CHAPITRE III
victime de son zèle religieux et monarchique. «C’est, disait-il, « parce que je suis le ministre de cette sainte entreprise (l’érec- « tion des nouveaux évêchés) et que je défends en toute occa- « sion l’autorité de V. M. que je suis en butte à tant de « tracasseries. »
Le comte de Hornes s’était conformé fidèlement aux recommandations du roi, soit en présence de la duchesse de Parme, soit dans ses entretiens avec les autres membres du conseil d’État. En public aussi, il s’exprimait de la manière la plus convenable (1). C’était alors, aux yeux de Granvelle, un grand mérite, car l’opposition contre l’influence de la politique espagnole grandissait chaque jour. On entendait dire qu’en Espagne on voulait la destruction des Pays-Bas. On parlait avec une telle liberté qu’il était à craindre, à tout moment, qu’on ne provoquât le soulèvement du peuple (2).
Granvelle, pour calmer ce mécontentement, n’imaginait point d’autre moyen que de dénoncer sans relâche les principaux seigneurs. Quelque temps après avoir fait l’éloge du comte de Hornes, il incriminait la correspondance fréquente que le comte d’Egmont entretenait avec le roi de Bohême (l’archiduc Maximilien d’Autriche) parce qu’on soupçonnait, disait-il, qu’elle pourrait bien avoir pour but de mettre ce prince à la tête du gouvernement des Pays-Bas. « A vrai dire, ajoutait-il, « je considère le comte d’Egmont comme un des hommes les « plus loyaux et en qui V. M. peut avoir le plus de confiance, « si toutefois les apparences ne sont pas trompeuses (3). »
Telle était la tactique du cardinal de Granvelle. Il procédait sans cesse par des insinuations calculées de manière à porter le trouble et la déliance dans l’esprit soupçonneux de Philippe II et à exciter en lui un ressentiment implacable contre les adversaires de sa politique.
Le comte de Hornes aussi entretenait une correspondance
(1) Granvelle au roi, 15 décembre 1561. Papiers d'Élat, t. VI, p. 453.
(4) Granvelle à Gonçalo Ferez, 16 janvier 1564. Corresp. de Philippe II, 1. 1”, p. 198.
(3) Granvelle au roi, 14 mars 1564. Papiers i’État, t. VI, 533-537.
amicale avec le roi de Bohême. Leurs lettres, qui existent encore, n’avaient nullement pour objet un complot contre la souveraineté de Philippe II dans les Pays-Bas. L’archiduc Maximilien avait eu des relations familières avec les comtes d’Egmont et de Hornes à la cour de Charles-Quint. Il désirait, comme il l’écrivait lui-même, entretenir des rapports affectueux avec l’un et l’autre, promettant de d&nontrer qu’il ne perdrait point le souvenir d’une ancienne liaison (1).
Granvelle suspectait, d’une manière odieuse, toutes les démarches de ses antagonistes. Déjà il les avait accusés de conspirer contre lui et d’en vouloir à sa vie. Les principaux seigneurs des Pays-Bas combattaient ouvertement le système politique personnifié dans Granvelle; mais où étaient les preuves qu’ils voulussent recourir à l’assassinat pour se défaire du ministre en qui Philippe II avait placé sa confiance? Les principaux seigneurs étaient opposés aux nouveaux évêchés, à l’Inquisition, à la concentration du pouvoir dans un comité mystérieux et à cette propension qui tendait à changer en despotisme l’antique liberté des Pays-Bas; mais pourquoi les accuser de tramer dans l’ombre le meurtre d'un prince de l’Église?
Le comte d'Egmont, après avoir d’abord approuvé l’érection de sièges épiscopaux à Ypres et à Bruges, s’était montré contraire à cette mesure, quand il avait pu mieux apprécier les étroites relations de la nouvelle organisation ecclésiastique avec le système de gouvernement dont elle était la base. Le comte de Hornes aussi, après avoir, pour obéir à Philippe II, répété les recommandations du roi, n’hésita point à lui exposer qu’il se trompait en faisant consister le salut du pays dans l’établissement des nouveaux sièges épiscopaux (2). Leur blâme s’attachait moins à cet acte isolément qu’aux projets qu’il devait favoriser et qui, à leurs yeux, pouvaient amener la ruine du pays. « Les seigneurs, écrivait Granvelle au roi, agissent
(t) L’archiduc Maximilien au comte de Hornes, de Prague, 4 février 1563, dans les Lettres originales écrites à Ph. de Montmorency, comte de Bornes, et saisies lors de l’arrestation de ce seigneur ( Arch. du royaume, Papiers d’État, n‘23l).
(*) Papiers d'État, t. VI, p. 53S. — Déduction de l’innocence, etc., p. 375.