‹ Le comte d'Antraigues, 1788-1812Chapitre 6 sur 15 · PROJET D'ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

PROJET D'ÉMIGRATION

Les nobles accouraient en foule se ranger sous le drapeau fleurdelisé que le comte d'Artois et le prince de Condé avaient déployé à Coblentz; c'était là qu'était fixé le rendez-vous des pèlerins qui devaient en sortir armés pour reconquérir la France à

l'ancien] régime et restaurer la monarchie de Louis XV. Coblentz retentissait des rodomontades de celle noblesse qui croyait n'avoir qu'à se montrer sur la frontière pour voir tomber à ses genoux la révolution ; on n'y parlait que de vengeance à exercer, de révolte à punir ; des manifestes dictés par la colère et la haine, annonçaient à la France le châtiment terrible que lui préparait la grande armée des gentilshommes, et la politique de Calonne, chef de cette belliqueuse conspiration contre sa patrie.

Mais cet ancien ministre de Louis XVI avait compris qu'il ne lui suffisait pas d'avoir une armée de nobles, pour parvenir au but qu'il se proposait; il savait qu'une contre-révolution a besoin, pour réussir, d'hommes habiles, d'intrigans adroils, de diplomates rusés dont la coopération est souvent plus utile , plus efficace que les combats livrés par les gros bataillons. Calonne appréciait l'influence des négociations mystérieuses, des missions secrètes, confiées

aux soins et aux talens d'agens dévoués. Il y avait des résistances et des scrupules à vaincre, auprès des cours du Nord, où l'on commençait à craindre la conséquence d'une guerre avec la France révolutionnaire. La Prusse, l'Autriche et la Russie, semblaient reculer devant l'exécution des promesses solennelles; ces trois puissances qui d'abord s'étaient montrées si empressées pour une levée de boucliers contre la France , avaient tout-à-coup calmé leur ardeur guerrière, et leurs temporisalions prudentes inquiétaient Calonne qui ne comptait pas exclusivement sur l'épée des gentilshommes de Coblentz.

La nouvelle de l'arrestation de Louis XVI et de sa famille, à Varennes, vers la tin du mois de juin 4791 , était parvenue aux différentes cours du Nord; et, chose extraordinaire , cet événement n'avait pas fait avancer d'un pas la coalition dont, s'il eût fallu en croire les émigrés, les légions innombrables étaient sur le point d'envahir la France. La captivité de la famille royale

avait à peine provoqué quelques démarches sans résultat, et des témoignages d'un intérêt équivoque en faveur du monarque français. Seulement l'empereur Léopold II avait adressé à tous les souverains une lettre pour les inviter à réclamer la liberté de Louis XVI; quant aux mouvemens des armées étrangères, il n'en était nullement question, et les instances, les prières, les intrigues de Calonne , échouaient contre l'indifférence d'une politique qui semblait pressentir les dangers et l'issue fatale d'une lutte téméraire engagée avec le peuple français.

Mais c'est alors que le ministre de l'émigration chercha les moyens de pénétrer dans les secrets des chancelleries de l'Allemagne, de les rendre favorables à ses desseins , en accréditant auprès d'elles des hommes sûrs qui, sous un nom honorable et sous le prétexte d'une mission diplomatique, pussent exercer dans les cours du Nord un espionnage revêtu d'un caractère sacré; c'est alors que Calonne résolut d'à*

cheter les lalens qui servaient la cause delà révolution et de les rallier aux intérêts de la royauté. Car partout, autour de lui, il n'apercevait, il n'entendait que la médiocrité ou la sottise orgueilleuse; pas un homme qui fût capable de rédiger un manifeste en faveur de l'émigration, et de réfuter les orateurs ou les écrivains de la France révolutionnaire. ïl n'y avait à Coblentz , que forfanterie et médiocrité; tous ces chevaliers de la royauté ne comprenaient que la politique des coups de fusil ; à peine si parmi eux on pouvait trouver un homme qui eût une idée juste, nette et précise de l'état réel des choses en France. Aussi la mort de Mirabeau fût-elle déplorée dans le conseil du prince comme un grand malheur pour les affaires de l'émigration. On allait recevoir le prix du sacrifice énorme qu'il avait fallu faire pour gagner Mirabeau , et déjà l'on s'apprêtait à saluer le Monck de la monarchie française, lorsqu'on recevait la nouvelle de sa perte. Quel désappointement cruel! qui pouvait-

