LE VIEUX MUSICIEN
Le couple fugitif suivait la ligne des boulevards pour se rendre dans le faubourg Saint-Denis ; dans ce moment cette route était la plus sûre, car il était difficile d'être remarqué au milieu de la foule de promeneurs qui goûtaient les charmes d'une belle
soirée, et des gens qui sortaient des petits spectacles, qui s'étaient déjà multipliés dans cette partie, qui s'étend depuis la porte Saint-Martin jusqu'à la limite de ce qu'on appelle encore aujourd'hui le boulevard du Temple. D'Anlraigues et sa femme précipitaient leur marche silencieuse ; la singulière résistance de Suzanne était sans doute pour quelque chose dans leur commune tristesse; mais il y avait aussi pour eux une autre cause de chagrin, et, quelque déterminés qu'ils fussent à courir les risques de la carrière aventureuse de l'émigration, ils ne pouvaient se défendre de regrets, de pressentimens douloureux , en voyant pour la dernière fois ces boulevards, où se pressaient naguère encore tant d'élégans équipages, où la frivolité opulente et la coquetterie se disputaient les regards de la multitude; ces boulevards, où tant de fois, quand la nuit protégeait leurs promenades mystérieuses , d'Antraigues et madame Saint-Huberty avaient échangé des paroles d'amour et des rêves de bonheur.
C'était par cette même route qued'Antraigues ramenait l'actrice qu'il attendait non loin du théâtre; route un peu longue pour tout le monde , excepté pour des amans qui ne se lassent pas d'être ensemble.
Ce pays, cette patrie , malgré les torts qu'ils peuvent avoir, malgré les agitations et les troubles qui peuvent en rendre le séjour pénible , dangereux même, ils ont une voix. bien puissante sur tous les cœurs; ils parlent bien haut aux souvenirs, ils vous captivent , ils vous enchaînent au sol par des liens qu'il est bien difficile de rompre. Il y a dans l'air qu'on respire sur le sol natal, un parfum qui vous enivre ; il y a dans son horizon des bornes qu'il semble impossible de franchir , sans éprouver la plus vive douleur, sans que le cœur se serre comme s'il craignait un invincible obstacle au retour.
D'Antraigues le premier rompit le silence , afin de distraire sa femme et de l'arracher à ses tristes rêveries :
— Comprends-tu quelque chose au refus de Suzanne?
— Je ne m'y attendais guères.
— Et moi qui croyais qu'elle allait nous fatiguer des témoignages de sa reconnaissance, des transports de sa joie! mais mademoiselle Suzanne ne peut s'arracher aux douceurs de son pays! mademoiselle Suzanne est patriote.
— Que veux-tu ? il faut peut-être plus de courage que tu ne le penses... que je ne le pense moi-même pour abandonner son pays.
Madame Saint-Huberty accompagna ces paroles d'un profond soupir :
— Supposes-tu, lui répondit d'Antraigues, que cette fille ait raisonné, discuté son refus avec elle-même? a-t-elle des idées bien nettes , bien positives , sur ce que l'on doit entendre par le mot de patrie? va, je parierais que c'est un prétexte pour ne pas être séparé de quelque amant; la rue où il habite, la maison où il sert, voilà la patrie réelle de mademoiselle Suzanne ; nous trou-
verons à Coblenlz, peu de femmes de chambre émigrées; car ces dames ou ces demoiselles, sont, pour la plupart, patriotes à la façon de Suzanne.
Cette explication ironique, formée par d'Antraigues, n'obtint qu'un médiocre succès auprès de madame Saint-Huberly, dont le sourire affecté fut la seule réponse. Cependant les deux fugitifs étaient arrivés à la hauteur de la rue Grange-Batelière, à l'endroit où elle débouche sur le boulevard, en lace de la rue Richelieu .
— Voici la rue où demeure Ropiquet, dit madame Saint-Huberty .
