CHAPITRE V
et le prince d’Orange avaient voulu prouver aux états qu’il régnait entre eux une liaison des plus étroites (1).
Tendant l’absence de Granvelle, les trois seigneurs avaient reparu deux fois au conseil d’État, le 4 et le 5 décembre. La régente rendit un éclatant témoignage de leur loyauté. Le Tl décembre, elle écrivit à Philippe II que le comte d’Egmont et les autres seigneurs montraient infiniment de zèle pour son service. Elle rapportait aussi un entretien important qu’elle venait d’avoir avec le comte d’Egmont, mécontent de la froideur du roi à son égard et ulcéré contre le cardinal de Granvelle, à qui il imputait les calomnies dont il était l'objet. Le comte se plaignit que la réponse du roi tardât tant, et il dit résolument que les choses ne pouvaient rester ainsi , qu’il était nécessaire ou que le roi les éloignât du gouvernement et y laissât le cardinal, ou qu’il en éloignât le cardinal et les y laissât. La régente lui répondit, en tâchant de l’adoucir, que le roi était très prudent et qu’elle ne doutait pas qu’ils ne fussent satisfaits de la résolution qu’il aurait prise, et que, comme ses fidèles vassaux, ils ne s’empressassent de s’y conformer. Il répliqua que, quelle que fût cette résolution, il était impossible qu’eux et le cardinal s’entendissent, les choses en étant venues au point où elles étaient. La régente voulut changer de conversation; mais le comte se plaignit avec plus d’amertume de la situation intolérable qui leur était imposée, â lui et à ses amis. — « Comment « est-il possible, s’écria-t-il, que nous soyons ainsi, lorsqu’il y « a des personnes (sans en nommer aucune) qui ont dit que « nous avions commis crime de lèse-majesté et que nos biens « seraient de bonne confiscation pour le roi? » — La régente répondit vivement qu’elle ne pouvait se persuader qu’il existât quelqu’un d’assez imprudent pour avoir tenu un langage si contraire aux intentions du roi; que, si cela avait eu lieu, ce ne pouvait être que le fait de quelque esprit pernicieux, poussé par le désir de semer h son profit la zizanie dans le pays ; qu’elle connaissait au roi tant d'affection pour ces seigneurs
(1) Le cardinal de Granvelle an roi, de Cantecroix, 10 décembre 1563. Correspondance de Philippe II, l. 1", p. S71.
LE COMTE d’eGMONT ET LE COMTE DE HOKNES.
qu’elle était certaine qu’il accueillerait fort mal quiconque voudrait faire de tels offices auprès d’elle. La conversation se termina sans que Marguerite, comme elle le manda au roi, eût montré davantage au comte d’Egmont que Philippe avait de lui une telle opinion (1).
Le conflit entre le cardinal de Granvelle et les principaux seigneurs des Pays-Bas venait de donner lieu à une nouvelle manifestation, qui tendait à resserrer les liens de la ligue et à lui assurer une retentissante publicité. Vers la fin de l’année, plusieurs de ces grands, se trouvant réunis dans un banquet, chez le trésorier Schets, seigneur de Grobbendoncq , eurent l’idée d'adopter une livrée commune. Le sort devait désigner celui qui indiquerait la livrée ; il tomba sur le comte d’Egmont. Ce seigneur fit faire un habit de couleur sombre et tout uni, relevé par des capuchons et une marotte brodée sur la manche. On ne pouvait nier l’allusion dirigée contre le cardinal. Aussi le comte d’Egmout, lors de son voyage en Espagne en 1565, déclara-t-il avec franchise au roi que la noblesse, sans cesse harcelée par le cardinal de Granvelle , avait adopté cette livrée comme un acte de représailles. Une démonstration aussi directe devait porter au comble l’irritation du cardinal; il la signala au roi en ces termes : « C’est une bien mauvaise affaire « que celle de la livrée adoptée par ces seigneurs et leurs « adhérents, non pas précisément à cause de l’invention des « marottes et des chaperons, qui est la moindre des choses, « mais parce que de tels signes extérieurs annoncent une « sanction donnée à la ligue, chose que ne doit souffrir à « aucun titre tout prince quelque peu jaloux de son auto- « rité (2). » Et qui en était plus jaloux que Philippe II?
Les seigneurs ligués, après avoir affiché si malignement leur hostilité contre Granvelle, voulaient prendre une autre résolution également très grave. Ils se seraient retirés chez eux, si le comte d’Egmont ne les en eût dissuadés. Egmont se montrait cependant très affecté de ce que, ayant écrit au roi, dès avant
(t) Correspondance de Philippe II, t. I", p. Î7G. (i) Papiers d'Êtat, t. VII, p. 19,1.