on choisir pour remplacer Mirabeau , et continuer son œuvre? les concurrens n'étaient pas nombreux, et encore à peine parmi les courtisans qui se pressaient dans le salon de Galonné, aurait-on pu en trouver un qui justifiât de quelque capacité. On eût dit vraiment que tous les lalens étaient restés en France , et l'émigration était réduite à regarder comme un aigle en diplomatie, aussi bien qu'en administration, Courvoisier, le greffier du sénat de Coblentz. Toutefois Galonné n'avait pas attendu la mort de Mirabeau, pour songer au mérite de d'Antraigues : plusieurs mois avant cet événement, il lui avait expédié quelques émissaires chargés de propositions flatteuses, et ceux-ci , dans leur réponse au ministre de Coblentz , fesaient pressentir la conquête du beau conjuré, de ce député qui s'était prononcé avec tant de chaleur pour l'abolition de tous les titres féodaux, et pour la déclaration des droits de l'homme. Ils n'avaient pas manqué de l'observer , de l'étudier, enfin de juger s'il était réelle-

ment dans une position où il est facile de conserver son indépendance. Ils étaient parvenus à découvrir que d'Antraigues était loin d'être riche, et leur police, en le suivant dans ses courses et dans ses promenades, avait remarqué l'assiduité de ses visites chez madame Saint-Huberly. Calonnesutdonc, par les rapports de ses agens, que d'Antraigues était aigri par les injustices dont il croyait avoir à se plaindre, et par le peu de cas que l'on faisait de son talent, malgré ses efforts pour fixer sur lui les regards et obtenir la réeom pense des services nombreux rendus à la cause de la révolution ; que même il n'était pas éloigné de rompre avec un parti dont il accusait assez hautement l'ingratitude. Quant à ses relations intimes avec l'actrice de l'Opéra, les émissaires de Coblenlz n'en purent pénétrer le secret, ni connaître la véritable cause; ils attribuaient cette liaison à un caprice passager , ne soupçonnant pas l'influence qu'elle pouvait exercer sur la conduite et les opinions politiques du

comte. Toutefois ils essayèrent de s'introduire auprès de l'actrice, afin d'obtenir des renseignemens positifs; mais leur tentative et leurs intrigues furent inutiles. Madame Saint-lïuberty s'enveloppait de tant de mystère, multipliait tellement les précautions, qu'il était impossible d'arriver jusqu'à elle. Sa femme de chambre, Suzanne Duriez elle-même, était d'une discrétion à toute épreuve, et sa probité à l'abri des atteintes de la corruption. Sa maîtresse, à qui elle était sincèrement attachée,, lui avait fait sentir combien il importait d'être discrète dans un temps de troubles et d'inquiétudes, lorsque les partis commençaient déjà à se dénoncer et à se proscrire. Suzanne Duriez avait juré de garder le silence et elle était constamment sur ses gardes.

Les espions de Calonne rapportaient donc à ce minisire , que le comte d'Antraigues paraissait être l'amant de madame Saint- Huberty, mais cependant ils ne l'affirmaient pas, ce qui peut donner une assez bonne opinion decesespions, caries gens de ce métier

sont ordinairement disposés à trancher les questions en faveur du scandale, et quoiqu'il n'y eût eu, dans une intrigue amoureuse entre d'Antraigues et madame Saint- Huberty, rien qui ne fût excusable, surtout par l'usage , on doit s'étonner que les rapports faits à Calonne, laissassent encore à la réputation de l'actrice un doute qui pouvait équivaloir à un certificat d'innocence. Calonne ne fut pas aussi réservé que ses agens ; il n'hésita pas à regarder madame Saint Huberty , comme îa maîtresse de d'Antraigues, et les principes d'ailleurs peu sévères du ministre qui avait toujours mené de front les affaires et les plaisirs, la galanterie et l'administration, ne pouvaient admettre la possibilité d'une union légitime et sérieuse au théâtre. L'actrice de l'Opéra devait donc être immolée à ces préventions terribles, dans l'estime de Calonne.

