‹ Le comte d'Egmont et le comte de Hornes (1522-1568) d'après des documents authentiques et inéditsChapitre 152 sur 187 · CHAPITRE XI U · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI U

d'Espagne, le comte rejeta de nouveau ces suggestions (1). A ses yeux, sortir de Bruxelles, c’eût été s’avouer coupable et se déshonorer. Peut-être aussi soupçonnait-il Romero de vouloir lui tendre un piège.

Le comte d’Egmont avait promis à don Fernando de Tolède de dîner chez lui le 9 septembre. Il tint parole et trouva réunis le comte de Hornes, don Fadrique de Tolède, Noircarmes, Maximilien de Melun, vicomte de Gand, gouverneur d’Arras, et beaucoup d’autres gentilshommes du pays. Pendant le dîner, qui fut magnifique, le duc d’Albe envoya ses trompettes pour réjouir la compagnie. Il venait aussi d’accepter et d’envoyer chercher un fort beau cheval, qui lui était offert par le comte de Hornes (2). Vers trois heures il fit enfin prier les comtes d’Egmont et de Hornes de se rendre à l’hôtel de Jauche, oü il était logé, pour examiner ensemble les plans des fortifications de Thionville et de Luxembourg. De nouveaux messagers étant venus répéter cette invitation, le grand prieur don Fernando, qui se trouvait près du comte d’Egmont, lui dit à l’oreille : « Seigneur comte, levez-vous, prenez le meilleur cheval de votre écurie et sauvez-vous vite. » Le comte, ne pouvant réprimer son trouble, se leva de table et se retira dans une chambre voisine où le suivirent Noircarmes et deux autres qui s’étaient aperçus de son anxiété. Comme ils lui en demandaient la cause, il leur répéta les paroles du grand prieur et déclara qu’il était décidé à suivre son conseil. L’un des trois se récria et répondit : « Ne croyez pas légèrement cet étranger; quelle opinion auront de nous le duc d’Albe et tous les Espagnols? Quels propos tiendront-ils de vous? Ne diront-ils pas que Votre Excellence s’est retirée parce qu’elle se sentait coupable de quelques trahisons? Soyez convaincu qu’ils désirent surtout de voir tous

(1) Renon de France est très explicite sur cet incident (MS., 2' partie, chap. II) : « ... Voire le jour précèdent (c’est à dire la veille de l’arrestation), quelque seigneur du conseil l'avoit préadverly, ayant madame sa femme souvent déclaré qu’un capitaine espagnol qu'on soupçonne avoir esté Julian Romero, mestre de camp, esloit venu du nuit en son logis lui conseiller la retraite, etc. »

(2) La déduction de l’innocence, etc., p. 27.

les seigneurs sortir du pays pour y commander à leur fantaisie. » Le gentilhomme qui s’exprimait ainsi ignorait encore, quoiqu’il eût grand crédit auprès du duc d’Albe, une résolution que le représentant de Philippe II n’avait pas même communiquée à la régente des Pays-Bas; considérant, a-t-on dit, la grandeur et la réputation du comte d’Egmont, il devait rejeter bien loin l’idée qu’on pût en faire un prisonnier. Tel était aussi le sentiment des amis du cardinal de Granvelle. Ceux-ci, ignorant les instructions secrètes du duc d’Albe, supposaient qu’on chercherait seulement à éloigner le comte d’Egmont des Pays-Bas, afin de soustraire le conseil d’État à son influence pernicieuse! Quant à don Fernando, il pouvait être de bonne foi. Chargé par son père de surveiller sans cesse le comte d’Egmont et de prendre même, en ce jour, les dispositions nécessaires pour l’arrêter, le noble Espagnol avait sans doute été touché de la confiance chevaleresque de l’illustre capitaine. Peut-être même avait-il conçu pour lui une affection sincère. Mais quoique don Fernando de Tolède eût aventuré sa vie pour sauver celle du comte d’Egmont, l’infortuné seigneur tint le conseil de l’Espagnol pour suspect : le dîner achevé, il se transporta allègrement, avec le comte de Hornes , dans l’hôtel de Jauche et monta en une chambre haute, où le duc d’Albe avait coutume de tenir conseil (1).

Dans cette salle se trouvaient, avec le duc d’Albe, les comtes d’Arenberg et de Mansfeldt, le duc d’Arschot, Noircarmes, Chiappin Vitelli, Francisco de Ybarra et deux ingénieurs. Il était alors près de quatre heures. Cinq cents arquebusiers espagnols s’acheminaient silencieusement vers l’hôtel pour en garder les

(1) Ponlus Payen, De la guerre civile des Pays-Bas ,’ liv. IV*. — Le gentilhomme, qui détourna le comte d’Egmont de suivre le conseil de don Fernando, était peut-être Noircarmes. Ce jour même, Noircarmes, dans un entretien avec le comte d’Egmont, avait cherché à regagner sa confiance. C’est du moins ce qu’on peut inférer de la déclaration faite par le comte d’Egmonl dans ses interrogatoires (Procès, etc., p. Î59). — Voir, sur les suppositions des amis de Granvelle, la lettre adressée, le 31 août 1567, par Morillon au cardinal, dans les Archives de la maison d'Orange-Xassau, Supplim. ,

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