CHAPITRE III
« saire; il devait leur certifier enfin qu’ils lui rendraient en « cela un important service. » Granvelle ajoutait que tout ce que ces deux seigneurs feraient dans cette occasion serait d'un très grand poids, car leurs clients étaient nombreux, et ce qui se disait à leur table produisait souvent une vive impression sur les auditeurs (1).
Philippe II écrivit effectivement au comte d'Egmont et au prince d'Orange (2). Cette démarche, assez bien accueillie du comte d’Egmont, déplut beaucoup à Guillaume de Nassau. Il reprocha avec amertume à Granvelle, hors de sa présence toutefois, de vouloir lui attribuer l’opposition des États de Brabant contre l’établissement des nouveaux évêchés et de faire peser sur lui toute la responsabilité (3).
Quoique en public le comte d’Egmont, le prince d’Orange et leurs alliés montrassent encore à Granvelle un visage ami, ils n’étaient point disposés à supporter le pouvoir supérieur et mystérieux dont ce prélat était investi. Ils voyaient, avec chagrin, que nonobstant les promesses réitérées du roi, leur rôle au conseil d’État était à peu près nul. Granvelle, nommé successivement archevêque de Malines et cardinal, exerçait réellement les fonctions d’un premier ministre. Il avait attiré à lui toutes les affaires importantes et profité de l’inexpérience de la duchesse de Parme pour exciter, par des insinuations, sa défiance à l’égard des principaux seigneurs des Pays-Bas (4). Ce serait faire à ceux-ci une injure imméritée que de rechercher la cause de leur opposition contre le cardinal de Granvelle dans leur vanité blessée. Granvelle était réellement la personnification d’un sys-
(1) Granvelle à Philippe II, de Bruxelles, 28 janvier 1561, dans les Papiers iÉt al, t. VI, p. 260.
(2) La lettre est datée de Tolède, 18 février 1561. Papiers d'Êlat, t. VI, p. 278.
(3) Le prince d’Orange siégeait dans les États de Brabant en qualité de Baron de Diest. Le comte d’Egmont n’y eut accès qu’après avoir acquis, en 1565, la baronnie deGaesbeek.
(4) C’est ce que Marguerite de Parme manda elle-même à Philippe II, le 16 décembre 1564, après le départ de Granvelle. Voir Correspondance de Philippe U, t. I-, p. 332.
LE COMTE d’EGMONT ET LE COMTE DE HORNES.
tème : il voulait, comme il le disait, faire prévaloir en tout et partout la volonté religieuse et politique de son maître. « Il faut, avait-il dit à Philippe II, pendant le séjour du fils de Charles- Quint dans les Pays-Bas, il faut que les gouverneurs soutiennent dans toutes les occasions et contre tous l’autorité du Roi. » Le comte d’Egmont, le prince d’Orange et leurs alliés résistaient à des tendances despotiques qui devaient aboutir à l’asservissement des provinces. Quelle confiance pouvaient-ils avoir dans le politique égoïste et servile qui faisait profession de n’ètre pas plus Flamand qu’italien; qui n’avait d’autre but que de s’entendre bien avec son maître; qui déclarait même n’avoir d’autre fin que d’avancer ses affaires et de se conformer aux volontés du roi (1)?
Le comte d’Egmont prit l’initiative de la rupture avec Granvelle. Il avait douze ans de plus que Guillaume de Nassau et, à cette époque, exerçait une certaine influence sur son ami, qui se livrait encore avec passion à la chasse et. aux autres exercices des jeunes seigneurs de son âge. Il persuada au prince d’Orange de s’adresser au roi pour lui rappeler ses promesses et se plaindre de l’insignifiance de leur rôle. Le prince, se conformant aux conseils du comte d’Egmont, rédigea la requête, que les deux seigneurs datèrent de Bruxelles, le 23 juillet 1561. Le 27, le comte écrivit confidentiellement à Francisco de Erasso, trésorier général en Espagne, et l’un des adversaires de Granvelle. Il le priait de remettre lui-même la requête au roi. Il aurait pu, disait-il, l’envoyer par quelque gentilhomme de sa maison; mais il ne l’avait pas fait afin que la chose demeurât plus secrète. Le comte d’Egmont, ayant été appelé en Hollande pour des affaires importantes, retint encore cette lettre pendant trois semaines. Enfin, le 15 août, il envoya en Espagne un dourrier exprès. Il priait Erasso d’assurer à Philippe II , de sa part et de celle du prince d’Orange, qu’aucune passion particulière n’avait déterminé leur démarche; qu’ils n’y avaient été portés que par leur zèle pour le service du roi. On ne saurait
(1) Mémoires pour servir à l’histoire du cardinal de Granvelle, par un religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Vanne (Paris, 1753), t. 11, p. 103,