Mais s'il ne crut pas indispensable au succès de ses tentatives , pour gagner d'Antraignes à la cause royale, de faire entrer madame Saint-Huberty dans la con-

spiration , il lit jouer d'autres ressorts , et eut recours à d'autres moyens non moins puissans ; il s'adressa surtout à l'amourpropre du comte et lui fit prodiguer toutes les avances , toutes les cajoleries par les membres royalistes de l'Assemblée nationale. On vantait son talent, son éloquence , et à ces éloges se mêlaient des regrets pour la famille royale qui n'avait pas su s'attacher un homme tel que d'Antraigués : on s'étonnait môme qu'il n'eût pas, dès le commencement des troubles, été appelé dans les conseils du souverain , et que celui-ci n'eut pas offert un portefeuille , à l'homme d'État seul capable de rétablir l'ordre et de maîtriser la révolution , en la renfermant dans de justes limites. On montrait à d'Antraigues ce qu'il avait perdu, en désertant la bannière de la noblesse ; et des lettres anonymes dans lesquelles on lui offrait les conditions les plus avantageuses d'une réconciliation avec elle, venaient tous les jours provoquer à la fois son intérêt et son orgueil à une transaction facile ; mais

ce n'est pas tout! Galonné qui avait fait des princes émigrés à Coblentz , les dociles instrumens de sa politique, et ne craignait pas même de compromettre leur dignité et leurs noms dans des intrigues obscures , obtint facilement de leur complaisance aveugle une autorisation pour traiter avec d'Antraigues , et stipuler les clauses de l'arrangement qui devait donner un si puissant soutien à l'émigration. En exagérant ainsi à ses propres yeux son importance, il y avait beaucoup de chances pour le succès; mais tandis que Galonné dépensait plus d'efforts, d'argent et d'habileté diplomatique pour séduire un député de l'Assemblée nationale , que pour lever une légion entière dans les petits états de l'Allemagne, d'Antraigues avait dt':jà pris son parti. Sa résolution arrêtée de passer du côté de l'émigration, n'attendait qu'une occasion favorable; il avait bien senti que s'il allait lui-même au devant du gouvernement de Coblentz , on ne lui saurait point

gré de son mouvement spontané, ni de son il. M

repentir qu'on trouverait trop tardif, et que l'on pourrait se dispenser des frais de la reconnaissance.

D'Anlraigues savait ce qui se passait à Coblenîz, où déjà un certain nombre d'émigrés avaient été exposés à des humiliations et à des injures, sous le prétexte qu'ils arrivaient trop tard ; il n'ignorait pas combien d'ambitions, de rivalités se disputaient d'avance le prix de la fidélité , les récompenses du dévouement ; il y avait là une cour et des courtisans , Versailles , moins ses pompes et sa splendeur , c'està-dire avec ses bassesses , son intrigue et même son œil-de-bœuf. D'Anlraigues avait même résisté à l'émotion de l'agonie dont il avait été témoin , ainsi qu'aux pressantes sollicitations de Mirabeau expirant; il ne voulait, pour ainsi dire , accepter la succession de l'illustre converti que sous bénéfice d'inventaire; ce qui signifie qu'il désirait des sûretés, des garanties avant de se risquer dans une entreprise où , après tout , il jouait sa tête ,

en s'exposant à la vengeance d'un parti, et à ses cruelles représailles.

