations qui indiquassent un vœu, une espérance bien précis, bien positifs pour le rétablissement de Mirabeau; ils semblaient tous avoir admis le fait de sa mort, comme s'ils fussent pressés d'en finir avec l'adrniralion à l'égard d'un homme qui semblait l'avoir fatiguée : il y avait trop longtemps qu'on s'occupait, qu'on parlait dans le monde, du comte de Mirabeau; il fallait d'autres objets à l'attention publique, il fallait au peuple de nouveaux jouets de la popularité.
Il n'était pas facile au comte d'Antraigues de pénétrer jusqu'à la maison de Mirabeau; car les rangs ne s'ouvraient ni aux instances ni aux démonstrations plus énergiques du curieux impatient qui demandait le passage. C'était surtout aux abords de la maison qu'il était périlleux , car il y avait
là un grand nombre d'hommes du peuple qui formaient un rempart presque inexpugnable au-delà duquel se trouvait une ligne de gardes nationaux et de soldais pour défendre la porte déjà menacée plus d'une fois d'une irruption générale. On entendait un grand nombre de voix , qui demandaient la faveur de l'admission auprès de Mirabeau; elles adressaient de vigoureux et d'insolens démentis au bulletin qui parlaient du mieux opéré dans l'état de Mirabeau.
— On veut nous cacher sa mort, on veut nous tromper, disait-on, et l'on tient à faire disparaître son cadavre.
D'autres:
— C'est qu'il a été empoisonné et l'on craint qu'on n'aperçoive sur sa ligure les traces du poison.
D'autres:
— Il est déjà loin d'ici.
— On l'a transporté au cimetière, en le fesanl sortir par une porte de derrière. . .
c'est un vol ! c'est un nouveau crime des empoisonneurs.
D'autres.
— On espère nous lasser , mais nous resterons ici... il nous faut Mirabeau mort ou vivant.
Les officiers municipaux s'efforçaient en vain de calmer l'insurrection de cette portion de la foule, par des allocutions, des harangues, et des dissertations à perte de vue sur les avantages de l'union de l'ordre avec la liberté. Mais leurs paroles étaient inutiles et leurs avis paternels ou fraternels venaient mourir sans écho dans la masse compacte des sourdes passions, qui rugissaient devant la porte principale; l'écharpe tricolore ne protégeait déjà plus le magistral, "'quand la nuit vint à son secours; un nouvel, un puissant auxiliaire eut encore pitié de l'embarras et de la position difficile où se trouvaient les officiers municipaux; la pluie, qui fit avorter tant d'émeutes et même des révolutions, tomba tout àcoup, mais non pas légère, et peu redou-
table pour des gens qui n'ont pas grand soin de leur toilette négligée; c'était une de ces pluies soudaines qu'on appelle averses, véritables torrents précipités du haut des nuages et qui font pâlir même le plus intrépide marcheur. Cette averse inespérée fondit sur la capitale , et se garda bien d'excepter de son déluge aérien la rue de la Ghaussée-d'Antin et autres rues adjacentes. Alors vous eussiez vu se disperser , courir dans tous les sens, s'échapper par toutes les issues , cette foule si menaçante, si indocile, quelques minutes avant l'explosion de la tempête; en vain elle cherche à se réfugier sous les portes cochères, elles sont toutes fermées et chacun se précipite vers son domicile, en poussant des cris de terreur. 11 est vrai qu'il y avait presque danger pour les gens qui se montraient à cette heure dans la rue, car on eût dit que les cataractes du ciel s'étaient ouvertes, et vomissaient tous leurs flots. Déjà les ruisseaux enflés en rivière, inondaient les rues entières; l'eau pénétrait dans les caves; et
an bout d'un quart-heure, on n'entendait plus dans la rue de la Chaussée-d'Antin que le bruit des eaux écumeuses et le lointain murmure de celte foule d'hommes qui s'éloignaient précipitamment pour échapper à l'inondation.
— Mais qu'était donc devenu d'Antraigues, au milieu de la bagarre? il était resté ferme, inébranlable dans sa résolution de pénétrer jusqu'à Mirabeau, et, grâce à la complaisance d'un concierge qui avait eu égard à l'habit noir, à l'extérieur comme il faut (style du temps), du monsieur exposé à un si grand danger, il avait trouvé un asile dans sa loge, et la maison dont elle dépendait, était voisine de celle de l'illustre malade.
