‹ Le comte d'Egmont et le comte de Hornes (1522-1568) d'après des documents authentiques et inéditsChapitre 132 sur 187 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

plus hardies du pays. Supposons que les calvinistes de la Flandre eussent donné la main à ceux de Tournai et de Valenciennes, qui s’appuyaient eux-mêmes sur leurs coreligionnaires d’Anvers, encouragés également par les réformés de la Hollande, de la Zélande, de la Gueldre, de la Frise et d’Utrecht, que serait-il advenu? Une guerre civile et religieuse se fût engagée entre les catholiques et les protestants. Ç’eût été une lutte fratricide, car il n’y avait point alors de troupes espagnoles dans le pays. Peut-on reprocher au comte d’Egmont d’avoir voulu prévenir cette guerre intestine? Il avait encore un autre dessein en demandant la cessation volontaire et provisoire des prêches. Il voulait ôter à Philippe II un prétexte pour supprimer les privilèges des Pays-Bas et imposer à ces provinces la tyrannie espagnole. Le comte avait donc rempli son devoir, tel qu’il le comprenait. Il avait accru ses forces par une levée faite à Béthune, désarmé les redoutables paysans de la West-Flandre, obtenu la suspension des prêches dans toute la province, à l’exception des villes d’Ypres, de Gand et d’Audenarde, où il avait cependant rendu les religionnaires moins dangereux en les contenant par des garnisons (1).

Le comte d’Egmont se trouvait à Béthune lorsqu’il reçut , de la part de la régente, l’invitation d’apposer sa signature sur l’acte par lequel quatre des chevaliers de l’Ordre s’étaient déjà engagés à servir le coi envers et contre tous. Par une lettre du 14 janvier, il fit connaître ses scrupules et sa répugnance. Il ne nia point d’avoir été présent au conseil d’État lorsqu’il y avait été question, le 31 décembre, du formulaire qu’on lui présentait. Mais n’avail-il pas fait observer qu’il lui paraissait inutile de répéter une chose que tant de fois il avait dite et que, au besoin, il signerait de son sang? En recevant l’ordre de la Toison d’or, il y avait plus de vingt-deux années, n’avait-il pas juré aussi de maintenir la foi catholique? Ce serment, il l'avait

(1) Renon de France, MS., 1" partie, chap. XXX11. — Le comte d’Egmont dit, dans son mémoire de défense, qu’il aurait volontiers donné son sang pour amener également les religionnaires des trois villes récalcitrantes à consentir à une suspension temporaire des prêches. Procès, etc., p. 137.

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tenu et le tiendrait à l’avenir. La régente pouvait donc être assurée qu’il ne manquerait jamais au devoir qu’un vrai vassal et serviteur devait à son prince naturel; si le temps était venu de confirmer un pareil engagement, il croyait que cette lettre, écrite et signée de sa main, valait bien autant que tous les actes, quels qu’ils fussent. Mais la sœur de Philippe II voulait un engagement précis et irrévocable. Après avoir consulté le conseil d’État, elle répondit au comte d’Egmont, le 25 janvier, que les promesses mentionnées dans sa lettre étaient sans doute satisfaisantes, en ce qui concernait la religion et le service du souverain; que néanmoins « il convenait, « pour bien encheminer les affaires, que les principaux sei- « gneurs et personnages montrassent la voie en un temps si « difficile et perplexe, même pour ôter l’occasion à plusieurs « qui prétextaient le service du roi et le repos de' la patrie. » Elle insistait donc pour obtenir son adhésion ; comme il n’avait pas été présent à la signature des autres seigneurs, chevaliers de l’Ordre (I), elle lui envoyait deux nouveaux formulaires afin qu’il les signât à part, s’il le jugeait convenable. Le comte répondit d’Ypres, le 29, qu’il ne comprenait pas pourquoi la régente insistait, après qu’il lui avait écrit une lettre de sa main contenant tout ce que la princesse pouvait désirer d'un gentilhomme d’honneur, chevalier de l'Ordre , naturel vassal du roi, et qui toute sa vie avait fait le devoir d’homme de bien, comme il le faisait encore journellement. Puisque la régente en voulait cependant encore quelque autre témoignage, par forme d’acte, il était prêt, ajoutait-il, à le donner soit en compagnie de tous ses confrères en général, soit en particulier, et, s’il ne le faisait dès ce moment, c’était parce que les formulaires qu’on lui avait envoyés ne lui paraissaient pas conçus comme il convenait (2).

Philippe II, sous l’influence des dénonciations incessantes de

(1) Ces seigneurs étaient le duc d'Arschot, le comte de Mansfeldt, le comte de Megen et le baron de Berlaymont.

(2) Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. 520-321. — mémoire de défense du comte d’Egmont, etc. Procès, p. 132.