Enfin, il vit venir à lui les négociateurs tant désirés , débattit les conditions du traité avec une opiniâtreté orgueilleuse , et effraya môme les agens de Calonne par ses prétentions extraordinaires. Il exigea une somme considérable , comme témoignage de la sincérité fies offres qu'on lui faisait , et aussi comme indemnité des frais de préparatifs pour le voyage qu'il allait faire ; il promit de recruter quelques députés indécis, dont il se fit fort de vaincre les derniers scrupules; puis il demanda et obtint également qu'on lui assurât de grands avantages pour l'avenir. Enfin , le comte d'Antraigues parla, dans cette conférence , avec l'autorité d'un homme convaincu qu'on a besoin de lui, et qu'on est venu chercher; mais quelles furent les clauses positives du marché? quels avantages étaient garantis pour payer les services du successeur, de l'héritier de Mirabeau? L'histoire n'en dit rien, mais malgré

son silence, il est permis de penser que d' Antraigues n'eut point à se plaindre de la mesquinerie du ministre de Coblentz ; et la promptitude avec laquelle il se décida à se déclarer en faveur de la royauté , prouve qu'il avait lieu d'être satisfait; car l'ambition ded'Antraigues était proportionnée à son orgueil : on ne l'aurait pas contenté avec des promesses ; il lui fallait de l'or; beaucoup d'or, pour subvenir aux frais de ses goûts fastueux, de ses habitudes de luxe et de plaisirs

Toutefois, au moment où il se préparait à quitter la France, il se rappela qu'il lui serait bien difficile de partir seul et de laisser sa femme, au milieu de la crise terrible où se trouvait la capitale; son cœur frémissait à l'idée des dangers qu'elle aurait à courir et des inquiétudes mortelles auxquelles elle serait livrée pendant l'absence de son mari. D'ailleurs d'Antraigues aimait sincèrement l'actrice, qui depuis deux ans lui avait rendu des services signalés, surtout en payant les dettes considérables de

son mari qui continuait à en contracter, comme pour n'en point perdre l'habitude. Mais, d'un autre côté, une autre question restait encore à résoudre : madame Saint- Huberly, toute dévouée qu'elle était à son mari mystérieux, consentirait-elle à le suivre sur la terre d'exil, à renoncer à ce théâtre où elle pouvait encore espérer des succès? Renoncerait-elle ainsi à un état qui lui donnait à la fois de l'honneur et de l'argent , pour courir les aventures , en suivant les pas d'un époux pour qui elle a>ait déjà fait tant de sacrifices? Une considération non moins grave l'arrêtait encore. Comment pouvait-il se produire noblement à la cour de Coblentz, en donnant le bras ta une actrice , et en confessant qu'elleétait sa femme. A quelles conjectures, à quelles calomnies allait donner lieu la révélation d'un fait aussi singulier.

La Saint-Huberty , la prude Saint-Huberty mariée à un comte, à un député de la noblesse aux États-Généraux ! on ne part lerait que de cela, pendant six mois au

moins, dans les salons de Coblentz : quelle triste figure serait forcé de faire le comte d'Antraigues avec son épouse, au milieu de toutes ces vanités nobiliaires, de ces jalousies ridicules! combien la dignité, le caractère et le rôle de l'homme d'état qui arrivait avec les plus hautes prétentions, auraient à souffrir de ce qu'on ne manquerait pas d'appeler une honteuse mésalliance!

Mais Galonné devenait de jour en jour plus pressant; il sommait d'Antraigues de tenir sa promesse, et sa présence était absolument nécessaire à Coblentz, car on voulait lui soumettre un plan de contrerévolution sur lequel on désirait avoir l'avis de son habileté et de son expérience; à Paris môme, il courait sur le compte de d'Antraigues des bruits qui pouvaient s'accréditer et l'exposer à de grands périls; on parlait de l'émigration prochaine d'un certain nombre de membres de l'assemblée nationale, connus par leur dévouaient à la famille royale et à la monarchie; et même,

un de ces mille journaux, qui paraissaient dans la capitale, avait désigné d'Antraigues , comme un ennemi du peuple, comme un des transfuges de la cause populaire ; insulté plusieurs fois à la sortie de l'assemblée, il n'avait du une fois son salut qu'à la vigueur et à l'adresse de son bras en repoussant un groupe d'assaillans, qui vociféraient contre lui les plus horribles menaces, et criaient tour-à-tour : « a la trahison ! à la lanterne ! »

Toutefois il mit à profit cet événement qui aurait pu lui être funeste ; à peine étaitil sorti vainqueur de cette lutte, qu'il courut chez madame Sainl-Huberty : il était pâle de colère et de rage; ses vêtemens en désordre, ses cheveux dont la frisure paraissait avoir beaucoup souffert, annonçaient qu'il venait de se passer quelque chose de sinistre.