Quand la pluie eût cessé, il quitta son asile, et, après avoir glissé un écu de trois livres dans la main du concierge hospitalier, il s'achemina vers la maison de Mirabeau, il frappa à la porte: aussitôt deux hommes se présentèrent avec des flambeaux,
et, l'ayant regardé en tenant la porte entr'ouverte; l'un d'eux dit :
— Ah! c'est encore un médecin... vous pouvez entrer, monsieur le docteur...
— Mais vous venez de bien bonne heure pour la consultation , dit l'autre en s'adressant également à d'Anlraigues, elle n'aura lieu qu'à dix heures.
Le comte se garda bien de chercher à les détromper; il était trop intéressé à les laisserdans leur erreur; la sévérité de son costume avait été un passeport pour entrer, et, une fois la grille franchie, il pouvait espérer de n'avoir plus beaucoup d'obstacles à craindre.
— Monsieur le docteur, dit l'un des gardiens de la porte, voulez-vous que je vous accompagne jusqu'à la salle où vos confrères doivent se réunir, car je ne suppose pas que vous vouliez aller voir avant eux le malade... ou plutôt le mourant, car il est dans un état bien désespéré... il n'entend plus rien... il ne reconnaît pas même ses serviteurs, ses amis intimes.
— Cette salle où est-elle donc?
— Là, devant vous, au premier, la porte à gauche... voyez ces fenêtres éclairées... tandis que dans l'appartement à côté, à cette lueur pâle et vacillante, vous devinez...
— - Que c'est-îà que ce pauvre Mirabeau est étendu sur son lit de douleur... je le sais... je connais les lieux. . . j'y suis déjà venu... j'attendrai donc mes confrères dans la salle... ainsi, restez ici, vous n'avez pas besoin de m'accompagner , et je vous remercie.
Les deux domestiques n'insistèrent pas davantage, d'ailleurs ils paraissaient peu disposés à aller si près de la chambre où il n'y avait peut-être plus qu'un cadavre.
Quant au comte d'Anlraigues, sa contenance n'était plus aussi ferme, son assurance et son sang -froid faillirent même l'abandonner, quoiqu'il ne partageât pas les scrupules superstitieux de ces hommes peu éclairés; et puis la démarche qu'il fesait pouvait paraître plus que hasardée, car
il avait abusé de la crédulité et de l'erreur des gardiens, en leur laissant croire qu'il élail médecin. Il s'exposait a une rencontre fâcheuse , et à la nécessité d'explications désagréables. Pénétrer ainsi, la nuit, dans la maison de Mirabeau, à la faveur d'un faux litre, violer une consigne sévère pour satisfaire sa curiosité, et se compromettre dans une aventure qui pouvait être jugée avec rigueur, que de motifs de crainte et même de repentir pour le comte d'Antraigues? Mais pouvait-il reculer maintenant. Comment serait-il revenu sur ses pas pour prévenir les crédules gardiens qu'ils avaient été mystifiées? or, leur dépit n'eut pas manqué de se venger de cette mystification en la fesant servir à leurs intérêts , en arrêtant le visiteur furlif dont l'arrestation eût témoigné de leur zèle et de leur active surveillance ?
D'Anlraigues réfléchit pendant quelques instans, sous le vestibule de l'escalier qui menait à l'étage où ii devait se rendre. Alors le plus profond silence régnait dans
la maison; seulement on entendait le bruit du vent qui s'engouffrait dans le vestibule, fesant vaciller la lanterne suspendue à l'entrée de l'escalier; en vain il prêtait l'oreille, aucune voix d'en haut ne l'avertissait de la présence des personnes qu'il s'attendait à rencontrer au premier étage ; enfin il se décida à monter.
Arrivé devant la porte à gauche, suivant l'indication d'un des gardiens de la grille, il s'aperçut qu'elle était enlr'ouvcrle, il la poussa légèrement et entra dans le salon au milieu de laquelle se trouvait une table ronde couverte d'un drap vert; sur cette table il y avait un volume, et à côté de ce volume des feuilles de papier où il lut, à travers beaucoup de ratures et de surcharges, des vers manuscrits qui annonçaient les eflbrls d'une traduction. Le volume était l'Iliade d'Homère en grec, avec la traduction latine en regard. Alors d'Anlraigues se rappelant que Cabanis avait la prétention d'être à la fois grand médecin, grand poète et grand helléniste, jugea que ce vo-
lume en vers avait été laissé par lui sur la table; sans cloute il se reposait des fatigues de ses longues et pénibles visites auprès de Mirabeau en traduisant quelques passages de l'Iliade, en vers, du reste, fort peu poétiques.