Et elle détourna les yeux, comme si cette rue lui retraçait de pénibles souvenirs.
— Oui, répliqua d'Antraigues, et mon oncle dort en ce moment, car il se couche de bonne heure , le bonhomme! quel sera son ctonnement , quand il apprendra que nous sommes passés à l'Étranger?
— Il nous plaindra peut-être.
— El il nous excusera , car il n'a jamais été, que je sache, partisan du principe de
la révolution. S'il était plus jeune, il pourrait bien émigrer aussi!
Au moment où d'Antraigues prononçait ces derniers mots, quelqu'un passant très près de madame Saint-Huberty, au point de frôler sa robe, salua l'actrice qu'il reconnut : il se retourna même après avoir fait quelque pas en avant:
— C'est Lays, dit tout bas madameSaint- Hubeily à d'Antraigues; hâtons-nous, car je crains que cet homme ne revienne sur ses pas, pour connaître la personne qui me donne le bras, il doit-être bien étonné de me voir sur le boulevard, à cette heure, moi qu'il croit malade.
D'Antraigues engagea sa femme à passer de l'autre côté du boulevard, mais se trouvant près de la rue du Faubourg-Montmartre, ils y entrèrent pour prendre ensuite la rue Bergère, et éviter par cette route, les rencontres aussi fâcheuses que celle du chanteur de l'Opéra. Ils suivirent ensuite la rue du Faubourg-Poissonnière
sans qu'aucun autre accident vînt suspendre leur marche.
Mais alors i! y avait une garde nationale, encore tout animée du zèle que lui avait inspiré son illustre chef, le général Lafayette; alors les citoyens, encore sous le charme des illusions militaires, et fiers de porter un uniforme, se prêtaient avec une héroïque complaisance, à tenter les fatigues d'un service, que les circonstances avaient rendu très rude. Il y avait à chaque instant des collisions à prévenir, des émeutes à réprimer, dans ces temps d'effervescence politique. Les malfaiteurs voulaient aussi exploiter la révolution à leur prolit, et bravaient les lois presque réduites à l'impuissance, par suite de la désorganisation qui avait bouleversé l'ordre judiciaire; les rues de la capitale n'offraient guères de sûreté, le soir, aux habitans. Les boutiques et les magasins avaient à redouter de fréquentes attaques de la part des voleurs accourus de toutes les parties de la France, et même de l'Europe, comme à
une vaste curée dans la grande ville, dans la métropole des arts et de la civilisation. Enfin le désordre était partout, et la police, administrée par des magistrats incapables, inactifs et plus occupés dos affaires des clubs, que du salut des citoyens, et de la conservation de leurs propriétés, se reposait sur la garde nationale, du soin d'arrêter les malfaiteurs et de les conduire en prison. Aussi la garde nationale n'épargnailelle pas les patrouilles, surtout dans les quartiers isolés, refuge des brigands, ou plutôt leur quartier-général.
Mais cette surveillance, exclusivement abandonnée aux soldats citoyens , avait ses inconvéniens; ils mettaient dans leur service, une rigueur souvent tracassière , et sous le prétexte de veiller au salut et au repos des habitans, ils fesaienl souvent maudire leur protection, par des formes brutales, et les arbitraires arrestations qu'ils fesaient lorsqu'ils étaient dans l'accès de leur humeur belliqueuse. Souvent aussi , ils se fesaient un plaisir d'arrêter les da-
mes, pour s'amuser de leur terreur, pour s'égayer aux dépens de leurs maris qui venaient les réclamer au poste; ils avaient une excuse toute prêle à opposer aux réclamations et aux plaintes de l'autorité supérieure, et de leurs chefs qui étaient responsables des actes et de la conduite de leur soldat ; c'était toujours l'excès du zèle qui les avait entraînés trop loin: ils croyaient ne prendre jamais assez de précautions pour que les gens sans aveu, pour que les gens mal intentionnés ne pussent échapper à leurs poursuites vigilantes : enfin ils auraient fini par arrêter la moitié de tous les citoyens de Paris, pour assurer la tranquillité des autres.