Suzanne, en ouvrant la porte au comte, ne put dissimuler le trouble que lui causa sa vue; mais elle n'osa pas lui adresser de questions, car les choses ne se passaient

plus comme au bon temps de Uopiquet, et la douce familiarité de madame Saint-Huberty a\ait fait place à une extrême réserve, à une grande froideur; ce qui n'empochait pas Suzanne d'aimer sa maîtresse, et de trouver fort aimable le comte d'Anlraigues en faveur de qui elle était du reste favorablement prévenue. D'Antraigues était à ses yeux, un cavalier accompli , et elle pardonnait du fond de l'âme, à madame Saint- Huberty, la préférence qu'elle avait accordée au comte sur un grand nombre de concurrens; seulement elle trouvait que sa maîtresse avait eu tort d'éconduire M. Ropiquet, ce vieil ami de la maison; mais Suzanne n'était pas initiée aux secrets de cette affaire; elle ne savait môme pas que M. Ropiquet fût l'oncle du comte d'Anlraigues.

Quand celui-ci entra dans Je salon de madame Saint-Huberty, l'actrice témoigna quelque surprise, car elle ne supposait pas qu'il dut venir sitôt; mais en lui voyant un air effaré, elle poussa un cri d'effroi :

— Eh! mon ami, que vous est-il donc arrivé?

— Les misérables! ils en voulaient à ma vie.

— On a voulu t'assassiner!...

Madame Saint-Hubert}' se leva aussitôt :

— Serais tu blessé, mon ami..

— Non , Louise , non ; je me suis si bien défendu que je les ai forcés à prendre la fuite.

— Assieds-toi donc, cher ami; lu dois avoir besoin de repos.

L'actrice fît asseoir son mari, puis continua :

— Mais sont-ce des voleurs qui se sont précipités sur loi.

— Non , mon ami , ce sont quelques hommes ameutés par mes implacables ennemis; ils désespèrent de m'intimider, de me réduire au silence, et maintenant ils ont recours à la violence, aux horribles menaces.

— Grand dieu ! qu'est-ce donc aujour-

d'hui que la France, que Paris, où l'on égorge des citoyens, sous les yeux môme des magistrats payés pour les défendre; où un député se voit forcé d'avoir constamment le pistolet ou Pépée à la main , pour ne pas succomber victime d'un infâme guel-apens.

— Que veux-tu, Louise, voilà où nous ont conduit l'ambition des uns et la folie des autres. Il n'y a plus de sûreté ici pour l'homme de bien, pour l'homme d'honneur, pour l'ami sincère de son pays; lu peux en juger par toi-même, lu vois ce qui se passe. Que de crimes impunis! quelle audace chez les brigands affranchis de la terreur des lois !

— Et nous resterions au milieu de ces scènes horribles, exposés continuellement à être pillés, égorgés par la canaille!

— Que faire? mes devoirs ne me retiennent ils pas ici? Et toi, ma Louise, pourrais-tu renoncer ainsi au théâtre , perdre ton état?...

— Ne trouverai-je pas toujours des théâ-

très qui m'accueilleront? En Angleterre, en Allemagne, partout on l'on chante, où l'on joue des opéras, des opéras comiques, la Saint- Iluberty aura sans doute des juges aussi indulgens que ceux de Paris... Va, mon ami, tant que je serai auprès de toi, je serai heureuse... l'exil le plus lointain serait encore doux pour moi !

D'Anlraigues, ému, attendri par les paroles de son épouse, la pressa contre son cœur, et, couvrant son visage de baisers:

— Ah! s'écria-t-il, je savais bien qu'aucun sacrifice ne coûterait à ta tendresse. Mais si nous fuyons, où dirigerons-nous nos pas? Te le dirai-je, ô ma Louise, on m'appelle à Coblentz... les princes me demandent et m'invitent à venir prendre place dans leur conseil...

