CHAPITRE II
désormais toutes ses forces et toute sa puissance à l’extirpation des nouvelles doctrines issues de la Réformation.
Impatient de retourner en Espagne, il se hâta de pourvoir au gouvernement des Pays-Bas qu’allait laisser vacant le duc Emmanuel-Philibert de Savoie , réintégré dans ses États patrimoniaux par le traité de Càteau-Cambrésis. Pendant tout le règne de Charles-Quint, le gouvernement des Pays-Bas avait été confié à des princesses du sang, d'abord à Marguerite d’Autriche, sœur de Philippe le Beau, puis à Marie d’Autriche, reine douairière de Hongrie, sœur de l’empereur. Philippe II, par des lettres patentes signées le 8 août 1559, nomma gouvernante et régente des dix-sept provinces sa sœur naturelle, Marguerite, femme d’Octave Farnèse, duc de Parme et de Plaisance. Ce choix contraria le comte d’Egmont, le prince d’Orange et leurs amis. Ils auraient désiré que Philippe eût donné la préférence à Christine, duchesse douairière de Lorraine et nièce de Charles-Quint (1). Guillaume de Nassau, veuf d’Anne d’Egmont- Buren, avait môme recherché la main de Renée de Lorraine, fille aînée de Christine, espérant, comme le comte d'Egmont, exercer une plus grande influence sous l’administration de cette princesse. Philippe II, qui n’avait pas une entière confiance dans sa cousine, renversa ces plans.
Quelques historiens ont même assuré que le chef de la maison de Nassau ainsi que le vainqueur de Gravelines avaient brigué pour eux-mêmes l’éminente dignité qui venait d’être conférée à Marguerite (2). Cette allégation n’est nullement prouvée. Lamoral d’Egmont et Guillaume de Nassau aspiraient, l’un et l’autre, à exercer dans les Pays-Bas l’autorité que justifiaient leur naissance et leurs services, sans prétendre à devenir les rivaux de la princesse à qui, selon un usage consacré, le souverain voulait déléguer ses pouvoirs. Les hauts faits accomplis par le comte d’Egmont lui avaient donné de
(1 ) Elle était fille de Christiern II, qui avait perdu le royaume de Danemark, et d’Isabelle d'Autricbe.
(î) Voir, entre autres. Fl. Van dcrHaer, De initiis lumultuum belgicor um, p. 147.
LE COMTE d’EGMOXT ET LE COMTE DE 1IOIINES.
l’orgueil; le cœur rempli d’une fierté guerrière, il avait une confiance merveilleuse et quelquefois trop grande en sa fortune et sa renommée; capitaine redouté, cupide de gloire, il n'avait, disait-on, son semblable au monde en vaillance et hardiesse; mais son ambition avait des bornes : s’il était l’adversaire déclaré des Espagnols qui entouraient le roi, on ne pouvait toutefois suspecter son dévouement au descendant du grand empereur qu’il avait si glorieusement servi. C’est à tort aussi qu’on a voulu représenter le vainqueur de Gravelines comme un capitaine un peu brutal et d'un esprit inculte. Le comte d’Egmont parlait et écrivait plusieurs langues; il avait une grande et bonne mémoire; son intelligence cependant était plus prompte et plus vive sur le champ de bataille que dans le conseil. Il se signalait par sa bonne grâce et sa courtoisie non moins que par sa prodigalité fastueuse. En 1556, ses confrères de l’ordre de la Toison d’or, réunis en chapitre à Anvers, l’avaient repris, de même que le comte de Boussu, pour quelques excès dans les mœurs (1).
Cette frivolité n'était d’ailleurs qu’apparente et céda bientôt h de plus hautes préoccupations. Pendant le séjour du roi dans les Pays-Bas, une rivalité sourde ne cessa de régner entre les seigneurs nationaux et les Espagnols qui entouraient le monarque. Les premiers ne pouvaient souffrir que, dans leur propre pays , leur prince fût dirigé par d’autres. Un ambassadeur français écrivait même à sa cour que Guillaume de Nassau, le comte d’Egmont et le comte de Hornes haïssaient à la
(1) Grotius, Annales, liv. I". — Pontus Payen, De la guerre civile des Pays- Bas, MS. de la bibl. royale, liv. I" et liv. II; passim . — Chronique des seigneurs et comies d'Egmon t. — Histoire de l'ordre de la Toison d'or, par De Rciffenberg, p. 143-448. — Brantôme, qui a placé le comte d’Egmont dans sa curieuse galerie des Capitaines estrangers, le dépeint comme « le seigneur de la plus belle façon et de la meilleure grâce > qu'il eût jamais vu, < fût-ce parmi tas grands, parmi ses égaux, parmi les gens de guerre et parmi les dames. » — Nous pourrions citer ici une lettre inédite adressée de Braine à M. le prince de Gavre, comte d’Egroont, par Michielle B. de la Gruthuse. Elle lui dit, en le remerciant de ses bons sentiments pour elle : « Je m’appliquerai à vous servir, s’il vous est agréable, de messagière d’amour à l'endroit de mademoiselle delà Gruthuse, etc. >