Mais tandis qu'il parcourait ces feuilles de papier, il entendit les pas d'une personne qui se dirigeait vers la salle où il se trouvait; il (rcmbla et pâlit, tant il craignait d'être découvert et compromis; toutefois, il reprit contenance, pour ne pas être déconcerté par des questions fort embarrassantes et se tourna vers la personne qui entrait, c'était une femme qu'à sa tournure et à sa mise il reconnut être simplement une garde-malade.
— Eh! bien, lui dit-il froidement et avec l'aplomb d'un docteur vétéran dans sa profession, qu'y a-t-il de nouveau?
— Ah! monsieur le médecin, répondit cette femme , je ne puis resîer plus longtemps là-bas.
Et elle indiquait du doigt la chambre à coucher de Mirabeau :
— Pourquoi, madame, abandonner ainsi le poste où l'on vous a placée? retournez y.
-- Mais qu'y ferais-je? Monsieur le comte
n'est plus il vient de rendre le dernier
soupir : vous pouvez aller vous assurer du fait, monsieur, et vous verrez que je ne vous en impose pas.
— C'est peut-être un évanouissement , une défaillance... que sais je?
— Puisque vous êtes médecin, monsieur, vous devez visiter le corps... quant à moi... je n'oserai jamais rentrer dans celte chambre Oh! monsieur le comte m'a causé
une telle frayeur, en mourant, il a fait une grimace si a tireuse Mais que tardezvous donc, monsieur?
D'Antraigues ne savait que répondre; les instances de la garde-malade le plaçaient dans une pénible alternative, et il fallait qu'il n'eût pas l'air troublé, puisqu'il passait pour médecin aux yeux de cette femme,
el qu'en cette qualité il devait être familiarisé avec le spectacle de la mort :
— Je n'ose prendre sur moi d'entrer dans la chambre de Mirabeau, avant l'arrivée de mes confrères pour la consultation.
— Quelle consultation? sur l'enterrement de monsieur le comte, sur les mesures à prendre pour son convoi? On n'a plus à s'occuper que de cela; c'est l'affaire pressante Mais, monsieur, veuillez donc
prendre ia peine de constater le décès. Moi, je n'ai plus rien à faire ici , et je me retire. . . Non, je me trompe, je ne m'en irai que lorsque vous m'aurez fait connaître votre avis. Cependant vous hésitez... allons, est-ce que vous auriez peur aussi? 11 ne manquerait plus que cela.
— De quoi donc aurais-je peur, bonne femme? Restez ici, je vais remplir un devoir pénible, quoique je sois médecin, car Mirabeau était mon ami.
— Raison de plus pour que vous lui fassiez une visite d'adieu, à ce cher monsieur
le comte de Mirabeau. Mais revenez le plus tôt possible, je vous en supplie.
D'Antraigues, affectant un maintien calme et une assurance qu'il était bien loin d'avoir, se dirigea à pas lents vers la chambre à coucher de Mirabeau. Sur le point de tourner la clé dans la serrure, il hésita encore; sa main tremblait , ses genoux fléchissaient presque sous lui; mais la réflexion, et plus encore la honte de sa faiblesse, lui rendirent ses forces, et triomphant de son incertitude, qui pouvait le rendre ridicule aux yeux de la femme qui attendait son témoignage, il ouvrit la porte.
Sur un vaste guéridon, plus près du lit de Mirabeau, brûlait une lampe dont la lumière pâlissante semblait près de s'éteindre à chaque instant; d'Antraigues, avant de se diriger vers le lit, s'approcha de la lampe dont il leva un peu la mèche pour raviver la lumière; puis il écouta s'il entendait quelque bruit, un murmure, un souffle qui lui laissassent encore de l'espérance et démentissent le récit de la garde-malade.