Madame Sainl-Huberly témoigna alors une vive surprise :

— Quoi! les princes te demandent... et lu me l'avais caché?... des secrets pour moi! ah! mon ami, j'ai bien envie de ne pas te pardonner cette singulière discrétion

à mon égard; mais pourquoi as-lu attendu jusqu'ici pour me faire cette confidence?

— Je craignais de le faire de la peine, en te plaçant dans une douloureuse alternative.

— De la peine ! ah ! bien au contraire , je suis fière de la justice qu'on rend à mon époux, à son mérite... c'est bien heureux enfin que l'on ait songé à toi.

Les regards de l'actrice s'étaient animés ; elle paraissait enchantée d'apprendre que d'Antraigues était l'objet d'honorables sollicitations de la part des princes français réunis à Cobleniz. D'Antraigues gardait le silence, car il était préoccupé d'une idée fâcheuse et prévoyait les difficultés de sa position, à cause de son mariage qui devenait pour lui un grand embarras; car comment paraître à Coblentz avec une femme, une légitime épouse, transfuge des coulisses de l'Opéra? Comment le comte d'Antraigues pourrait-il présenter la comtesse d'Antraigues dans les cercles, dans les salons où l'orgueil aristocratique des noms exerçait

sa domination avec une impitoyable rigueur?

C'était donc un sacrifice cruel qu'il fallait encore demander à l'actrice; mais d'Antraigues ne se sentait pas la force de l'exiger, de porter un coup si terrible au cœur d'une femme qui jusque-là avait poussé le dévoûrnent pour son mari jusqu'à l'héroïsme; d'une femme qui avait souscrit à tant d'autres sacrifices, afin de soutenir d'Antraigues dans le monde et l'aider à y paraître d'une manière analogue au rang où il s'était placé. Car les appointemens de l'actrice, les économies qu'elle avait faites, ses bijoux même avaient servi au dispendieux entretien de la maison du comte : au commencement de l'année 1791 , toutes les ressources pécuniaires étaient à peu près épuisées. L'actrice s'aperçut de la préoccupation de d'Antraigues; elle voulut en pénétrer la cause :

— Mon ami, lui dit-elle, ma résolutiou ne paraît pas te sourire ; est-ce que tu aimerais mieux rester à Paris? est-ce que tu

balancerais maintenant à te rendre aux instances des personnages illustres dont tu m'as parlé?

— J'ai promis. . . je suis lié par des engagemens qu'il ne m'est plus permis de rompre.

— Avec le parti qui reconnaît aujourd'hui tes services par des outrages, des tentatives d'assassinat? Ils ont pris soin de te dégager.

— Non, c'est au ministre Calonne, aux princes que j'ai promis de quitter la France pour les aider de mes conseils , et voiLà pourquoi je suis inquiet, alarme ; j'éprouve presque des regrets d'avoir donné ma parole.

— Quels peuvent être ces regrets , au surplus?

— Je te l'ai déjà dit , toi seule en est la cause; pour toi, je tremble que ma détermination n'ait des suites funestes... t'exposer ainsi aux dangers, aux privations, aux épreuves de l'émigration , t'arracher à la scène dont lu es la gloire, t'interdira peut-

être pour toujours le retour dans notre patrie, voilà les conditions que mon cœur répugne à l'imposer.

— Parlons, mon ami, partons demain , aujourd'hui même ; je suis prête a te suivre. Oh! je t'en conjure, sois sans inquiétude sur mon compte; je saurai concilier nos intérêts... les intérêts de ma profession et ceux de la politique ; je ne veux pas renoncer au théâtre, parce qu'enfin la fortune peut tromper tes calculs, déjouer les projets des hommes d'état de Cohlentz.

Que nous resterait-il donc, si ies princes français essuyaient des refus de la part des gouvernemens qui leur ont promis une puissante armée pour sauver la France et le roi, si la noblesse française était réduite à des vœux j à des efforts sans résultats? Non, je ne veux pas que nous mangions le pain de l'aumône, il est trop amer, et, renonçant à l'espoir de rentrer en France, nous n'aurons pas à subir la pitié sur la terre d'exil. Oui, je te le promets, le comte d'Antraigues sera toujours, tant que l'âge

et mes forces me permettront de chanter, dans une position honorable, digne de ses talens, de son caractère... Oui , mon ami, je travaillerai sur la scène, tandis que tu proposeras les plans, les mesures au conseil des princes. Je ne serai enfin la comtesse d'Antraigues que pour toi seul... jusqu'à ce que lu puisses me donner ce nom, jusqu'à ce que je puisse moi-même le porter... — Non, ma Louise, non, je ne consentirai jamais à un semblable arrangement!

