CHAPITRE XIII
Le 22 septembre, au matin, les comtes d’Egmont et de Hornes partirent de Bruxelles sous la garde du capitaine Salinas et entourés de forces imposantes. En avant marchaient deux compagnies d’arquebusiers à cheval; venait ensuite un régiment d’infanterie au milieu duquel les prisonniers étaient placés, le comte d’Egmont dans une litière suspendue entre deux mulets, le comte de Hornes dans un chariot commun ; trois compagnies de clievau- légers fermaient la marche. A un trait d’arquebuse de la ville, l’infanterie rebroussa chemin, à l’exception de trois cents arquebusiers, qui firent encore deux lieues. Ceux-ci furent alors relevés par cinq cents soldats venus d’Alost, où se tenait le mestre de camp Alonso de UHoa avec sept cents autres. Les prisonniers passèrent la nuit à Alost. Le lendemain, sous l’escorte de trois cents hommes de cavalerie et de douze cents fantassins, ils se remirent en route pour Gand. A moitié chemin, cinq cents hommes de la garnison de cette dernière ville étant venus grossir l’escorte, les prisonniers entrèrent dans la capitale de la Flandre sous la garde de dix-sept cents hommes d’infanterie et de cinq cents cavaliers. Les agents du duc d’Albe avaient exigé ce déploiement extraordinaire de forces, à cause de la grande autorité du comte d’Egmont en ces pays « qui ne connaissaient, disaient-ils, d’autre roi que lui. » Les deux captifs, pendant ce triste voyage, ne purent avoir aucune communication entre eux, et lorsqu’ils arrivèrent enfin au château de Gand , ils furent de nouveau enfermés dans des chambres séparées « fort étroitement et misérablement, » sans que personne pût avoir accès auprès d’eux. Leur surveillance avait été confiée par le duc d’Albe au capitaine Salinas , sur la fidélité duquel le roi, déclarait-il, pouvait se reposer (i).
L’emprisonnement de personnages aussi considérables que le comte d'Egmont et le comte de Hornes devait également produire hors du pays une sensation extraordinaire. Aussi le
(1) Juan Albornoz au secrétaire d’État Gabriel de Cayas, 3 octobre, et le duc d’Albe au roi, 1 octobre 1567, dans la Correspondance de Philippe 11, 1. 1", p. 582 et 583. Voir aussi Déduction de l'innocence de messire Philippe, baron de Montmorency, etc., p. 29.
LE COMTE d’eGMONT ET LE COMTE DE IIORNES.
duc d’Àlbe s’empressa-t-il, pour prévenir de fausses rumeurs, de faire connaître lui-même ce grave événement au pape Pie V, à l’empereur Maximilien II et aux ducs de Bavière et de Brunswick, ces derniers comme chevaliers de la Toison d’or. « J’es- « père, disait-il au grand commandeur de Castille (Requesens), « ambassadeur de Philippe II à Rome, j’espère que ces « seigneurs rendront d’eux un tel compte que tout le monde « connaîlra leur fidélité et innocence, dont on parle jusqu’ici « très différemment. » A Henri le Jeune, duc de Brunswick, il disait avoir le désir que les comtes d’Egmont et de Hornes pussent se disculper, et ce désir était aussi sincère, poursuivait-il, que si la chose concernait son propre frère (1). Mais dans sa lettre h Requesens, il faisait pressentir des événements tragiques. La venue trop prochaine du roi serait inopportune, prétendait-il, car les mesures qu’il restait à prendre attireraient sur lui une haine dont ses ministres pouvaient le décharger (2).
Le duc de Bavière semble avoir répondu le premier au duc d’Albe. 11 se réjouissait, lui mandait-il le 23 septembre, d'avoir appris son arrivée aux Pays-Bas et l’arrestation des comtes d’Egmont et de Hornes pour que ces seigneurs se disculpassent de la prévention qui existait contre eux. Il regretterait, ajoutait-il, que ces seigneurs fussent coupables. Il était d’ailleurs persuadé que l’intention du duc d’Albe, conforme à celle du roi, n’était point d’aller au delà de ce qui serait nécessaire pour le maintien de l’obéissance due au souverain légitime (3). PieV, ce pontife inexorable, manifesta un grand contentement en apprenant l’arrestation des comtes d’Egmont et de Hornes. Il trouvait fort bien la manière dont le duc d’Albe procédait et exprimait l’espoir qu’il persévérerait dans cette voie (4).
L’allégresse de Philippe II dépassait encore la satisfaction du pape. Ce roi hypocrite, qui n’avait cessé de simuler une vive
(1) Archives de la maison d'Oran ge- Nassau, t. III, p. 1!7.
(!) Le duc d'Albe à l'ambassadeur du roi à Rome, 14 septembre 1367, dans la Correspondance de Philippe II, t. I", p. 576.
(3) Corespondance de Philippe II, t. I", p. 580-581.
(4) Le grand commandeur de Castille .au roi, Rome, !9 septembre 1567, Ibid., t. p. 580.