CHAPITRE VI. — 15M-1S
Les cmblèmesanticardinalistes eurent une très grande vogue, un avait vu plus d'une fois Bréderode affublé d’un manleau de cardinal ou d’une robe de cordelier. Il était toujours secondé par son cousin Guillaume de la Marck, seigneur de Lumey. Celui-ci portait ordinairement une queue de renard à son chapeau, en guise de panache, et ses serviteurs faisaient de même. Quant aux seigneurs ligués, ils ne s’étaient pas bornés h faire broder les trousses de (lèches sur les manteaux de leurs serviteurs, ils avaient encore voulu que les hommes d'armes et les archers des compagnies d'ordonnances placées sous leur commandement adoptassent le même signe de ralliement (IL
Quoique la régente désapprouvât toutes ces démonstrations, elle s’irritait plus que personne de l’influence occulte conservée par le cardinal de Granvelle. On ne pouvait parler devant elle de ce prélat sans qu’elle devint rouge de colère (2). Elle n’était pas moins exaspérée contre Viglius. Elle se plaignit au roi de ce que, depuis le départ de Granvelle, Viglius lui faisait souffrir les peines de l’enfer, eu traversant les mesures qu’exigeait le service du souverain (3). Elle alla plus loin; elle crut, pour la décharge de sa conscience, devoir parler ü Philippe II avec une liberté qui ne lui était pas ordinaire. Elle lui dit que toutes les vues du cardinal de Granvelle, du président Viglius et de leur « séquelle » tendaient it bouleverser les Pays-Bas, afin que le roi, lorsqu’il arriverait dans ces provinces, les trouvât en révolution. Ils espéraient alors pêcher en eau trouble et s’emparer de toutes les affaires : car tel était le but qu'ils poursuivaient depuis longtemps. C'était aussi le motif de leur opposition îi rassemblée des Étals-Généraux. Ils craignaient en outre, si la tranquillité se rétablissait dans le pays, qu’on ne lût dans leurs
> 1 1 Pontus Payen, liv. I". — « Lu livrée se porte maintenant et est de six flesches en chuscune trousse avec entrelacement de Heurs ou autres choses semblables... » Le secrétaire Bave à Granvelle, Bruxelles, 20 avril ISCi Papiers d'étal, t. Vil, p. 51K.
(î) Papiers d'Ètat, etc., t. VIII. p. liii.
(3) Correspondance de Philippe II, t. P , p. 31 i.
livres et qu’on ne découvrît leurs injustices, leurs simonies et leurs rapines (1).
Le comte d’Egmont était donc en haute faveur auprès de la régente , et il possédait même sur ses collègues une sorte de préséance. Si le prince d’Orange, dans l’intérêt du parti national, affectait de l'indifférence sur ce point, il n’en était pas de même de sa femme et de ses serviteurs. Anne de Saxe, pour ne céder en rien devant le monde :'i Sabine de Bavière, la tenait en public par le bras; si les deux princesses rencontraient une porte trop étroite, elles se serraient l’une sur l’autre, dit un contemporain , pour passer en même temps. Quant aux serviteurs, ils ne dissimulaient point leur mécontentement. Mais l’espoir fondé par les cardinalistes sur cette rivalité féminine et domestique fut déçu. Le prince d’Orange continua d’accorder au comte d’Egmont les égards que ce seigneur méritait par son âge et par l’éclat de ses services. Leur union ne fut pas troublée (2).
Philippe II ayant enjoint h Simon Renard de se rendre en Espagne, les antagonistes de Granvelle virent dans cette injonction une nouvelle preuve de l’influence mystérieuse encore possédée parleur ennemi. Les seigneurs avaient désiré que l’ancien ambassadeur impérial en Angleterre fût autorisé à reprendre son siège au conseil d’État : au lieu d’exaucer ce vœu, Philippe, comme s’il eût ajouté foi aux dénonciations de Granvelle, appela Renard en Espagne. Egmont, Hornes et Montigny ne le quittaient plus. Le premier lui promit avec chaleur son assistance pourvu qu’il fût exempt de trahison et qu’il n’eût pas calomnié le cardinal de Granvelle ; s’il avait trahi , ajoutait Egmont, il livrerait lui-même la corde pour le pendre. Renard partit à la fin du mois de septembre, après avoir déguisé sa disgrâce, car il donna pour prétexte à son voyage que le roi l’appelait en Espagne pour succéder au garde des sceaux Tisnacq. En lui
(1) La régente au roi, de Bruxelles, 99 août 1564. Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. 311.
(9) Morillon au cardinal de Granvelle, dans les Archives de la maison d' Orange-Nassau, 1“ série (Supplément.), p. 99. — « Je vois que M. d’Egmonl prend partout l’avantage sur le prince d'Orangc, qui lui cède au regret des siens.... » Le même au même, 94 mai 1561. Papiers d’État, t. VII, p. 658.