Mais tout était silencieux autour de lui ; alors il s'avança vers le lit, dont les rideaux étaient un peu enlr'ouverts sur le côté opposé à la muraille; il les écarta davantage, puis regarda Mirabeau couché sur le dos, et dont, le corps avait l'immobilité du cadavre déjà glacé par le froid de la mort. A celle vue, il éprouva une émotion qui tenait à la fois de l'horreur et de ia tristesse; mille pensées funèbres vinrent l'assaillir : « Quoi! se disait il en lui-même, voilà donc ceiui qui était naguère le dominateur de la France, le roi de la tribune nationale, celui qui, par ses paroles puissantes remuait toute une assemblée et l'assimilait aux décrois de son éloquence! Comme la mort a défiguré ses traits! où donc est cet air terrible qui commandait l'obéissance, cette voix tonnante qui imposait silence aux tempêtes populaires? Rien, plus rien du grand Mirabeau, qu'un cadavre. »
Il s'était rapproché du chevet du lit, et, saisissant une main de Mirabeau, il chercha si quelques pulsations indiquaient encore
un reste d'existence. Mais il ne les trouva point, et laissa retomber celle main avec laquelle il avait échangé, quelques années auparavant, des témoignages d'une vive amitié. Il n'avait donc plus de doutes sur rétat de Mirabeau, et sa mission était finie. Déjà il s'apprêtait à reprendre le chemin du salon , où il avait laissé la garde-malade, lorsqu'il lui vint à l'idée de contempler de nouveau , mais avec plus d'attention et de soin, celle tête qu'il ne devait plus revoir : il s'était d'ailleurs enhardi , et ce spectacle ne lui inspirait plus qu'une sorte de curiosité qu'il voulait complètement satisfaire. Or, il fallait qu'il se dépêchât, pour éviter surtout d'èlre surpris par les médecins dont il s'était dit le confrère .
Alors il prit la lampe, et la penchant vers la figure de Mirabeau, il put la considérer tout à son aise. Tout-à-coup un soupir étouffé soulève celle poilrineque d'Antraigues croyait déjà frappée de mort; le comte recule épouvanté; il frissonne, il
tremble de tous ses membres, mais il s'arrête enchaîné par la terreur, pour ainsi dire, devant le lit de Mirabeau. A peine s'il peut soutenir la lampe qui est près d'échapper de ses mains. Il regarde, il écoute encore , et s'interroge pour savoir s'il n'a pas été trompé par son imagination. Il n'entend rien; mais quand il commence à se rassurer, voici un nouveau soupir qui s'échappe de la poitrine de Mirabeau ; bientôt ses yeux s'ouvrent, et des mots entrecoupés se mêlent à d'autres soupirs qui se succèdent avec rapidité.
D'Antraigues ne peut plus douter que Mirabeau ne respire encore, quand les regards du mourant s'arrêtent sur lui : ses regards fixes annoncent l'élonnement et la stupeur. D'Antraigues veut s'éloigner, courir pour avertir la garde-malade de ce qui se passe, puis sortir de la maison; mais une voix languissante et brisée par les convulsions le rappelle :
— Arrêtez, restez ici, je vous en conjure j pourquoi m'abandonner ainsi... où sont
donc mes amis, ceux qui me doivent, qui m'ont promis tous leurs soins?... Ah! qui que vous soyez, faites-les venir, avertissezles de ma part que je ne suis pas encore expiré
— Mon cher Mirabeau, on ne vous a pas abandonné, croyez -moi. . . mais on craignait de troubler votre repos.
— lis craignaient de troubler mon repos!... oh ! oh !
Un sourire funèbre erra sur les lèvres de Mirabeau 5 c'était le sourire de l'incrédulité et du dédain :
— Mais vous, du moins, vous êtes resté le dernier... jusqu'à la fin... vous êtes mon ami, vous.
— Oui, mon cher Mirabeau, cependant il ne faut accuser personne...
— Qui ètes-vous donc, vous qui n'avez pas déserté le lit du pauvre malade... Je
ne vous connais pas qui donc ôies-
vous?...
Mirabeau regardait fixement d'Anlraigucs
et semblait chercher el recueillir des souvenirs confus.
— Cependant, répond d'Anlraigues , nous nous sommes vus plus d'une fois.
— Serait il vrai? oh! ma mémoire, comme elle me trompe et me trahit !
— Oui, mon cher Mirabeau, nous sommes d'anciennes connaissances... Oserai je môme dire, d'anciens amis.
Mirabeau considérait d'Anlraigues avec . plus d'étonnement , mais celui-ci craignait qu'une préoccupation ne fît retomber le malade dans son premier étal.
— Mon ami, lui dit-il, après avoir replacé la lampe sur le guéridon, vous avez besoin de repos, une trop longue conversation pourrait vous fatiguer...
— Moi , je me sens bien, très bien, en ce moment ; je ne sais quelle force nouvelle a ranimé mes'mcmbresengourdis, il mesemble mèmequeje pourrais me lever, marcher...
D'Antraigues se rapprocha du lit, afin de veiller à ce que Mirabeau ne fit aucun mouvement dangereux.
— Pas d'imprudence, mon ami, allons, il faut se conformer aux ordres des médecins... attendre leur visite; s'ils décident que vous pouvez vous lever , alors vous vous lèverez.. .
