PREPARATIFS
Le terme fatal approchait , et tous les apprêts du départ étaient terminés; mais il y avait un témoin qui , malgré le silence qu'on avait gardé à son égard, s'était douté de ce qui se passait, et surtout de ce qui était projeté : l'impatience de madame
Saiot-Huberty , îe mouvement qu'elle se donnait depuis plusieurs jours , ces nuits sans sommeil, ces allées et ces venues de quelques personnages qu'on n'avait pas encore aperçu chez l'actrice, tout annonçait à Suzanne Duriez que sa maîtresse se disposait à s'éloigner de la capitale. Elle lâcha en vain d'obtenir de madame Saint-IIuberly quelques paroles qui pussent la rassurer; en vain elle hasarda des questions sur ces apprêts extraordinaires , madame Saint- Huberty ne disait rien , n'avouait rien. Enfin la nuit où elle devait sortir de chez elle pour n'y plus rentrer était venue ; c'était à dix heures que d'Antraigues avait promis de la venir chercher, pour la conduire à la chaise de poste qui les attendait dans la rue du Faubourg-Saint-Denis, presqu'au coin de la rue de Paradis.
Sept heures venaient de sonner; madame Saint-IIuberly avait terminé sa toilette de voyage, quand enfin elle appela Suzanne Duriez : celle-ci avait les yeux tout rouges des larmes qu'elle versait depuis qu'elle
s'était assurée que sa maîtresse allait partir : madame Saint-Huberly la fit asseoir auprès d'elle :
— Suzanne, lui-dit-elle en lui prenant la main d'.une manière affectueuse, vous avez sans doute compris que j'allais entreprendre un voyage ?
— Oh I oui , madame , j'ai deviné cela ; et comment ne }'aurais-je pas deviné. Estce que vous ne reviendrez pas bientôt?
— Peut-être, mon enfant; je ne puis vous répondre d'une manière bien précise, car je ne sais moi-même si l'on n'exigera pas que je donne plus de représentations que je n'en avais promis...
— Des représentations! Madame, vous vo udriez en vain me faire accroire que c'est pour des représentai ions... Vous n'auriez pas agi avez tant de mystère à mon égard; vous m'auriez prévenue de ce voyage comme les autres fois.
Madame Sainl-Huberty sentit qu'elle ne pouvait plus long temps dissimuler.
— Eh bien, ma chère Suzanne , q.u'im-
porte le motif de mon départ! Je vais donc m'éloigner de Paris pour quelque temps.
— Dites donc de la France, madame?
Madame Saint-Huberly pâlit et rougit
tour à tour; elle était interdite, troublée par l'observation de Suzanne , observation qui était un reproche indirect adressé à l'injuste défiance de l'actrice.
— Mais, mon dieu ! Suzanne, vous semblez prendre plaisir à me contredire, à me donner des démentis sur tout ce que je vous annonce. Eh bien! que je quitte effectivement la France, ou que je voyage seulement dans une province éloignée, je me trouve également dans la triste nécessité de me séparer de vous, Suzanne ; de vous , qui m'avez toujours servie avec tant de zèle et de fidélité. Cette séparation coûte beaucoup à mon cœur, croyez-le bien, ma chère enfant, soyez bien convaincue delà sincérité de mes regrets.
— Et moi aussi, madame, je regretterai toujours ma bonne maîtresse.
— Vous trouverez facilement à vous pia-
eer; jeune , active, intelligente , vous ne serez pas embarrassée; d'ailleurs, je vous ai recommandée vivement à madame de Ma rolles, qui m'a bien promis de s'intéresser à vous; vous Tirez voir de ma part, et vous serez bien reçue.
— Oui, madame.
Et la pauvre fille pleurait, sanglottait ; madame Saint-Huberty elle-même était émue jusqu'aux larmes.
— Allons, mon amie , ne pleurez donc pas ainsi ; je reviendrai , vous dis-je , et plus tôt que vous ne pensez, et alors je vous reprendrai , je vous en donne ma parole d'honneur.
— Mais, madame, il y a déjà bien des personnes qui ont émigré aussi depuis longtemps. . .
— Émigré! Et qui vous a parlé, Suzanne, d'émigration... Est-ce que j'émigre, moi?
Madame Saint-Huberty ne croyait pas Suzanne aussi bien instruite , et elle craignit un moment que son projet n'eut été découvert par d'autres personnes. Suzanne
ne répondait rien à sa maîtresse, surprise elalarméetout àlafoisen entendantSiizannc lui parler d'émigration.
— Mais, dites-moi, Suzanne, je vous en prie, je vous en conjure , comment savezvous que je me dispose à émigrer ? Vous aurait-on adressé des questions ? vous aurait on fait des confidences au dehors?
— Non , madame, je vous le jure ; c'est moi qui ai deviné votre dessein en voyant M. le comte d'Antraigues venir ici plus souvent que de coutume. Volreair inquiet, extraordinaire, m'a donné des doutes, et la journée d'hier les a tous confirmés.
— Eh bien ! oui , ma pauvre Suzanne , je vais émigrer ; je suis forcée de céder à une nécessité impérieuse , à une volonté à laquelle il ne m'est pas permis de résister. Oui, Suzanne, je fuis en pays étranger.
