CHAPITRE IV
infinité de gens, et que sa présence compromettait le succès des affaires et l’autorité royale. Ils ne dissimulaient point qu’ils étaient appuyés par plusieurs des principaux seigneurs, ayant charge de gouvernements, et par d’autres. C’était, d’accord avec eux, qu’ils demandaient le prompt rappel du cardinal, car la ruine des Pays-Bas était apparente s’il conservait le maniement des affaires. Le pays serait reconnaissant au roi d’une décision conforme au vœu qu’ils exprimaient; tous, nobles, États, peuple, ne désiraient ce changement qu’en vue de la prospérité et de la grandeur du prince. Les pétitionnaires, ne confondant pas la régente avec le ministre omnipotent, déclaraient qu’ils étaient fort contents de cette princesse et qu’ils n’avaient qu’à s’en louer. Enfin, pour qu’on ne pût dire que leur remontrance était suggérée par une ambition insatiable ou par la recherche de leur profit particulier, ils demandaient de pouvoir se retirer du conseil d’État. Il ne leur semblait pas convenable, tant pour le service du roi que pour leur réputation, de siéger plus longtemps au conseil avec le cardinal. Ils terminaient celte supplique en donnant au roi l’assurance que, en ce qui regardait la religion , ils feraient toujours les devoirs de bons sujets et de vassaux catholiques. Et sans le bon zèle, ajoutaient-ils, que les seigneurs principaux, la noblesse et autres gens de bienmontraient pour la religion, le pays ne serait plus en repos; car le commun peuple était assez infecté, et ni la vie du cardinal de Granvelle ni son autorité ne remédieraient aux progrès des nouvelles sectes (1). Le comte de Hornes, d’après ses propres déclarations, ne dissimulait point aux amis même du cardinal que son opposition contre ce ministre procédait non seulement de son mauvais gouvernement et de son ambition, mais aussi de sa mauvaise vie (2).
(1) Supplément à l’histoire des guerres civiles de Flandre, etc., t. 11, p. 271- 273. — 1. Hopperus, Mémorial des troubles des Pays-Bas, chap. IV.
(2) Défense personnelle du comte de Hornes, dans le Supplément à l'histoire des guerres civiles, etc., I. I", p. 144. « Ne defaillant à ce, dit Hopperus, la commune voix du peuple, qui déjà avait opinion que le cardinal cstoit homme ambitieux , avare et convolteux de ses plaisirs, tacbant à se faire grand et à mettre lesdits pays en servitude des Espagnols... ■
LE COMTE d’EGMONT ET LE COMTE DE HORNES.
Les trois seigneurs prirent la résolution de s’absenter de Bruxelles jusqu’à ce que le roi leur eût accordé la satisfaction qu’ils demandaient. Ces projets s’étant ébruités, le comte d'Egmont en fit des reproches au comte d’Arenberg, qui lui répondit qu’il n’y était pour rien, et que, si leurs trames étaient connues, ils ne devaient l’imputer qu’à eux-mêmes, qui ne parlaient jamais d'autre chose. Egmont ayant répliqué que lui seul pouvait les avoir divulguées, Arenberg maintint ce qu’il avait dit et ajouta que, si l’on voulait faire venir en sa présence celui qui l’accusait, il était prêt à lui donner un démenti (1). On ne tarda point à savoir aussi que trois ou quatre jours avant les Rameaux, le marquis de Berghes était venu secrètement à l’abbaye de Forest, près de Bruxelles, oü se rendirent, avec le même mystère, le prince d’Orange et le comte de Hornes, puis le comte d’Egmont amené par Montigny. Le prince d’Orange partit ensuite pour Breda ; le comte de Hornes retourna dans son château de Weert et le comte d’Egmont se rendit en Hollande (2).
La régente et Granvelle les dénonçaient à l’envi au roi. Le cardinal reprochait au comte de Hornes et à son frère de dire hautement que c’était mal de verser du sang pour les affaires de religion (3). Ces sentiments de tolérance affichés par quelques seigneurs étaient connus au dehors : vingt mille Belges, qui s’étaient sauvés en Angleterre pour se soustraire au bûcher, voyaient même dans la rupture entre Granvelle et les principaux membres de la noblesse le signal d’un prochain changement (4). La régente informait Philippe que le comte d’Egmont parlait ordinairement avec toute sorte de gens, disant qu’ils devraient s’unir pour la liberté et le bien du pays. Cette attitude l’avait extrêmement émerveillée, ajoutait-elle, parce que, comme elle l’avait écrit autrefois , elle tenait le comte d’Egmont
(t) La duchesse de Parme au roi, 9 mai 1563. Correspondance de Philippe II, t. I", p. 248.
(2) Le cardinal de Granvelle au roi, 14 avril 1563. Ibid., t. I”, p. Î45.
(3) Le cardinal de Granvelle au roi, 9 mai 1563, Ibid., t. 1", p. 249.
(4) Correspondance de Philippe II, t. I”, p. 247.