— C'est vrai, répondit Mirabeau , vous avez raison... mais je crois reconnaître voire voix. . . en effet, je me rappelle... ne seriez vous pas le chevalier de Melcion... que j'ai vu autrefois à Berlin, pendant ma mission...
— Non, mon ami, je suis un de vos collègues à l'Assemblée nationale.
— Vous, député aussi !... mais, attendez donc, vous êtes... oui, peut-être le comte d'Anlraigues.
— Oui, mon cber Mirabeau.
— Ah ! le comte d'Anlraigues ! vous auprès de Mirabeau mourant ! après toutes nos querelles, nos démêlés qui faillirent nous conduire sur le terrain. Quoi, d'Anlraigues, vous avez oublié tout cela pour assis. ter à mes derniers momens, pour apporter des consolations à mon agonie. Ah ! donnez-
moi votre main , d'Antraigues, que je la presse sur mon cœur... c'est le seul moyen qui reste à ma reconnaissance pour vous témoigner ce qu'éprouve mon cœur en ce moment.
D'Anlraigues posa sa main sur celle de Mirabeau qui voulut en vain la soulever pour la portera sa poitrine, mais les forces lui manquèrent, d'Antraigues l'aida h l'accomplissement de celte tâche; mais de grosses larmes roulaient dans ses yeux; quand Mirabeau eut ainsi satisfait au devoir de sa reconnaissance :
— Eh! bien , dit-il, à présent je mourrai content.
— Mais vous ne mourrez pas, mon ami, vous vivrez pour la France, pour vos amis... n'êtes-vous pas mieux maintenant?...
— Rêve, illusion de malade, qui lâche de ressaisir l'existence, et retombe bientôt dans le désespoir, dans l'affreuse certitude de sa mort prochaine. Non, d'Antraigues, je n'espère plus rien d'une nature épuisée par tant do combats vîolens; la lntt^ ton-
chcà son terme, voyez cette lampe qui brûle encore; quand elle sera près de s'éteindre, elle jetera une lueur nouvelle, mais fugitive, qui disparaîtra bientôt dans les ténèbres. Ainsi de moi, mon cher d'Antraigues, adieu l'espoir, adieu les brillans mensonges de la gloire, les plaisirs de la vie? encore quelques instans, et tout sera fini.
— Une crise heureuse vous sauvera, et même la nature vient d'opérer pour vous un prodige, car faut-il vous le dire, toul-àl'hcure , je croyais que Mirabeau avait cessé de vivre.
— Je saisàquoi m'en tenir sur mon état, mon cher d'Antraigues , et les médecins ne le connaissent pas aussi bien que moi; mais les instans sont précieux, ils me sont comptés; apprenez-moi avant que je ne meurs, ce qui se passe là-bas... dans noire Assemblée nationale? et vous, d'Antraigues, que faites-vous ? êles-vous toujours attaché au même parti? je crainsbien que vous ne soyez victime de vos erreurs et de vos sacrifices.
— Mes erreurs ! mes sacrifices !
— Ah! ne vous offensez pas de mes paroles, mon ami, ce sont des conseils que vous doit, quevousdonnemonaniitié... écoulez, d'Anlraigues, la voix d'un homme qui a plus d'expérience que vous.
— Je le sais, cl moi peul-ôtre auraîs-jc dû vous écouler, lorsqu'avant noire rupture vous vouliez m'éclaircr sur ma position, sur les obstacles que je devais rencontrer dans ma carrière?...
— Vous avez cru, d'Anlraigues, pouvoir continuer à suivre mes pas; car, après m'avoir pris pour modèle, vous m'aNCz regardé comme un dangereux rival, et alors vous avez uni voire voix à celles de mes ennemis, de mes calomniateurs... mais, je vous en prie , gardez-vous bien de voir des reproches , des récriminations dans mes paroles. Vous savez que nous sommes réconciliés; je n'ai plus pour vous que de l'amitié, de la reconnaissance. Vous avez peutêtre aussi crié à la trahison contre moi, parce que je m'arrêtais sur la pente fatale
où j'entraînais avec moi la royauté, le monarque, la nation tout entière.
— Oui, mon cher Mirabeau, je l'avoue, et j'ai partagé l'opinion de ceux qui vous disaient rattaché à la cour par une transaction secrète.
— Et vous ne vous trompiez pas!
Mirabeau s'arrêta pour reprendre haleine
et aussi pour juger de l'efîct produit par sa déclaration sur la physionomie ded'Antraigues , qui parut frappé d'étonnemcnl.
