CHAPITRE XIV
autorisation arbitraire,' le duc d'Albe institua le Conseil des Troubles.
Il se déclara le président de ce conseil et désigna verbalement, comme ses suppléants, les seigneurs de Berlaymont et de Noircarmes, lesquels ne refusèrent point cet honneur. Il leur adjoignit Adrien Nicolaï, chancelier du conseil de Gueldre; Jacques Martens, président du conseil de Flandre; Pierre Asset, président du conseil d’Artois et Jean de Blascre, conseiller du grand conseil de Malines. Mais ces magistrats nationaux eurent pour collègues deux Espagnols, le docteur Louis del Rio et le licencié Juan de Vargas, ancien membre du conseil suprême d'Italie en Espagne. Quant au ministère public, il devait être exercé par Jean Du Bois, de Gand, ancien pensionnaire des échevins de la Keure, et, depuis le 7 août 1567, procureurgénéral au grand conseil de Malines; Jean de la Porte, avocat fiscal en Flandre, et Claude Bélin, lieutenant du bailliage d’Amont, au comté de Bourgogne. Les secrétaires du conseil , des Troubles furent Jean de Vlierden, Jean Mesdach, Jacques de la Torre, espagnol, et Esleban Pratz, catalan.
En installant ses assesseurs et ses scribes, le duc d’Albe exigea d’eux le serment de tenir secret tout ce qui serait « traité » au conseil et de dénoncer ceux de leurs compagnons qui violeraient cet engagement (1). Il décida en outre que les opinions des membres seraient purement consultatives; à lui seul fut réservé le pouvoir de prononcer les sentences (2). Pour s’attribuer cette prérogative exorbitante et tyrannique, le duc d’Albe alléguait que, ne connaissant point les magistrats qu’il avait appelés au conseil des Troubles, il aurait pu être facilement abusé par eux ; il disait en outre que les jurisconsultes ne condamnaient que pour des délits prouvés, tandis que les affaires d’État étaient bien différentes des lois en vigueur dans les Pays-
(1) Registre du conseil des Troubles, par le secrétaire Jacques de la Torre (MS. — Archives de Simancas).
(î) Renon de France dit en termes formels : « Duquel conseil le duc voulut être le chef et président et que tes opinions des autres ne seraient que consultatives, la sienne décisive... » MS., S' partie, chap. II.
Bas (1). Jamais on n’avait poussé plus loin le mépris des droits les plus sacrés d’une nation. Les privilèges déjà séculaires des Pays-Bas étaient outrageusement foulés aux pieds par l’exécuteur des vengeances de Philippe II.
Les magistrats nationaux, appelés dans le conseil des Troubles, furent placés en quelque sorte sous la dépendance de Vargas et de del Rio. En effet, seuls, ces deux Espagnols eurent le droit de voter dans le conseil. Eux seuls, disait leur maître, apportaient le zèle convenable, surtout dans la cause des seigneurs arrêtés. Aussi, les désigna- t-il avec l’avocat fiscal' Claude Bélin et le secrétaire Esteban Pratz, pour instruire les procès des comtes d’Egmont et de Hornes, des seigneurs de Stralen et de Beckerzeel, et d’Alonse de Laloo (2). C’était à Vargas et à del Rio que Guillaume le Taciturne faisait allu-
(1) Le duc d’Albe an roi, 9 septembre 1567, dans la Notice sur le conseil des Troubles, de M. Gachard, p. 5. Voir en outre ce qu’il dit dans sa lettre au grand commandeur Requesens du 14 septembre et dans une autre lettre au roi du 18 septembre 1567 ( Correspondance de Philippe II, t. I", p. 578 et 577). On trouve d’aulres détails également caractéristiques dans une lettre écrite au roi parGeronimo de Roda, le 18 mai 1576, lorsque le conseil d’État eut pris le gouvernement, après la mort de Requesens. Geronimo de Roda, ancien auditeur en l’audience et chancellerie de Valiadolid, puis membre du conseil des Troubles depuis 1569, avait été vivement questionné par les principaux du conseil d’Élat sur les opérations de ce tribunal. • Ils me demandèrent, écrivit-il au roi, les commissions et instructions que nous avions en qualité de membres du conseil des Troubles. Je leur répondis que nous n’avions qu’une commission verbale du duc d’Albe, continuée par une décision écrite du grand commandeur, attendu que les membres de ce conseil n’étaient que des assesseurs du gouverneur général, et qu’ainsi, je croyais qu’ils étaient seulement chargés d’instruire les causes. Ils me répliquèrent en demandant en vertu de quelle commission ce conseil avait fait couper tant de têtes, et de personnes si principales. Je répondis qu’il ne se trouverait pas que le conseil des Troubles cQt fait couper une seule tète; que les gouverneurs généraux l’avaient fait en réclamant seulement son avis. > Correspondance de Philippe II, t. IV, p. 141.
(î) Il résulte des comptes de la recette générale des confiscations pour cause des troubles, publiés par M. Gachard dans son Rapport sur les archives de Lille, p. 384, que Vargas, Del Rio et Bélin reçurent pour leurs vacations trois écus par jour. Le salaire du procureur général Du Bois fut ilxé à la même somme.