CH.VPITUE XII. 1366-1567.

la régente, tenait aussi le comte d’Egmont pour suspect et nourrissait contre lui un ressentiment déjà implacable. Il laissait percer sa colère et sa défiance dans la dépêche où il annonçait à sa sœur le choix qu’il avait fait du duc d’Albe pour être capitaine-général de l’armée destinée aux Pays-Bas. — Il avait vu, disait-il, ce que Noircarmes avait proposé d’écrire au comte d’Egmont afin qu’il prît les armes contre les sectaires; il n’y avait pas lieu de donner suite à cette proposition, car remettre à d’Egmont le commandement de l’armée en général, cela ne convenait pas pour beaucoup de raisons. Quant aux troupes de son gouvernement, il en disposait déjà, et il pourrait, s’il le voulait, avec celles-ci, rendre des services signalés à Dieu et au roi. — Philippe engageait la régente à se montrer attentive aux relations du comte d’Egmont avec le prince d'Orange. Il louait la fermeté qu’avait montrée sa sœur en ne souffrant pas qu’on mit en délibération au conseil d’État les trois points proposés par le comte d’Egmont. « Il eût été indécent, disait-il, de faire au roi de pareilles propositions, comme il était indigne de les imaginer (1). »

La veille du jour où il avait écrit cette dépêche presque menaçante, Philippe II adressait directement au comte d’Egmont une autre missive destinée à endormir sa méfiance. Répondant aux inquiétudes et aux plaintes exprimées par ce seigneur dans sa lettre du 1S novembre, il lui disait : « Ce n’est chose nou- « velle que là où il y a beaucoup de têtes, il y ait beaucoup de « discours. Mais vous pouvez bien être assuré que quand telle « chose viendrait à mes oreilles par autre voie que par la « vôtre, je vous garderais toujours une porte ouverte pour vous « ouïr bien et amplement, sans que je me laissasse persuader « par des rumeurs qui seraient à la charge et au déshonneur « de quelqu’un, surtout d’un personnage de tel bien et de telle « qualité comme vous êtes, d’un bon et loyal vassal qui m’a « souvent fait tant de bons et grands services. » Le roi l’engageait à persévérer dans ces sentiments, à travailler à l’apaise-

(1) Philippe II à la duchesse de Parme, 31 décembre 1366. Correspondance de Philippe //, 1. 1", p. i97.

LE COMTE d’eGMONT ET LE COMTE DE IIOIO'ES.

ment des difficultés qui se trouvaient encore dans les Pays- Bas, afin que, pendant son voyage, qu’il accélérerait tant qu’il pourrait, de nouveaux troubles n’advinssent. Il donnait d’ailleurs l’assurance que son principal but était de traiter (s’il était possible) les choses plutôt par douceur que par aigreur et sans qu’il fût besoin d’entrer au pays avec une armée, pour éviter tout dégât. Mais il rejetait la responsabilité de la ruine du pays, si les « mauvais » l’obligeaient à user des armes (1).

Vers la même époque, le comte de Hornes, retiré dans son château deWeert, recevait aussi d’Espagne des assurances insidieuses. Un ministre principal de Philippe II disait au comte qu’il ne devait point révoquer en doute l’estime que le roi avait pour lui, ni même l’amour qu’il lui portait. « Bien plus, ajoutait-il, cet amour croît à un si haut degré que je ne sais s’il y a serviteur ni vassal en qui le roi ait plus de confiance et dont il fasse plus de cas. » Il engageait enfin le descendant des Montmorency à toujours se conduire envers le roi avec l’amour et la sincérité qu’il lui avait montrés jusqu’alors (2).

Le comte de Hornes recevait encore d’Espagne d’autres assurances tout aussi formelles sur la bienveillance du roi. Tantôt Alonse de Laloo lui mandait qu’il aurait lieu sans aucun doute d’être satisfait de la résolution du souverain touchant ses affaires particulières. Tantôt il vantait l’excellent accueil que le roi ne cessait de faire au baron de Montigny, bien que ce seigneur s’exprimât très librement sur les moyens qu’il fallait employer pour remédier h l’agitation des Pays- Bas (3).

Dans sa correspondance avec son frère, le comte de Hornes ne cessait de désirer la convocation des États-Généraux. Réunis, ils auraient indiqué les moyens dé « conserver » les dix-sept

(1) Correspondance de Philippe 11 arec la duchesse de Parme (archives du royaume), fol. 204.

(2) Cette lettre manuscrite, datée de Madrid, 20 décembre 1566, n’est point signée ; mais on lit sur le dos . Ruij Gomez. Il paraît certain, en effet, qu’elle fut écrite par le favori de Philippe II ; elle est conservée aux archives de l’État dans le recueil des Lettres originales adressées à Ph. de Montmorency.

(3) Montigny' s levai en dood in Spanje. Appendice, p. 25 et 30.

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