Trop long-temps mon cœur a souffert d'une contrainte dont je m'indignais; trop longtemps j'ai fait violence à mon amour pour toi, en entourant la plus pure, la plus légitime union de ces précautions mystérieuses qui pouvaient compromettre ta réputation et ton honneur ; je n'irai point encore jouer ce rôle d'amant secret à Coblentz, où d'ailleurs la curiosité ne tarderait pas à découvrir notre liaison , pour la révéler, la dénoncer à la malignité, à la médisance. Quel supplice pour moi de te voir déchirée par la calomnie , traitée comme une de ces

femmes tributaires de ia satire et de la chronique scandaleuse , sans pouvoir te protéger contre elle, sans pouvoir venger ma femme!

Quelque sincère que parût celte protestation de d'Antraigues contre le projet de son épouse , il n'en était pas moins très satisfait au fond , d'une résolution qui lui permettait de se produire, avec des chances de succès, à Goblentz, et l'affranchissait de toute crainte , de tout embarras, à la cour des princes réfugiés dans celte ville. 11 aurait toute la liberté nécessaire pour son double rôle de courtisan et d'homme d'étal; son amour-propre n'aurait pas à rougir devant celte noblesse dont il connaissait les exigences ridicules et les préjugés exclusifs.

Aussi d'Antraigues n'opposa qu'une faible résistance aux vœux manifestés par sa femme.

— Eh ! bien , lui dit-il enfin , puisque lu le veux, je me soumettrai à cette triste nécessité, ou plutôt je ferai tous mes il. M

efforts pour m'y soumettre : lu ne seras encore aux yeux du! monde qu'une femme de théâtre ; madame Saint-IIuberty, toi qui pourrais honorer môme le nom !e plus illustre; mais, va , j'espère abréger le temps de ce divorce, dernier sacrifice que je consente-à accepter de ton dévoùment, de ton. amour; lorsque j'aurai assuré notre avenir, lorsque j'aurai enfin reçu le prix de mes services, et je ne larderai pas à le recevoir, nous irons jouir en paix du bonheur qui nous attend. Nous nous dédommagerons de ces peines passagères dans une retraite brillante que la comtesse d'Ântraigues embellira de son talent et de ses charmes.

Madame Saint Huberty se jeta dans les bras de son époux, versa quelques larmes, puis se levant lout-à-coup.

— Parlons, mon ami, parlons; fuyons cel affreux théâtre d'intrigues et de violences: nos préparatifs de départ seront bientôt faits...

— Mais , ma Lou:se, il faut agir avec prudence; tu sas que je suis l'objet d'une

surveillance spéciale , et que la police est maintenant très sévère à l'égard des voyageurs. Nous avons des mesures indispensables a prendre. Mais repose-toi sur mon zèle du soin d'aplanir les difficultés, et puis d'un autre côté , j'ai quelques affaires importantes à régler; Loi-même, mon amie, n'as-tu pas aussi desarrangemens, des dispositions à faire? car tu le sais, ce n'est pas pour une absence d'un mois ou de six mois que nous allons quitter Paris et la France.

— Cependant j'ai lu des lettres de plusieurs émigrés et toutes s'accordent à présenter comme très facile, même comme une promenade, la marche de leur formidable armée, jusqu'aux portes de la capitale.

— Il ne faut pas en croire les illusions des royalistes ; ils se trompent , mon amie, ils se bercent de chimériques espérances; moi, je crois que le succès de la coalition qui se prépare est certain, mais il ne sera pas aussi aisé, aussi prompt surtout que se l'imaginent les généraux de Coblcntz. 11

y aura des combats à livrer , du sang à répandre; je crains que la lutte ne soit longue, acharnée, car il y a ici bien des gens compromis qui chercheront à prolonger la résistance. Je prévois donc que notre absence sera d'une année au moins; et si le bon droit vient à succomber, si l'anarchie victorieuse triomphe des efforts de l'Europe conjurée. . .