Dans celte nuit même que d'Antraigues et son épouse avaient choisie pour se mettre en route , il y avait eu des avis, des signalemens donnés aux différens postes de la garde nationale; on avait parlé de certaines tentatives qui devaient avoir lieu dans la rue Bleue, contre deux maisons inhabitées, mais dont le mobilier était convoité de-
puis long-temps par une troupe aguerrie de voleurs; de nombreuses patrouilles avaient done été commandées pour déjouer ce projet, et mettre, s'il était possible, la main sur les conspirateurs.
Une de ces patrouilles , composée de six hommes, commandée par un caporal, avait déjà exploré quelques rues adjacentes, le voisinage où l'on supposait que les voleurs attendaient le signal pour se mettre à l'œuvre. Ce caporal était un homme âgé, mais encore plein de vivacité et de vigueur ; il donnait l'exemple de l'exactitude et du zèle, à ses camarades, et quoiqu'on lui eût offert les galons de sergent, il avait toujours refusé cet avancement qu'il ne croyait pas avoir mérité ; toute son ambition consistait à remplir exactement ses devoirs, et à être le premier au rendez-vous fixé par l'ordre du jour. Le général Lafayette avait même remarqué ce caporal ; un jour, en passant la revue de la compagnie, le Commandant-Général de la garde nationale, avait adressé des paroles
très flatteuses au modeste sous-ofïicier, qui, malgré son âge, se montrait animé d'un zèle aussi honorable.
Or, la patrouille qu'il dirigeait, était arrivée à la hauteur de la rue de Paradis : le caporal aperçut au coin de cette rue, une chaise de poste attelée de deux chevaux, stationnant près d'un mur de clôture, et loin de toute porte cochère ou grille d'habilalion. Une telle rencontre, dans ce lieu solitaire et à une telle heure, devait éveiller les soupçons d'un homme tel que le sousofficier, chef de la patrouille. Le cocher était à quelque distance de ses chevaux, et semblait aux aguets, pour répondre à un signal, ou aller au devant de quelqu'un; du moins le caporal en jugea ainsi d'après ses rapides conjectures.
— Un moment , dit-il à ses hommes, un moment, voici quelque chose là-bas, qui me semble un peu suspect; arrêtez-vous, et attendez pour avancer que je vous aie appelés ; je me charge de faire tout seul la reconnaissance.
Il leur montra du doigt la voiture et le cocher, puis fit quelques pas en avant. Mais le cocher s'aperçut aussitôt du mouvement, et courut à sa voilure pour monter sur son siège et fouetter ses chevaux , il avait déjà franchi le premier marche-pied, lorsque le caporal le saisissant par le pan de sa rhingrave :
— Halte-là, camarade; halte-là, je vous arrête!
Le cocher repoussa d'un bras vigoureux le sous-officier, et le chapeau à trois cornes de celui-ci , violemment agité par le choc, tomba près du ruisseau, où le plumet faillit souiller sa pourpre éclatante.
— A moi! soldats ! A moi ! s'écrie le caporal d'une voix forte.
Aussitôt les gardes nationaux accoururent, et d'eux d'entre eux sautèrent à la bride des chevaux pour les contenir, tandis que les autres élevaient leurs fusils vers le siège du cocher , et le menaçaient de la pointe des baïonnettes. Le caporal invita aiors le cocher à s'exécuter de bonne grâce,
attendu que toute résistance était inutile ; alors celui-ci , se rendant à ses raisons , descendit , mais en jurant , mais en blasphémant contre la garde nationale et les patrouilles qui ne laissaient circuler ni stationner librement les passans et les voitures.
