CHAPITRE X. — lüfifi
prévoyait que la domination espagnole se changerait bientôt en tyrannie, et il faisait un appel au vainqueur de Gravelines pour maintenir, avec son aide, les libertés du pays. Or, dans ce moment même, la régente, trop crédule ou trop exaspérée, accusait le prince d’Orange et le comte d’Egmont de comploter une sorte de partage des dix-sept provinces avec Bréderode, avec le duc Auguste de Saxe, avec le roi de France, avec le duc de Clèves et le duc de Lorraine. Dans cette combinaison bizarre, le vainqueur de Gravelines, cet illustre adversaire des Français, pour devenir gouverneur perpétuel de la Flandre, de l’Artois et du Hainaut, aurait cédé ces belles provinces à la maison de Valois (1). C’était une accusation calomnieuse et absurde. On verra d’ailleurs qu’elle n’a jamais été prouvée.
Le prince d’Orange s’était adressé également au comte de Homes, et il n’avait pas eu de peine à le convaincre de la nécessité d’une entrevue. Une lettre de Montigny avait jeté le comte dans une extrême perplexité. Montigny. faisait connaître à son frère le mécontentement du roi et le conjurait ainsi que ses amis d’employer tous leurs efforts à faire cesser les assemblées des sectaires. Croyant donc que le moment était venu de se concerter, le comte de Hornes joignit ses instances à celles du prince d’Orange pour engager le comte d’Egmont à se rendre à l’entrevue désirée (2).
(1) Correspondance de Philippe 11, 1. 1", p. 47S.
(î) Le comte d’Egmonl, dans sa bffense personnelle , s’exprimait en ces termes : « l’occasion principale de noslre entrevue estoit, pour adviser sur « une lettre que M. de Montigny avoit escript au comte de Hornes son frère :
* laquelle (si bien me souvient )eontenoit le grand malcontcnlcment que « S. M. avoit de tant de malheureux et exécrables actes qui s’estoient faicts « par deçà : comme aussi les presches tant pernicieuses qui s’y faisoient, « nous requérant et persuadant fort , de nous employer et nos amys à faire « cesser toutes presches et redresser toutes choses en son premier estât ; « avccq un nombre d’autres persuasions à ces lins. Dont certes ledit S r de « Montigny est grandement à louer. — Et si ce que dessus cust esté en mon « pouvoir de faire, il se peut croire que je n'y eusse rien obmis, et m’eusse
• tenu pour bien heureux de le savoir faire, niais certes pour lors autre que « Dieu ne l'eust sceu faire, pour le grand nombre des sectaires, et la fureur de « quoy ils y procedoient... »
Egmont aurait préféré que cette réunion eût lieu à Bruxelles, lorsque ses amis reviendraient h la cour. Mais le prince d’Orange, déjà brouillé avec la régente, n’ayant pas voulu y consentir, Egmont, qui était revenu seul à Bruxelles pour un jour ou deux afin de rendre compte de sa mission en Flandre, se décide à se rendre à Termonde. Le 1 er octobre, il fait connaître sa résolution au prince d’Orange. Il disait qu’il serait le jeudi suivant k Termonde, à dix heures du matin, et qu’il serait très aise de l’entretenir, car les circonstances le requéraient bien. Le matin même, la régente lui avait dit qu’elle ne doutait point que le roi n’accordàl l’assemblée des États-Généraux : elle comptait avoir une réponse dans le cours de la semaine. « Mais si elle le pense ou non , je n’en sais rien » ajoutait le comte. Il finissait en exprimant ses regrets de la conduite si offensante pour les catholiques tenue par Bréderode et Culembourg dans leurs domaines (1).
La veille de son départ pour Termonde, dans la soirée, le comte d’Egmont instruisit Marguerite de Parme qu’il allait se rendre à une entrevue demandée par le prince d’Orange. Il supposait que le prince voulait sans doute lui faire connaître l’appréhension où il était qu’on ne cherchât à le tuer par ordre du roi, et de l’aveu même de la régente. La sœur de Philippe II repartit qu’il devait désabuser le prince, quoique ce personnage, ajouta-t-elle, eût donné occasion à ses ennemis de répandre les bruits qui couraient sur son compte en gardant sans cesse auprès de lui son frère Louis de Nassau, « l’auteur de tous les troubles du pays. » Le comte lui parla en outre du dessein que l’on prêtait au roi d’arriver aux Pays-Bas avec une armée d’Espagnols et d'Italiens pour châtier les seigneurs. Il se plaignit également d’un nouveau serment qu’elle avait fait prêter par tous les capitaines des places fortes de l’Artois. La régente répondit sur ces deux points avec une grande réserve. En résumé, elle aurait bien voulu, comme elle l’écrivit au roi, détourner le comte d’Egmont du voyage de
(t) Archives de la maison d'Orangc-iïassau, t. II, p. 344.