CHAPITRE XII
« pont! » En prononçant ces dernières paroles, le prince d’Orange, comme s’il eût cru voir pour la dernière fois l’infortuné comte d’Egmont, l’embrassa étroitement, et ils se séparèrent en versant des larmes (1).
Le H avril, Guillaume partit d’Anvers pour son château de Breda, et, le 22, il se dirigea vers l’Allemagne. En s’éloignant des Pays-Bas, le prince d’Orange n’avait point l’intention de prendre les armes contre Philippe II; il se sentait isolé, faible, presque impuissant ; il déplorait d’être dans la disgrâce de son souverain et regrettait de devoir fuir devant le duc d’Albe (2).
Pour le comte d’Egmont, il s’enfonçait de plus en plus dans l’abîme que l’astuce espagnole creusait sous ses pas. « Ce m’a « été plaisir d’avoir entendu par vos lettres , lui écrivait Phi- « lippe II, que, suivant ce que j’avais mandé à ma sœur de
(1) Celte conversation est extraite, pour la plus grande partie, de l’écrit intitulé : The actions of the lowe counlries , wrilten by sir Roger Williams et inséré dans The Somer's collection of tracts, vol 1", p. 333-336. L’auteur déclare qu'il a entendu raconter par le prince d’Orange sa dernière entrevue avec le comte d’Egmonl ; il avait donc écrit en quelque sorte sa relation sous la dictée du prince. — Berty avait rédigé le procès-verbal officiel de la conférence de Willebroeck; mais ce document manque dans les archives de l’État. Toutefois la dépêche de la duchesse de Parme au roi du 12 avril 1567 { Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, p. 417) en contient le résumé. — Voir aussi l'Histoire des Pays-Bas de Van Meteren, fol. 47 V et Histoire des choses les plus mémorables advenues en l'Europe, etc., par Pierre Colins, chevalier et seigneur d’Hcctfelde, 2’ édition, Tournay, 1643, p. 520. On peut consulter en outre l'Histoire universelle du sieur d’Aubigné, in-fol., p. 362. Cet annaliste, qui est souvent bien informé, prétend que Guillaume, au moment où il faisait brider ses chevaux pour partir, s’adressa au comte d’Egmont en ces termes : « Ma consolation sera d'avoir voulu assister ma patrie et mes amis d'advis et d’affection : il plaist à Dieu qu’ils soyent aveugles. Vous vous souviendrez de ce que je vous dénonce. C’est que vos testes donneront le bransle à toutes les meilleures du pays, pour estre plantées en trophées, et vos corps serviront de planches pour faire passer les ennemis à la ruine du pays... •
(2) A la veille de quitter les Pays-Bas, le prince d’Orange dit à Elbertus Leoninus, professeur de l’université de Louvain qui joua plus tard un rôle important dans la révolution, « qu’il lui dcplaisoit grandement d’être tombé en la disgrâce de S. M. et qu’il ne desiroit que rentrer en la grâce d’icelle. » Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. III, p. 374.
« faire généralement renouveler les serments, vous avez renou- « vêlé les vôtres, non que cela fût nécessaire pour votre périt sonne, mais à cause du bon exemple que vous avez donné à « tous autres. » Il lui témoignait également sa satisfaction pour les bons devoirs qu’il faisait et l’assistance qu’il prêtait à la régente. Mais Philippe ne répondait rien aux sollicitations que le comte lui avait adressées pour qu’il accordât un pardon général (1).
Le comte d’Egmont, agité par les dernières paroles de Guillaume le Taciturne, ému par les sinistres rumeurs qui parvenaient jusqu’à ses oreilles, triste, tourmenté, le malheureux comte d’Egmont était comme ballotté entre l’inquiétude que le prince d’Orange avait cherché à éveiller en lui et la fatale confiance qu’il puisait dans les lettres hypocrites de Philippe II. Cédant à cette confiance funeste, il se montrait trop soumis, trop enclin même à se justifier. « Il avait tant fait en Flandre, écrivit-il au roi le 13 avril, que les prêches et l’exercice de la nouvelle religion avaient cessé en un mois de temps, et que toutes les choses y étaient comme par le passé. Le roi pouvait être assuré que, en ce qui le concernait, il ne négligerait rien pour prévenir le renouvellement des scandales qui avaient eu lieu. Il le craignait peu, au surplus, le peuple étant désarmé et les prédicants en fuite. Si, lorsque les troubles commencèrent, il avait eu à sa disposition les huit ou dix compagnies d'infanterie qui lui obéissaient à présent, il les aurait empêchés. Il espérait que le monarque serait satisfait de sa conduite; mais, comme ce temps était plein de calomnies, le roi, à sa venue, qu’il désirait voir s’effectuer bientôt, en aurait un meilleur compte (2). »
fil Le roi au comte d’Egmont, 26 mars 1567, dans la Correspondance de Philippe II avec la duchesse de Parme (archives du royaume), fol. 290 v". — Voir aussi Collection de documents inédits concernant l'histoire de la Belgique, t. 1", p. 343.
(2) Correspondance de Philippe II, t. I”, p. 824.
En ce qui concerne l’interdiction absolue des prêches, le comte d’Egmont avait été entraîné par la réaction. 11 résulte d’un document officiel que le magistrat de Gand envoya, au mois d'avril, des députés ù la cour pour