— Mais non pas seule, sans doute, madame?
Madame Saint-Huberty baissa les yeux, et répondit avec hésitation à Suzanne :
,— Des amis protégeront ma fuite, car le voyage ne sera pas sans dangers.
— Je suis sûre que M. le comle d'Antraigues ne vous abandonnera pas.
— Vous ne vous trompez pas , Suzanne, et j'admire vraiment votre singulière pénétration; mais savez-vous quand je dois partir?
— Tout-à-l'heure; et moi, quand vous serez partis, que vais-je devenir?
— Ila.ssurez-vous, Suzanne, j'ai pourvu à votre sort. Un fondé de pouvoirs, qui a toute ma confiance, vous dira ce que j'ai fait pour vous.
— C'est sans doute M. Hopiquct.
— Non , vous n'ignorez pas que j'ai cessé de le voir depuis long-temps.
— Mais partirez-vous sans vous réconcilier?
— Je n'en ai pas le temps, Suzanne; toutefois soyez certaine que la personne à qui je laisse ma procuration, mérite, ainsi que Ropiquet, mon estime et la vôtre; elle
vous fera part de mes dispositions, entendezvous.
— Je vous remercie, madame, de vos nouvelles boutés pour moi, mais puisque rien ne peut maintenant empêcher votre départ, oserais-je vous prier, madame, de in'honorcr de quelque petite lettre, dès que vous serez parvenue à l'endroit où vous allez, alin que je sois sans inquiétudes sur le compte de ma chère maîtresse.
— Je promets devons écrire, Suzanne, aussitôt mon arrivée, et vous, j'espère que vous ne me laisserez pas ignorer l'état de .vos affaires; mon intérêt etmonamitié vous suivront partout ; peut-être dans des temps plus heureux , pourrai je vous témoigner ma reconnaissance, pour le dévoùment dont vous m'avez donné tant de preuves.
— Ah! ma bonne maîtresse, je suis assez payée parce que vous me dites; je ne veux pas d'autre récompense pour mes faibles services.
Le bruit de la sonnette vint tout-à-coup
interrompre ces touchans adieux entre la maîtresse et la femme de chambre: c'était le comte d'Antraigues qui devançait l'heure du rendez-vous; Suzanne s'empressa d'aller lui ouvrir la porte, et il entra enveloppé d'un large manteau sous lequel il cachait différens paquets.
— Vous voyez, dit-il à madame Saint- Huberty, que je suis exact ; je désire qu'on le soit ailleurs autant que moi.
Madame Saint-Huberty affectant avec d'Antraigues une politesse froide et réservée, le félicita sur la célérité qu'il avait mise à s'acquitter des différentes commissions dont elle l'avait chargé: mais d'Antraigues, regardant Suzanne, s'aperçut qu'elle essuyait des larmes, et se détournait même de temps en temps, pour qu'on ne remarquât pas sa douleur ; il (it un signe à sa femme , et l'attirant au fond de sa chambre à coucher :
— Tu as donc prévenu Suzanne que nous allions partir.
xi. 14
— Oh! je n'ai pas eu besoin de la prévenir, elle savait tout.
— Elle paraît bien triste, bien affligée.
— La pauvre enfanta sanglollé, pleuré, quand je lui ai dit qu'il fallait qu'elle cherchât une autre place; j'ai eu beau lui parler d'une lettre de recommandation , et de lui assurer que je la reprendrais à mon service, lors de mon retour en France, elle n'en a pas moins continuée à gémir, à verser des larmes.
— Mais, il me vient une idée, si je proposais à Suzanne de venir te rejoindre à Coblentz, quand tu y seras installée; sans doute, celte proposition la comblerait de joie. Après tout, tu ne saurais te passer d'une femme de chambre, et ces filles allemandes sont si peu intelligentes, si maladroites!... ce sont quelques frais de plus qu'il nous en coûtera, mais du moins lu auras auprès de loi une domestique fidèle, habituée à le servir, et qui le paraît fort attachée. Veux-tu que je lui fasse pari de celte proposition ?
— Oui, mon ami, et je serais charmée d'avoir ma Suzanne auprès de moi, en pays étranger.
D'Antraigues et son épouse rentrèrent dans la pièce où ils avaient laissé la femme de chambre, qui était restée debout , et continuait à pleurer :
— Suzanne, s'écria d'Antraigues, Suzanne!
Celle-ci sortant de la triste rêverie où elle était plongée, leva la tête :
— Suzanne , dit d'Antraigues , l'éloignement de votre maîtresse , vous cause donc beaucoup de chagrin? cette séparation est donc bien pénible pour vous?
— Pouvez-vous, monsieur le comte, en douter?
— Mais si l'on vous offrait les moyens de la suivre, ou de vous rendre dans quelques jours auprès d'elle; si vous pensiez la retrouver toujours bonne, toujours indulgente pour vous, que diriez-vous?
— Ah! monsieur le comte , ce serait
pour moi, sans doute, un nouveau témoignage de la bonté de madame.
— Mais enfin, balanceriez-vous? resteriez-vous en France?