— C'est impossible, mon ami, tous les rois de la terre sont intéressés au rétablissement de l'ordre en France; la cause du malheureux Louis XVI est leur cause; ils ne doivent point déposer les armes , avant d'avoir brisé ses fers et ceux de notre malheureuse patrie.

— Je l'espère du moins, mais je te le répète, la fortune ne se met pas toujours du côté du bon droit et des causes justes, et qui peut répondre que l'arrêt de la proscription ne pèsera pas sur nos têtes pendant de longues années : si la terre de l'exil ne recevra pas nos dépouilles mortelles. Songes-y bien, ma Louise, nous allonsnous exposer à

de grands dangers. Je dois te parler avec franchise , car je crains que tu n'aies pas assez long-temps réfléchi aux risques de l'émigration ; il en est. encore temps ; tu peux rester à Paris , tu y seras toujours mieux applaudie, honorée, parce que le talent qui plaît au public, le talent nécessaire à ses plaisirs, est toujours indépendant du pouvoir. Si cette perspective t'intimide, si tu n'avais pas calculé toutes les chances de l'émigration, laisse- moi partir seul...

— Moi ! te laisser partir seul ! non , jamais.

Alors madame Saint- Huberly se prit à verser des larmes abondantes ; d'Antraigues s'empressa de calmer sa douleur, de sécher ses pleurs.

— Peux-tu donc , ma Louise , te méprendre ainsi sur le sens de mes paroles.

—Tu parles de m 'abandonner, et tu ne veux pas que je pleure !

— Mais il te serait toujours facile de venir me rejoindre , quand je t'appellerais

auprès de moi; je voudrais ne pas exposer inutilement une tète qui m'est si chère. Toutefois , puisque la sollicitude de mon amour te cause tant de peine, je ne te proposerai plus de rester à Paris; nous partagerons la bonne et la mauvaise fortune. Va, ma Louise, nous ne serons plus séparés que par la mort... ainsi plus de larmes, plus de soupirs , nous partirons ensemble

Madame Saint-Huberty remercia son époux par un sourire,

— Mais, ajouta d'Antraigues, il faut que tout soit disposé dans trois jours pour notre départ. Nous laisserons notre procuration à un ami pour qu'il vende notre mobilier, et les eifets que nous ne pouvons emporter. Notre bagage doit être léger, très léger, afin de ne pas éveiller les soupçons et de ne pas être retardés dans notre voyage. Quant à l'Opéra, il faudra que dès aujourd'hui lu préviennes le directeur que tu es gravement indisposée, et que tu lui demandes un congé dé six jours ; il te l'accordera et

tu le mettras à profit pour que tout soit prêt à l'époque convenue. Je cours chez Camus, mon collègue à l'Assemblée nationale; je lui demanderai une lettre pour le secrétaire du maire de Paris; grâce à cette recommandation , j'obtiendrai un laissez-passer qui nous épargnera bien des questions fort importunes et auxquelles il me serait peutêtre diflicile de répondre. Adieu, je reviendrai demain matin , songe qu'il n'y a pas de temps à perdre.

D'Antraigues sortit, après avoir encore renouvelé ses exhortations à sa femme; mais elles n'étaient pas nécessaires pour exciter son zèle, et l'actrice, impatiente de voir son mari soustrait aux dangers qu'exagérait son amour pour lui, ne devait pas perdre un seul instant. Toutefois, près de quitter la France, elle ne renonçait pas à l'espoir d'y rentrer incessamment avec son mari comblé de dignités et d'honneurs; elle ne partageait point ses doutes fâcheux sur l'issue de la coalition qui se préparait dans le Nord contre la révolution française; enfin elle trouvait d'à-

vance , dans cet espoir d'un prochain et glorieux retour, la consolation des peines et des fatigues qu'elle allait éprouver dans la carrière nouvelle où l'entraînait son aventureux époux.

Page 1