Mais ce n'était pas tout : pourquoi y avaitil là une chaise de poste ? elle attendait sans doute des voyageurs , des conspirateurs ou des émigrans tout au moins, qui s'apprêtaient à aller porter à l'étranger leur or ou leur colère contre la révolution française. Chacun des gardes nationaux dut faire ces réflexions, car un vaste champ s'ouvrait aux conjectures. Or, le cocher, sommé de s'expliquer, de répondre aux questions ordinaires et légales qu'on lui adressait, se renfermait dans un système de vagues allégations qui équivalaient presque au silence. Le caporal allait donc commander au cocher de remonter sur son siège , puis conduire sous bonne escorte la voiture au poste de la barrière Saint- Denis , où il
se proposait de mettre le cocher au violon, et mener les chevaux en fourrière, lorsqu'il lui vint à l'idée que les voyageurs attendus ne pouvaient larder à paraître , et qu'ils seraient sans doute moins discrets , moins entêtés que leur aulomédon si récalcitrant aux injonctions de la garde nationale. Et puis, celui-ci jetait toujours de côté et d'autre des regards inquiets; il éprouvait une anxiété qui fut pour le caporal un trait de lumière.
Il dressa ainsi son plan stratégique ou son embuscade pour saisir les voyageurs quand ils se présenteraient. Par son ordre, deux gardes nationaux se cachèrent derrière la voiture, tandis que lui monta dans l'intérieur, après avoir ordonné au cocher de se tenir debout , à la tête de ses chevaux, le fouet sur l'épaule, et sans mouvement. Il lui avait en outre déclaré que s'il bougeait , s'il poussait un seul cri , s'il faisait le moindre geste pour éloigner les personnes qu'il attendait, il lui tirerait un coup de fusil ; et, pour <jue le cocher prît cette menace au
sérieux, il plaça le canon de son fusil en dehors de la voilure, et dans la direction du cocher, de sorte que celui-ci ne pouvait éviter la mort, s'il eût voulu violer sa consigne. Quant aux autres gardes nationaux, le caporal , nous allions dire le général , les posta à quelque dislance dans des embrasures de portes.
Dix minutes s'étaient écoulées depuis que le sous-ofïïcier avait pris ces dispositions offensives et défensives , lorsqu'il aperçut dans la rue de Paradis un homme et une femme marchant d'un pas rapide vers la chaise de poste.
— Surtout ne bouge pas, dit-il lout bas au cocher, où tu es morl !
Le cocher ne lit aucun mouvement.
Enlin l'homme et la femme s'approchèrent de la chaise de poste. Celait d'An- Iraigues et madame Saint-Huberty.
— Allons , Baptiste , dit le comle , en route , mon garçon , à la barrière Saint- Antoine î
Le cocher ne bougeait pas. D'Antraigues
qui avait déjà conduit sa femme vers la portière, dont il s'apprêtait déjà à tourner le bouton , se retourna en voyant l'immobilité de Baptiste.
— Eh bien, donc, Baptiste! que fais-tu donc là, mon ami? est-ce que tu dors ? Voyez donc , Louise , il resle là , debout , planté devant ses chevaux.
Puis, interpellant le cocher avec plus de force :
— Allons donc, Baptiste! remue-toi donc ; nous n'avons pas de temps à perdre.
Croyant qu'enfin le cocher allait se décider à monter sur son siège, il dit à madame Saint-Huberty d'ouvrir elle-même la portière de la voiture, où il la suivrait bientôt.
Madame Saint-Huberty, déjà impatientée de ces retards , tourna brusquement le bouton , et, faisant tomber le marche pied de la voiture , dont tous les stores étaient baissés, elle s'élança dans la voiture. Toutà coup un cri perçant , un cri de saisissement se fait entendre dans l'intérieur de la chaise de poste :
— Ah! ciel! ô mon Dieu!