— Oui, mon cher d'Antraigucs, j'avais fait mon traité de paix avec le roi , et je pense avoir concilié les intérêts de la France avec mon devoir; ma conscience, en ce moment suprême, ne me reproche rien... rien, entendez-vous : elle est calme, et je puis éprouver des regrets en quittant la vie, en laissant ma tache inachevée, mais je suis sans remords. Oui, je regrette de laisser Louis XVI et la France livrés à tant de périls, je prévois que ma mort sera un signal pour les factions que ma verve
seule pouvait encore maîtriser. Mais , mon cher d'Anlraigues, qu'espérez- vous faire, en conservant un système de conduite équivoque dont vous n'avez recueilli que l'animadversion et la défiance de tous les partis? êlcs-voiis pour la monarchie constitutionnelle ou pour l'anarchie ? vous avez tour à tour caressé l'une et l'autre. ..
D'Anlraigues fit un geste qui témoignait à la fois son mécontentement et sa surprise.
— Oui, mon ami, continua Mirabeau, vous avez flotté entre deux partis, et j'ai moi-même, pendant quelque temps, agi connue vous. J'en ai été bien puni ; mais enfin j'ai ouvert les yeux , et j'ai reconnu (pie ma place était auprès du roi constitutionnel , que mon devoir était de le défendre contre les attaques de ses ennemis. Plût au ciel que j'eusse adopté plus lot ce parti !
— Quoi ! Mirabeau , vous êtes décidément du parti de la cour.
— ÏNon , de la royautj, c'est bien différent, Elle n'est pas incompatible avec la
liberté; je me proposais de le prouver à la France, lorsque la morl est venu ni'avcrlir qu'il fallait penser à autre chose! Mais, d'Antraigues, qui me succédera? Je laisse une place vacante; quel sera mon successeur ?...
D'Antraigues garda le silence pendant quelques inslans.
— Eh bien, ajouta Mirabeau, vous ne me répondez pas?
— Je cherche le talent qui pourrait être à la hauteur d'une mi.-sion aussi difficile.
— Vous le cherchez, d'Antraigues; vous le cherchez. .. Moi, je le vois en ce moment, il est devant mes yeux.
— (Jui ? moi !
— Oui, vous, mon ami; et je mourrais satisfait si vous consentiez à me remplacer au poste d'honneur que la mort me force d'abandonner.
— Mais , y pensez-vous? Moi , je suis trop faible, trop inconnu, trop inhabile pour justilier l'opinion flatteuse que vous avez conçue de mon talent; et puis, mon
clier Mirabeau , un semblable changement dans les principes que j'ai professés jusqu'ici ne serait-il pas le signal d'un soulèvement général de toutes les haines contre moi ? Ne pensez-vous pas que mes anlécédens s'opposent à votre désir, à votre choix qui m'honore?
— Des anlécédens! n'en avais -je pas aussi, moi , et m'ont-ils arrêté? ont-ils enchaîné ma volonté ? Non, mon ami; j'ai dû passer par de vaincs considérations , quand ma conscience parlait , et me montrait une autre cause à défendre. Je sais ce qu'on a dit sur mon compte, je sais ce qu'on a fait auprès du peuple pour l'associer à de basses vengeances; mais j'ai répondu à nies ennemis par le dédain , et j'ai marché droit à mon nouveau but. Votre conduite à venir est tracée, mon ami, par la mienne. Pourriez-vous balancer entre une position secondaire , dans un parti composé de fripons, d'inlrigans et de niais, et la première place dans la confiance du monarque ?
Pourriez- vous hésiter entre le rôle secon-
daire d'un Danton ou d'un Robespierre, et le rôle de Mirabeau , sauveur de la monarchie?
— Encore faudrait-il avoir le temps de réfléchir à celle proposition singulière , étudier le rôle nouveau auquel votre estime veut bien m'appcler ?
— Quoi ! ne connaissez-vous pas à fond le parti auquel vous tenez encore plus par habitude que par conviction, car vous avez pu apprécier ses chefs, ces tribuns qui suppléent au talent par l'audace et l'effronterie ; vous les avez vus à l'œuvre : croyez-vous qu'ils consentent jamais à partager avec vous le pouvoir, s'ils parvenaient un jour à le conquérir? Non, mon ami, ils vous repousseraient , ils vous feraient cruellement expier votre erreur; et qui sait si l'expiation ne serait pas complétée par lechaland?
D'Anlraigues, déplus en plus surpris du langage et de la proposition de Mirabeau , restait silencieux.