— Monsieur le comte, je vous avoue que je n'espérais pas... que je ne m'attendais pas...
Suzanne embarrassée, balbutiait quelques remercimens qui n'indiquaient pas un assentiment explicite à la proposition de d'Antraigues. Celui-ci et madame Saint-Huberly se regardaient avec étonnement; ils ne savaient que penser de l'hésitation delà femmede chambre, qui, à en juger par les larmes dont ses yeux étaient encore mouillés, devait accueillir avec des transports de joie une offre faite avec une généreuse délicatesse. Comment Suzanne ne s'empressait-elle pas de l'accepter, en bénissant à la fois d'Antraigues et madame Saint-Huberty?
Mais le comte croyant qu'il n'avait pas été compris par la femme de chambre, ou qu'il s'était mal expliqué, renouvela sa question avec plus de simplicité :
— Suzanne, voulez-vous continuer à servir madame Saint- Huberly hors de France , répondez.
— Monsieur le comte , j'aime bien madame, je suis toute à elle, elle lésait bien ; mais j'aime aussi mon pays, ma famille,..
— Pensez-vous donc que vous ne les reverriez plus, parce que vous seriez allée servir madame Saint-Huberty, à Coblentz ou à Bruxelles? est-ce que votre maîtresse a dit elle-même un éternel adieu à la France.
— Que vous dirai-je , monsieur le comte? moi je ne veux pas émigrer... on m'a assuré qu'on ne revenait jamais de l'émigration , qu'on y mourait...
Ces paroles, quoiqu'elles fussent l'expression d'une terreur naïve, et d'un préjugé populaire, n'en produisirent cependant pas moins une impression pénible sur madame Saint-Huberty: elle prit alors la parole :
— Quel enfantillage, Suzanne! on dirait, à vous entendre, que je n'aime ni ma patrie, ni ma famille, parce que je vais passer
quelque temps en pays étranger ; il semblerait qu'en émigrant , on renonce aux objets sacrés de soft affection. Non, Suzanne, je ne désespère pas du tout de revenir en France, et, si j'avais la conviction qu'en franchissant la frontière française , je dois dire un éternel adieu à la terre natale, je resterais ici ; je braverais tous les dangers, la mort même. Mais, puisque vous avez des scrupules, je les respecte, je dois les respecter. Restez donc, Suzanne, restez en France, pensez seulement quelquefois à moi , aux promesses que vous m'avez faites il n'y a qu'un instant. Je compte bien vous prouver votre erreur, en vous rappelant auprès de moi, aussitôt que des temps plus calmes me permettront de satisfaire aux plus doux vœux démon cœur.
Suzanne , honteuse et confuse , n'osait plus répondre: elle baissait les yeux, de peur de lire sur la figure de sa maîtresse le mécontentement et la mauvaise humeur que lui faisait éprouver un pareil refus.
— Suzanne, ajouta d'Antraigues, réflé-
chissez bien à ce que je vous propose au nom de votre maîtresse, vous en avez encore le temps, mais hâtez-vous.
— J'ai bien réfléchi , monsieur le comte. . .
— Voyez si vous aimez mieux rester auprès de madame qui vous aime et qui vous le prouve en ce moment. . .
— Ah ! monsieur le comte, je ne pourrai jamais me décider à abandonner mon pays, à émigrer enfin !...
— Eh ! bien, Suzanne, n'en parlons plus, vous n'émigrerez pas; madame Saint-Huberty n'a point à se reprocher de vous avoir violemment éloignée d'elle ; elle a rempli son devoir.
Suzanne se précipita aux genoux de madame Saint-Huberty :
— Grâce, grâce, madame; pardonnezrnoi, si je n'ai pas le courage de vous suivre; ne m'en veuillez pas pour avoir repoussé vos offres.
— Que faites-vous donc, Suzanne? relevez-vous, je vous prie. Je n'ai rien à vous
pardonner, je n'ai pas de motif pour vous en vouloir. Vous aimez votre pays à votre manière: rien de mieux et personne n'a le droit de blâmer votre détermination.
La femme de chambre s'était relevée, et saisissant Tune des mains de madame Saint- Huberty , elle la porta à ses lèvres :
— Adieu , ma bonne maîtresse; soyez heureuse partout où vous irez et revenez le plus tôt qu'il vous sera possible; Suzanne Duriez quittera tout pour venir reprendre son service auprès de vous , car vous m'avez promis de ne point choisir une autre femme de chambre, quand vous serez de retour en France.
En ce moment neuf heures sonnèrent :
— Madame , il faut partir maintenant , dit d'Anlraigues , car la voiture doit être arrivée là-bas.
Aussitôt madame Saint-Huberty prit un petit coffre qui contenait ses effets les plus précieux, et adressant encore quelques mots de consolation et d'amitié à sa femme de chambre, suivit d'Antraigues qui avait
pris le devant ; elle avait défendu à Suzanne de les éclairer. Les deux époux descendirent rapidement l'escalier, et le portier, tirant le cordon , crut qu'ils se rendaient à quelque soirée; il ne s'avisa pas de soupçonner qu'il ne les reverrait plus.