C'était madame Saint-Huberly, dont les mains s'étaient appuyées, dans l'obscurité, sur les épaules du caporal. Au cri de sa femme, d'Antraigues accourut :
— A moi, soldats! s'écria à son tour le sous-officier qui leva aussitôt les stores de devant pour éclairer le lieu où se passait cette scène extraordinaire; il n'était pas luimême très rassuré, et cette exclamation douloureuse de la dame tombée sans mouvement à ses pieds , lui avait causé une émotion qui faisait un peu faiblir son courage.
Mais tandis que d'Antraigues , accourut au secours de sa femme , dont il avait compris le danger , se penchait pour la prendre dans ses bras et l'enlever de la voiture où elle était étendue évanouie, les soldats cachés étaient sortis de leurs retraites; ils avaient saisis au collet d'Antraigues , qui n'opposait point de résistance, et leur disait :
— Oh ! laissez -moi donc secourir cette
malheureuse , qui va peut-être périr.
Le cocher restait toujours immobile devant ses chevaux, car le canon de fusil, en saillie hors de la voiture lui rappelait encore l'ordre et la menace également terribles du caporal.
Mais celui-ci n'osait faire aucune tentative pour sortir de l'espèce de prison dans laquelle il s'était volontairement enfermé, car il lui eût fallu marcher sur le corps d'une femme. Ce qui redoublait encore sa perplexité, c'est que l'obscurité ne lui permettait pas de distinguer ce qui se passait hors de la voilure ; il entendait seulement les vives paroles échangées entre le comte d'Anlraigues et les gardes nationaux. Enfin il ordonna à un de ses fusilliers d'aller frapper à la porte d'une maison située dans la rue du Faubourg-Saint Denis, et aux fenêtres de laquelle on apercevait de la lumière ; il devait y demander une lanterne, au nom de la loi et de l'ordre puplic.
Cependant, pendant que le garde natio-
nal exécutait l'ordre de son chef, la dame revenait peu à peu de son évanouissement, et son premier mot fut : Ferdinand !
A celte exclamation d'une voix qui ne lui semblait pas inconnue, à ce nom qu'elle invoquait, le caporal sentit lout-àcoup son cœur battre avec violence ; des souvenirs charmans s'y réveillaient , s'y pressaient en foule, et bientôt une nouvelle exclamation de la dame lui rappela entièrement une voix qu'il avait entendue si souvent. Alors il calcula la gravité du danger que pouvait courir la dame prisonnière, et , pour mieux s'assurer de l'identité de la personne, il lui dit tout bas :
— N'êtes- vous pas madame Saint-Huberty?... Dans tous les cas, ne craignez rien.
— Sauvez-nous, monsieur, sauvez-nous.
— Mais c'est vous, Saint Huberly , je n'en puis plus douter...
L'actrice était revenue entièrement à elle.
— Oui, monsieur, répondit elle , je suis
Saint-Huberty; mais yous... Dieu! serait-il possible!
— Silence I je vous sauverai.
Enfin le garde national qui avait reçu l'ordre d'aller chercher de la lumière arriva avec une lanterne ; le sous-oflicier lui dit de s'approcher seul , et ordonna aux autres soldats qui entouraient d'Àntraigues de s'éloigner; puis, aidant madame Saint- Huberty à descendre de la voiture , il descendit ensuite , et prit la lanterne que tenait le fusillier, il fit signe à celui-ci de se réunir au groupe pressé autour de d'Antraigues, et, s'approchant de madame Saint- Huberly :
— Pourquoi fuyez-vous , dit-il tout bas à l'actrice?
— Il faut que je suive mon mari.
— Votre mari ! c'est lui qui est avec vous ?
— Oui... M. le comte d'Antraigues...
votre neveu !
— Saint - Huberty, cet homme vous trompej il vous perd.
— C'est mon mari , je vous le répète , mon cher Ropiquet.