-=— Mais que comptez-vous donc fâîre éii
restant engagé, perdu dans cette opinion déplorable, vous, gentilhomme, je le crois, du moins, quoiqu'il y ait des gens qui en doutent.
— Mais, mon cher Mirabeau, ma famille est connue, très connue dans le Vivarais ; et ma nomination aux États-Généraux par la noblesse...
— Qu'importe donc? si vous n'êtes pas noble, vous voulez passer pour tel , cl c'est la môme chose. Voire titre vous interdit tout accès aux dignités, aux honneurs, et vous relègue parmi ces instrumens dont on se sert pour arriver à son but , mais qu'on rejette ou qu'on brise lorsqu'on n'en a plus besoin.
Le comte d'Antraigues voulut répliquer, mais Mirabeau ne lui en donna pas le temps.
— Allez, mon ami , il n'y a plus rien à faire dans le parti populaire ; toutes les places y sont prises, tous les postes occupés par des hommes qui ont donné des gages à l'anarchie, par des hommes qui ne peuvent plus reculer , et qui n'attendent
que le moment du désordre pour obtenir la récompense de leurs elïbrls, le prix de leur dévoûment. Ils veulent tous des ministères, des emplois lucratifs ; ils veulent tousse ruer sur la pauvre France, qu'ils comptent avoir à merci. Mais vous , que deviendrez-vous dans celle lutte d'ambitions rivales ? Qu'espérez-vous obtenir ? Du refus, des humiliations, et quelque chose de pis, car ils chercheront à se débarrasser d'un voisin incommode , d'un témoin importun contre lequel ils ont déjà provoque la déliance du peuple... Voilà le sort qui vous attend dans ce parti soi-disant populaire. S'il vous sourit encore , si vous avez le triste courage d'attendre que les événemens vérifient mes prédictions, c'en est fait de vous, d'Anlraigues , et je n'ai plus qu'à gémir sur le déplorable entêtement de mon ami, ainsi que sur les malheurs de la France.
Mirabeau, épuisé par cette conversation dans laquelle il avait parlé avec une chaleur et une vivacité surprenantes, s'arrèla de
nouveau pour reprendre haleine. Ces efforts imprudcns d'un esprit toujours dominé par l'exaltation et l'entraînement des passions politiques , avaient altéré sa voix, qui était devenue languissante. À peine même si d'Anli aiguës put entendre les derniers mots qui contenaient une mennee funèbre pour son avenir, dans le cas où il refuserait la mission qui lui était léguée par Mirabeau.
— Eh ! bien , lui dit-il , je reconnais la sagesse de vos conseils, en môme temps que l'intérè! dont vous me donnez ici un éclatant témoignage... Oui, mon cher Mirabeau, je tâcherai de continuer votre tâche, de marcher sur vos traces.
— Vous me le promettez , vous me le jurez!
— Je vous le jure.
— Ah ! mettez votre main dans la mienne; ce sera pour moi un gage que j'emporterai dans la tombe...
D'Anlraigues s'empressa d'accéder à la demande de Mirabeau ; mais, en louchant
sa main, il sentit qu'elle était déjà froide :
— Maintenant , dit celui-ci d'une voix éteinte, je puis mourir... je laisse un dé- Censeur à cette pauvre famille royale... elle me regrettera moins... Oh! je lui ai fait bien du mal... pourquoi n'ai-je pas eu le temps de le réparer?
Mirabeau essaya encore de prononcer quelques paroles; mais il ne faisait entendre (juc des sons inarticulés, inintelligibles; ses regards, attachés sur d'Anlraigues, lui parlaient encore, lorsque sa langue embarrassée ne répondait plus à sa pensée.
Alors la lampe ne versait plus qu'une clarté indécise; toul-à-coup le mourant poussa un profond soupir ; c'était le dernier soupir du grand Mirabeau.
Cl la lampe s'éteignit, laissant d'Anlraigues au milieu d'une obscurité profonde.
11 se dirigea alors à tâtons vers la porte , et après avoir heurté quelques fauteuils qu'il renversa, il se trouva sur le carré; la salle où devaient se réunir les médecins consultans les attendait encore; mais la garde-
malade qui s'était montrée si impatiente de connaître le résultat de la visite du docteur, s'était éloignée; elle avait sans doute jugé qu'il tardait trop à venir lui en rendre compte.
