CHAPITRE XIII
issues. Les ingénieurs ayant déplié sur la table les plans des nouvelles fortifications, une discussion très vive s’engagea. Mais le duc d’Albe n’y prêtait qu’une attention distraite. On vient enfin l’avertir que ses ordres ont été exécutés. Van Stralen a été surpris le matin sur la route d’Anvers à Malines; Beckerzeel, conseiller du comte d’Egmont, et Alonse deLaloo, secrétaire du comte de Hornes, sont également au pouvoir des officiers qui étaient chargés de les arrêter. Le duc d'Albe lève alors la séance après avoir recommandé de faire sortir le comte d’Egmont par une porte et le comte de Hornes par une autre. Derrière l’une se tenait Sancho d'Avila, châtelain de Pavie, et capitaine des gardes du duc d’Albe : il était chargé d’arrêter le comte d’Egmont ; h l’autre porte se trouvait le capitaine Salinas, châtelain de Port-Hercule, auquel on avait assigné le comte de Hornes. Sancho d’Avila suivit le comte d’Egmont dans le jardin qu’il traversait pour se retirer, l’accosta, lui dit qu’il avait l’ordre du duc d’Albe de l’arrêter, et lui demanda son épée. Le comte, surmontant assez rapidement son émotion, répondit « qu’il était chevalier de la Toison d’or et que les personnes honorées de cette distinction ne devaient rendre leurs armes qu’à leur propre roi. » Mais il se trouvait déjà entouré de plusieurs soldats espagnols armés d’arquebuses et de hallebardes. Il ajouta cependant « que plusieurs fois il aVait défait avec son épée les ennemis de la couronne d’Espagne et que les bons services qu’il avait rendus ne devaient pas être aussi mal récompensés. » Sancho d’Avila ayant répété qu’il exécutait l'ordre du duc d’Albe et du roi, le comte d’Egmont se résigna, tira son épée et sa dague et les mit entre les mains du capitaine espagnol, qui l’emmena dans une chambre haute, tendue de drap noir et dont les fenêtres furent « barrées de fer. » Le comte de Hornes, ne se doutant nullement de ce qui se passait dans le jardin, était resté dans la salle du conseil, où il examinait encore des plans de fortification, lorsque le capitaine Salinas s’avança vers lui et lui déclara qu’il l’arrêtait au nom du roi. Le comte de Hornes, se prévalant aussi de sa qualité de chevalier de la Toison d’or, repartit qu’il ne pouvait croire que, au mépris du serment prêté par le roi à ceux de l'Ordre, on l’emprisonne-
rait et dépouillerait de ses armes. Le cpmte de Mansfeldt, qui était présent et chez lequel le comte de Hornes logeait à Bruxelles, joignit des représentations très vives aux protestations de son beau-frère. Toutefois le comte de Hornes fut également obligé de se soumettre, et le capitaine Salinas le conduisit non pas auprès du comte d’Egmont (le comte de Hornes ne devait plus jamais revoir son ami), mais dans une autre chambre, également tendue de drap noir (1).
Tandis que le secrétaire Albornez allait saisir et inventorier les papiers des deux seigneurs prisonniers ainsi que ceux de Beckerzeel, le comte d’Arenberg fut chargé de se rendre auprès de la comtesse d’Egraonl pour l’informer de l’arrestation de son mari et tâcher de la consoler.
Il fallait aussi avertir la régente des Pays-Bas, qui était restée étrangère h l’acte si grave accompli par le duc d’Albe. Le duc confia cette mission délicate à Mansfeldt et à Berlaymont. Ils dirent à la duchesse de Parme que, si elle n’avait pas été prévenue, c’était par le commandement du roi, et de peur que le ressentiment du peuple ne retombât sur elle. Mansfeldt, vivement affecté du sort du comté de Hornes, ne se chargea qu’avec la plus grande répugnance de cette dernière commission. Le comte de Iloogstraeten, l’autre beau-frère de Philippe de Montmorency, s’était retiré à Cologne d’où il ne voulait revenir qu’avec un sauf-conduit. On prétend néanmoins que le comte de Hoogstraeten, ce fidèle auxiliaire du prince d’Orange, se berça, pendant un moment, des mêmes illusions qui avaient été si fatales aux deux seigneurs emprisonnés. On rapporte qu’il était
(1) Relation officielle du duc d’Albe, dans la Correspondance de Philippe II, t. II, p. 573. « C'est le prieur (don Fernando de Tolède) qui a dirigé, dit-il, toutes ces dispositions. Personne du pays n’y a été employé. » Voir aussi Commentaires de don Bernardino de Mendoça, liv.. II, chap. VI. « La double arrestation, dit-il, s’exécuta sans bruit ni trouble, et sans que l’un connût le sort de l’autre, grâce au bon ordre que le duc y avait mis. Bien que je fusse présent, je ne saurais en faire le récit. » Mais il y a des détails précieux dans Pontus Payen, liv. IV ; dans la Déduction de l’innocence de Ph. de Montmorency, etc., p. 28 et 29; dans la Relation allemande d’un agent secret de l’empereur Maximilien II, publiée par M. Altmeyer, etc.