— Mais il en est encore temps , voulezvous rester à Paris ? Si vous m'en croyez, vous ne partirez pas... j'arrangerai l'affaire, et mon autorité vous protégera ; vous ne serez pas inquiétée... répondez , caries momens sont précieux , et la circonstance est critique; mes hommes doivent trouver déjà bien long cet entrelien.
— Je dois suivre mon époux , mon cher Ropiquet; sauvez-nous tous deux ; ordonnez qu'on nous laisse continuer notre route.
— Oui, mais il faut que vous subissiez une épreuve qui coûtera beaucoup à votre amour-propre , à celui de Ferdinand. Si l'on savait que votre compagnon de fuite est un membre de l'Assemblée nationale, vous courriez, vous et lui, les plus grands dangers ; car le comte d'Antraigues a déjà été dénoncé aux clubs ; si quelqu'un des gardes nationaux sous mes ordres soupçonnât que ce député suspect estenlre leurs mains,
ils ne le lâcheraient pas, ils le mettraient en état d'arrestation; ainsi, gardez-vous de me démentir, lorsque je vais parler de vous à ces hommes , et vous présenter à eux comme l'actrice célèbre de l'Opéra. Subissez leurs observations , leurs plaisanteries, même, sans murmurer ; il y va de votre liberté, et peut-être de la vie dcd'Antraigues.
— Je souffrirai tout , mon cher Ropiquel ; mais de grâce, hâtez-vous de nous délivrer.
Mais, de leur côté, les gardes nationaux étaient déjà fort impatiens de voir la fin de cette aventure , et trouvaient très singulier le secret interrogatoire que leur caporal faisait subir à sa prisonnière. Ropiquet , laissant madame Saint Hubert y derrière lui, s'avança vers le groupe au milieu duquel d Ànlraigues était renfermé :
— Ah! ah! dit-il en s'adressant au comte, qu'il fil semblant de ne pas reconnaître, c'est ainsi que vous enlevez nos actrices... qui se prêtent sans doute très volontiers à l'enlèvement !
Le comte d'Antraigues se troubla à la vue de son oncle; mais bientôt, reprenant plus d'assurance :
— Mais, monsieurl'oflicier, rienneprouve que j'aie voulu...
— Ah! ah! laissez donc, monsieur, cela se devine aisément ; cette dame , nous la connaissons tous. Et qui ne l'a pas vue , applaudie, cette admirable actrice...
— Une actrice! une actrice! répètent en chœur les gardes nationaux.
— Oui , mes amis , c'est simplement madame Saint-Huberty, rien que cela.
Et Ropiquel affectait un air goguenard qui disposait les gardes nationaux à la raillerie. D'Antraigues comprit que cette scène avait été concertée rapidement entre son oncle et madame Saint-Huberty.
— Qui de vous, mes amis, continua Ropiquel, n'est pas allé au moins une fois à l'Opéra ? C'est bien madame Saint-Huberty que nous venons d'arrêter.
Puis faisant un signe à l'actrice :
— Approchez , madame , approchez ; h. 16
nous n'avons pas du tout en vie de vous causer la moindre peine. Venez montrer votre jolie figure à mes camarades, qui voudraient vous présenter leurs hommages.
Alors ce fut une révolution complète dans
les senlimens et dans les dispositions de la
patrouille; ces soldats, qui ne parlaient
d'abord que d'arrestation, de procès-verbal,
de mise en fourrière, ne pensaient plus
qu'à satisfaire leur curiosité. Voir de
près une actrice , une gloire de l'Académie
royale de Musique, une femme célèbre ,
quel passe-temps agréable pour des gardes
nationaux ! quel sujet de conversation pour
le restedela nuit, pourlelendemain, qu'une
rencontre aussi singulière. Mais il n'y avait
plus, ainsi que nous l'avons dit, de menaces,
de pensées hostiles. Pour la patrouille , il
n'y avait puisqu'une actrice, surprise dans
une intrigue amoureuse , et un amant qui
voulait sans doute mettre sa conquête à
l'abri des représailles de la jalousie.
