CHAPITRE XIV
sion, lorsqu’il disait dans son Apologie : « Ils mettent le procès « de mes compagnons et le mien, contre les articles de l’Ordre « (de la Toison d’Or), contre le serment du roi, qui en était « le chef, entre les mains de je ne sais quels faquins, qui « n’étaient pas dignes d’être les valets de mes compagnons et « de moi. »
Cette flétrissure était infligée très justement à Juan Vargas. Les comtes de Nue'nar et de Hoogslraeten le signalèrent comme un homme indigne de remplir les fonctions de juge, car il avait été châtié dans son pays et même banni de l’Espagne pour s’être rendu coupable d’une action odieuse (1). Une révélation aussi grave parut émouvoir le duc d’Albe, mais, loin d’abandonner Vargas, il prétendit le placer sous la protection spéciale du roi. 11 pria en conséquence Philippe II de suspendre trois procès que Vargas avait en Espagne jusqu’à ce que celui-ci put y retourner. Les comtes de Nuenar et de Hoogstraeten lui avaient écrit, ajoutait-il, et avaient publié qu’il était incroyable qu’un homme châtié et banni d’Espagne, à la suite d’informations prises contre lui, eût commission pour décider la cause de leur beau-frère, le comte de Hornes. Le duc suppliait donc le roi d’honorer ce bon serviteur, pour que tout le monde apprît que S. M. n’avait pas envoyé aux Pays-Bas une personne telle qu’on dépeignait Juan de Vargas (2).
Louis del Rio n’avait point la détestable réputation deVargas; mais la faiblesse de son caractère le rendit le docile instrument de son collègue.
Claude Bélin de Chasney, originaire de Gy en Bourgogne, ne manquait ni de sens ni de savoir. Aussi ne tarda-t-il point à remarquer les irrégularités de la procédure à laquelle il regrettait d’être attaché comme avocat fiscal. Il fut bientôt en désaccord avec Vargas et Del Rio : mais son courage n’était pas au niveau de son érudition ; il craignait même
(1) Il avait, disail-on, « violé une orpheline de son parentage. » (Voir VanMeteren, fol. 53 V.)
(î) Le duc d'Albe au roi, 6 janvier 1368, dans la Correspondance de Philippe II, t. H, p. 3.
beaucoup le ressentiment du duc d’Albe et des seigneurs de la cour (1).
Dans le château deGand où ils avaient été conduits, les comtes d’Egmont et de Hornes étaient traités avec une rigueur extrême. Ils ne pouvaient avoir aucune communication avec le dehors, et l’accès de la forteresse était même interdit à leurs parents les plus proches. Quoique toujours séparés, on ne leur permettait pas de sortir de leurs chambres pas même pour prendre l’air dans l’enceinte du château. La comtesse d’Egmont se plaignit directement à Philippe II que son mari ne pût sortir de la chambre qui lui avait été assignée, et qu’il ne fût même pas permis à elle de l’envoyer visiter. Elle exprimait la crainte que cette détention, si contraire aux habitudes du comte, ne mît sa vie en péril, avant qu’il eût pu prouver son innocence. Aussi suppliait-elle le roi d’accorder au comte une de ses maisons pour prison, s’offrant, ainsi que ses enfants et tout son bien, pour caution. A défaut de cette grâce, elle demandait qu’on laissât au moins son mari prendre l’air dans le château de Gand. Elle se plaignait aussi qu’on eût saisi ses biens, contrairement aux lois et à l’équité, avant que son mari eût été condamné. Elle mettait toute sa confiance dans la bonté, la clémence et la jus-
(t) C’est ce qui résulte de la curieuse correspondance de Claude Bélin avec son compatriote Granvclle. Il lui écrivait le jour de la S. André 1567 : « ... Vargas et Del Rio sont deux ignorants qui ne savent point la procédure criminelle. Ils sont si opiniâtres dans leurs idées, qu'ils ne suivent jamais les avis qu’on leur donne. Je vous avouerai qu’il est bien fâcheux pour moi d’être mêlé avec des gens vains et indociles. Selon tout ce qu’ils feront il faut s'attendre à voir bientôt paraître de belles satires contre leurs procédures, et contre ceux qui en sont chargés ; pour moi je ne crains absolument que les ressentiments des grands seigneurs de la cour, parce que je n’ai pas été de leurs avis... » — Granvclle répondit le 23 décembre 1567 : «... Qui veut s’avancer ne doit tant craindre sa peau et m’esbahis que vous vous fondiez sur les écrits que l'on fera en Allemagne contre les procédures... Je tiens à honneur que les méchants parlent mal de moi, je ne voudrois qu’ils en disent bien, car l'on pourroit penser que je leur ressemblasse. Je crois qu'il faut que vous fassiez ainsi, et que sans crainte ni passion vous serviez, en ce que vous serez entremis, fidèlement à Dieu, à S. M. et à M. le Duc, qu’il lui a plu nous donner au lieu de Madame, etc. « Mémoires pour sertir à l'histoire du cardinal de Granvelle (Paris, 1751), l. II, 89 et suiv.