Mais que faire maintenant ? les médecins ne pouvaient manquer d'arriver au rendezvous ; l'heure fixée pour la consultation approchait et d'Antraigues n'avait plus de motif pour se risquer dans une rencontre avec eux , car sa présence pouvait donner lieu à des conjectures que Mirabeau ne pouvait plus démentir. D'ailleurs d'Antraigues devait déjà s'estimer fort heureux de n'avoir pas été surpris ou reconnu, et le parti le plus prudent était de s'esquiver de manière à ne point provoquer des soupçons par sa sortie, avant d'avoir donné son avis dans la consultation à laquelle les deux gardiens de la grille et la garde-malade le supposaient appelé par le médecin particulier de Mirabeau.
Il descendit donc dans la cour et s'approcha du logement où se tenaient les deux
il. M
gardiens : il les trouva pâles et tremblans :
— Eh ! bien, monsieur, c'en est donc fait , lui dit l'un d'eux, monsieur le comte n'existe plus!
— Jl a cessé de soulfrir, mes amis.
— La garde-malade nous l'avait annoncé en sortant; mais messieurs vos confrères vont venir; est ce que vous ne les attendrez pas?
— Que ferai-je avec eux? que feront-ils maintenant? ma présence est désormais inutile.
— Vos confrères seront sans doute fâchés de ne pas vous trouver ici.
— Tant pis! tant pis! j'ai besoin d'être seul pour pleurer le grand homme que la France vient de perdre ; pour pleurer mon ami . . .
— C'était votre ami, monsieur le docteur! Cependant nous n'avons jamais eu l'honneur de vous voir dans cette maison , et nous connaissons tous les amis de M. de Mirabeau.
rr- La politique nous avait un peu divi-
ses il y a quelques années; mais notre amitié date de loin , et c'était un devoir pour moi de prêter le secours de mon art à l'homme que j'estimais , que j'aimais le plus. . . Messieurs, je vous engage à garder le silence sur le fatal événement, jusqu'à l'arrivée de mes collègues.
Et il invita un des gardiens à venir lui ouvrir la grille; celui-ci obéit, et d'Antraigues , une fois dans la rue , s'éloigna rapidement, tant il craignait d'être rencontré ou rappelé par les médecins consultans qui auraient pu faire courir après lui.
Il y avait à peine quelques minutes que d'Antraigues était parti, courant vers la rue de Miromesnil , lorsqu'un fiacre s'arrêta devant la grille de la maison de Mirabeau. Quatre personnes en descendirent : c'étaient les médecins, au nombre desquels se trouvait Cabanis. Un des gardiens s'empressa d'aller à leur rencontre , et , après avoir ouvert la grille , il fit un signe à Cabanis , pour lui donner à entendre qu'il avait quelque chose à lui communiquer, et
une espèce de confidence « lui faire.
— M. le comte, lui dit-il tout bas, est mort !
— Mort! reprit Cabanis, qui ne tint pas compte de la recommandation tacite du gardien , et de son air mystérieux.
Les autres médecins , entendant l'exclamation de leur confrère, se groupèrent autour de lui.
— Mort ! répétèrent-ils ; quoi, déjà!
— C'est cet homme qui l'assure. Cependant, quand j'ai quitté Mirabeau, à cinq heures , il promettait de prolonger son existence au moins jusqu'à demain. Il paraît que je me suis trompé.
Puis , s'adressant de nouveau au gardien :
— Qui t'a dit que Mirabeau était mort ; tu l'as donc vu mourir?
— Non, monsieur; mais un médecin qui sort d'ici nous a annoncé l'affreuse nouvelle. . . et puis la garde-malade.
— Un médecin sort d'ici! 11 a vu mourir Mirabeau !
— Oui , monsieur ; mais vous devez connaître ce médecin; il devait être au nombre des docteurs chargés de faire la consultation.
— Son nom !
— Il ne me l'a pas dit; je ne le lui ai pas demandé.
— Je n'ai demandé que les trois médecins qui m'accompagnent , et je commence à craindre quelque surprise d'un intrigant ou d'un fripon. On vous a trompé; mais s'il y avait quelque vol commis , malheur à vous , car vous êtes responsable des suites que peut avoir eu votre crédulité.
Puis s'adressant à ses confrères.
— Allons, messieurs, juger par nousmêmes de l'état des choses. Fasse le ciel que nous retrouvions Mirabeau encore vivant! mais je ne conserve que fort peu d'espoir. Allons toujours remplir notre devoir.
Cabanis, accompagné de ses confrères, se dirigea alors vers l'escalier qui conduisait
aux appartenons, et connut bientôt la triste vérité. Il n'y a\ait plus à s'occuper que des funérailles de Mirabeau.