CHAPITRE III
le désir d’éloigner Simon Renard des Pays-Bas, bien que celui-ci se fût vivement défendu d’être l’instigateur du cardinal de Granvelle (1). Philippe n’était pas moins explicite dans la lettre qu’il écrivit le même jour à ce dernier. Il lui exprimait la peine qu’il avait ressentie des faussetés et des calomnies publiées contre lui et si contraires k la raison et à la vérité. Il le remerciait de ce que, dans l’intérêt de son service, il voulait bien les dissimuler. Il ne ferait aucune démonstration à cet égard puisque tel était l’avis du cardinal; mais, ajoutait-il d’une manière menaçante, il saurait saisir l’occasion de faire ce qui conviendra. Il se proposait de déclarer à Montigny combien on avait tort de calomnier le cardinal au lieu de lui savoir gré de la sollicitude qu’il consacrait au bien du pays. Il ne croyait pas que la crainte que l’on montrait de l’Inquisition, à l’occasion de l’érection des nouveaux évêchés, fût sincère; ce que l’on craignait, c’était l’introduction dans les États de Brabant de personnes dévouées à son service, et c’était pour lui un motif d’insister afin que cette affaire fût consommée (2).
Plusieurs circonstances particulières avaient contribué à donner plus d’animosité à l’opposition, très légitime d’ailleurs, des principaux seigneurs contre Granvelle. Indépendamment de ses griefs antérieurs, le comte de Hornes reprochait au cardinal d’avoir, pendant qu’il était en Espagne, rendu infructueuse une transaction importante avec la ville d’Anvers au sujet des villages de Burght et de Zwyndrecht (3). Le comte d’Egmont avait un motif plus grave de mécontentement. Le gouvernement de Hesdin, un des plus beaux et des plus fructueux de la Flandre, étant devenu vacant par le décès du seigneur de Noyelles, Egmont proposa de le confier à Jean de Croy, comte du Rœulx. Ce candidat était très renommé parmi les gens de guerre pour sa valeur et son extrême hardiesse; il pouvait en outre se prévaloir des grands services rendus à Charles-Quint par son père, Adrien de Croy. Malgré les pressantes recomman-
(1) Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. 407. — Papiers d'Êlat, t. Y, p. 15.
(4) Correspondance de Philippe II, t. I”, p. 408.
(3) Déduction de l'Innocence, etc., p. 75.
LE COMTE d’EGMONT ET LE COMTE DE HORNES.
dations du gouverneur de la Flandre et de l’Artois, qu’appuyaient le prince d’Orange et d’autres seigneurs principaux de la cour, Philippe II donna la préférence à Antoine de Helfaut , seigneur de Havroult, dont le titre principal était l’appui de Granvelle. L’humiliation qui lui était infligée avec tant d’injustice transporta de colère l’impétueux Egmont. En plein conseil, et malgré la présence de la duchesse de Parme, il s’éleva avec indignation contre l’outrecuidance du cardinal de Granvelle, qui avait osé contrecarrer toute la noblesse du pays; il se plaignit aussi avec amertume du roi qui faisait si peu de cas des recommandations de tant de seigneurs et se laissait gouverner par un prêtre. Il fallut que le prince d’Orange, le marquis de Berghes et le baron de Montigny intervinssent pour calmer le vainqueur de Gravelines (1). Granvelle ne s’était pas borné d’ailleurs à frustrer les espérances de Jean de Croy; il avait empêché en outre le comte d’Egmont d’obtenir le commandement des troupes et le prince d’Orange d’être nommé surintendant pour les affaires du Brabant.
Mais ces seigneurs, que l’on traitait avec tant de dédain et de méfiance, étaient-ils donc des factieux? Granvelle lui-même se vit encore obligé de rendre hommage à leur loyauté. On craignait que la guerre civile et religieuse, dont la France était le théâtre, n’engendrât une lutte analogue dans les Pays-Bas entre les protestants et les catholiques. « Ce qui nous a sauvés, disait « Granvelle, c’est qu’aucun de ces seigneurs ne s’est déclaré ; « car, si quelqu’un d’eux le faisait, il n’y a que Dieu qui pour- « rait empêcher que l’exemple de la France ne fût imité dans « ce pays (2). » Quel était donc, d’après le cardinal de Granvelle lui-même , le crime du comte d’Egmont et de ses adhérents ? Ils se plaignaient de n’être appelés au conseil que pour la forme; ils se défiaient des tendances despotiques du cardinal; ils voulaient soutenir les privilèges et la liberté du pays,
(1) Pontus Payen, De la guerre civile des Pays-Bas, liv. 11. — Voir aussi F. Haræus, Annales ducum seu Principum Brabantiæ (Anvers, 1623, in-fol.), t. III, p. 15.
(t) Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. Î30.