CHAPITRE IV
leurs plaintes. En même temps , il adressait une lettre autographe au comte d’Egmont pour lui faire savoir qu’il serait bien aise d’apprendre de lui les raisons qui n’étaient pas exposées dans la requête collective. Philippe recommanda à la régente de feindre de tout ignorer jusqu’à ce que le comte d’Egmont vînt lui demander la permission de se rendre en Espagne, et cette permission, elle devait la lui accorder, « Mon but en « cela, disait Philippe II, est de les diviser et de gagner du « temps : il me parait d’ailleurs que M. d’Egmont, séparé « des autres, sera plus traitable et plus facile à mettre à la « raison (1). »
Le 29 juin, au soir, le courrier de Madrid étant arrivé à Bruxelles, le comte d’Egmont vint au palais et remit à la régente la lettre autographe par laquelle le roi l’engageait à se rendre en Espagne. Il lui dit que, quoiqu’il eût résolu de ne pas quitter les Pays-Bas, il ferait volontiers ce voyage pour aller baiser les mains de S. M. ; mais il ne pouvait aller en Espagne pour rendre compte des affaires du pays, avant de s’être concerté avec le prince d’Orange et le comte de Hornes. La régente s’efforça en vain de le faire changer de résolution; il déclara de nouveau qu’il ne pouvait rien résoudre sans avoir conféré avec le comte de Hornes et le prince d’Orange. Ceux-ci, qui avaient passé ensemble plusieurs jours au château de Breda et à La Haye, revinrent à Bruxelles le 10 juillet. Le lendemain, ils rendirent visite à la duchesse, en compagnie du comte d’Egmont. Ce dernier prit la parole. Le roi, dit-il, ayant répondu à la lettre qu’eux trois lui avaient écrite, tant en leur nom qu’en celui d’autres seigneurs de l’Ordre et gouverneurs des provinces, il était convenable qu’ils convoquassent ces mêmes personnages pour les consulter sur la réponse qu’ils adresseraient au souverain : ils demandaient donc à la duchesse l’autorisation nécessaire. Marguerite repartit qu’ils pouvaient communiquer entre eux par correspondance; que cela ne ferait point tant de bruit et déplairait moins au roi. Le comte d’Egmont fît alors remarquer que, si la réunion des seigneurs à Bruxelles
(1) Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. S50.
LF. COMTE d’f.GMONT ET I.E COMTE DE MORNES.
était désagréable à la duchesse, cette assemblée pourrait avoir lieu ailleurs, mais qu’il était impossible à eux trois de répondre au roi, sans avoir consulté ceux qui avaient concouru à l’envoi de leur première lettre. Il fut enfin décidé que la réunion aurait lieu à Bruxelles. La régente y avait consenti, parce qu’il lui paraissait plus facile de surveiller une assemblée qui aurait lieu dans cette ville. Elle demanda ensuite aux trois seigneurs s’il n’y avait pas quelque moyen d’accommoder leurs différends avec le cardinal. Le prince d’Orange répondit aussitôt qu’il n’en voyait aucun, et le comte d’Egmont parla dans le même sens. La duchesse exprima aussi le désir que l’un d'eux se rendît près du roi pour l’informer particulièrement de ce qui se passait. Le comte de Hornes se disposait à parler; mais le comte d’Egmont l’interrompit, et, montrant à la régente la lettre qu’ils avaient écrite au roi ainsi que la réponse du monarque, se plaignit de ce que celle-ci eût tant tardé (1).
Le cardinal, à qui le roi avait fait connaître ses dernières résolutions, semble n’avoir eu qu’une confiance assez médiocre dans l’expédient tenté par Philippe IL II faisait le plus grand éloge des sentiments religieux et monarchiques du comte d’Egmont; il soutenait encore que ce seigneur était bon naturellement et qu’il se laissait seulement entraîner par l’exemple. Dans une occasion récente, se trouvant au conseil d’État avec la régente, le président Viglius et le cardinal, il avait même dit (selon ce dernier) qu’il lui paraîtrait toujours bien que les édits concernant la religion s’exécutassent. Il y avait donc un grand inconvénient à enlever des Pays-Bas celui des seigneurs en qui le roi pouvait avoir le plus de confiance et à laisser en son lieu des gens auxquels il ne pourrait plus, à beaucoup près, se fier autant. Toutefois, il ne fallait pas se dissimuler que le comte n’abandonnerait point ses amis et que, s'il allait en Espagne, ce serait avec l’espoir d’en rapporter une décision conforme aux vœux de ses collègues. Il avait même déclaré confidentiellement à un tiers que, s'il retournait aussi mécontent que le
(I) La duchesse de Parme au roi, Bruxelles, 14 juillet 1363, dans la Coirespondance de Philippe II, 1. 1”, p. 455 .