Madame Saint-Huberty se prêta de bonne grâce au rôle que lui avaient assigné la pré-
sence d'esprit et l'adresse deRopiquet; elle alla au-devant des gardes nationaux, et puis, écartant le voile qui couvrait son visage :
— J'espère, messieurs, que vous aurez égard a ma position pénible, et que vous ne la prolongerez pas.
Les gardes nationaux l'examinèrent avec attention, et même Ropiquet poussa les scrupules de la complaisance, j usqu'à placer la lanterne presque sous les yeux de madame Saint-Huberty , afin que chacun pût reconnaître l'actrice.
— C'est bien la Saint-Huberty, c'est bien la Saint-Huberty , disaient les gardes nationaux après l'avoir regardée de près; ceux mêmes qui ne l'avaient jamais vu , qui n'avaient jamais mis le pied à l'Opéra, répétaient par esprit d'imitation ou par amourpropre :
— C'est la Saint-Huberty.
Alors Ropiquet jugea que le moment était arrivé de frapper un coup décisif en faveur des prisonniers et de détourner, de
prévenir même toute espèce de soupçons; car s'il était persuadé que l'actrice n'avait plus rien à craindre, la considération de galanterie et de politesse ne plaidaient pas d'une manière aussi victorieuse pour Ferdinand ; il fallait aussi faire un peu rire les gardes nationaux à ses dépens.
— Mais, monsieur , dit-il en s'adressant à d'Antraigues, savez-vous bien que c'est fort mal de nous enlever ainsi une de nos actrices, la première de toutes, peut-être, vous êtes bien-heureux que madame Saint- Huberty ne soil pas mineure, car je profiterais de la loi pour empêcher ce rapt qui est un véritable vol fait à nos plaisirs? Toutefois, promettez nous de nous rendre ce talent enchanteur, de ne pas le tenir trop long-temps éloigné de la scène... allons! répondez !
D'Anlraigues avait bien envie de rire de cette singulière sommation de son oncle , mais il garda son sérieux , et joua même l'embarras et la contrainte.
— Répondez donc, répliqua Ropiquet ,
ou sinon , nous vous conduisons au poste voisin.
— Je vous le promets, dit d'Antraigues, et mon intention n'a jamais été de priver le théâtre de son plus bel ornement.
— A la bonne heure , monsieur , à la bonne heure, et si vous manquez à votre promesse, vous encourerez la sévérité de notre jugement; nous tous, gens d'honneur, nous déclarerons que vous y avez manqué, et nous vous reconnaîtrons; malheur à nous, si d'ici à un mois, madame Sainl-Iluberty ne reparait pas sur la scène.
Les gardes nationaux applaudirent aux réserves de leur sous-ollicier qui prenait ainsi en main les intérêts de l'art, ainsi qu'à sa sollicitude pour les plaisirs du public parisien; ce langage, du reste, ne les étonnait pas de la part du vieux musicien, du violon émérite dont les causeries aimables faisaient le charme du corps de-garde ; mais Ropiquet n'était pas encore satisfait, il s'approcha mystérieusement de Ferdinand et lui glissa à l'oreille ces paroles
qu'il prononça , toutefois, de manière à ce que les gardes nationaux les entendissent fort distinctement :
— Quelle mine fera monsieur le Duc, quand il ne trouvera plus sa belle! car je suppose que vous ne l'avez pas prévenu , et que c'est sans permission...
Et Ropiquet se mit à rire, comme pour
donner le signal a la gaité satirique des
soldats bourgeois, qui lui répondirent par
des quolibets sur ce Duc imaginaire ;
ce devait être, selon eux, quelque vieux
jaloux , une espèce de Géronte , amoureux
ridicule, supplanté par un jeune amant.
D'Antraigues, qui avait saisi l'intention de
son oncle , entendait leurs sarcasmes ,
leurs plaisanteries, sans se déconcerter;
il paraissait même les regarder comme
des témoignages de sympathie réelle et
d'intérêt pour lui.
Enfin , lorsque Ropiquet eut reconnu que tous les obstacles à la délivrance des prisonniers et à leur départ , étaient levés , il se retourna vers madame Saint-Huberty
qu'il prit par la main, et la reconduisit galamment vers la chaise de poste dans laquelle il la fit remonter; puis appelant d'Antraigues :
— Vous, monsieur, venez donc tenir compagnie à madame, à moins que vous ne vouliez me céder votre place; moi, je vous céderais volontiers la mienne.
Les gardes nationaux s'écartèrent pour laisser passer d'Antraigues; quelques-uns d'eux donnèrent même des poignées de mains à l'amant heureux, en lui souhaitant un bon voyage et l'accompagnèrent jusqu'à la voiture.
Le cocher Baptiste, resté complètement étranger à la scène qui venait d'avoir lieu , était remonté sur son siège.
— Au faubourg Saint-Antoine, lui cria Ropiquet.
Et la voiture s'éloigna rapidement.
La patrouille commandée par Ropiquet , continua sa marche et ses explorations dans diverses rues, puis rentra au poste où , pendant toute la nuit , la conversation
roula sur le singulier épisode qui avait signalé la ronde. On glosa sur les femmes de théâtre, sur la musique, sur la danse, sur les spectacles en général et sur l'Opéra en particulier; mais on observa que Ropiquet ne prenait qu'une faible part à la conversation ; il était triste et rêveur; à peine répondait il aux questions qu'on lui adressait.
Comment donc en eùt-il été autrement ?
comment Ropiquet aurait-il pu se mêler à cet entretien , à cette causerie où chaque mot réveillait dans son cœur un douloureux souvenir, soulevait dans son esprit un fâcheux pressentiment? Il venait d'arracher madame Saint-Huberty à un danger imminent, pour la livrer à des chances non moins périlleuses, et dans ses appréhensions sur le sort de son élève , de sa jeune amie qu'il chérissait comme son enfant , il se reprochait presque le service qu'il venait de lui rendre.
« Peut-être , se disait-il à lui-même , eussé-je mieux fait de l'empêcher de
— 2^9 — partir , d'intimider Ferdinand par les menaces d'une arrestation dont il devait apprécier les terribles conséquences. Alors l'actrice effrayée, éclairée par ce funeste présage, eût sans doute reculée devant la nouvelle tentative d'une évasion, et d'Antraigues lui-même, cédant aux représentations énergiques de son oncle, se serait décidé à braver seul les périls de l'émigration qui ne pouvait être pour lui qu'un calcul , un moyen de déployer ses lalens dans la carrière de l'intrigue. Pourquoi, en effet, et dans quel intérêt cùt-il associé, aux risques de son existence aventureuse , une femme dont la profession et le nom formaient un aussi étrange contraste , avec les prétentions du grand seigneur , avec l'importance que d'Anlraigues voulait se donner. »
Mais, d'un autre cùlé , en voulant rendre service à madame Saint-Huberty , ne s'exposait-il pas lui même à des récriminations, à des reproches injustes? Son zèle, .son dévouement ne pouvaient-ils pas être mé-
connus, calomniés même? Déjà il avait apprécié les difficultés et les inconvéniens du rôle de conseiller et de médiateur , dans une affaire d'amour : ses conseils et ses avis officieux l'avaient brouillé avec l'actrice; sa nouvelle intervention aurait-elle été accueillie plus favorablement? Il était permis à Ropîquet d'en douter.
Ce sont ces doutes qui le préoccupaient si vivement, et qui le suivirent du corpsde-garde à son domicile; mais là du moins il pouvait rêver, méditer tout à son aise , sans avoir à craindre les regards de témoins importuns.