CHAPITRE VIII. — 1566. US
l’orage, ce n’était pas pour lui-même qu’il craignait, c’était pour ces belles et florissantes provinces qu’il avait toujours défendues avec tant d’amour et de vaillance. Il ne voulait trahir ni le roi ni ses amis. Il demeurait fidèle à la foi catholique, mais il abhorrait l’Inquisition, parce que l’Inquisition susciterait la guerre civile. 11 n'y avait aucune indécision dans la conduite adoptée par le vainqueur de Gravelines. Conseiller de Philippe II, il signalait les écueils que le roi devait éviter; il lui indiquait les concessions qu’il devait faire pour rassurer les esprits et se concilier les hommes sincèrement attachés h la grandeur et à la prospérité des Pays-Bas.
Mais celte conduite honnête, ces sentiments de loyauté poussés jusqu’à l’excès, tous ces scrupules d’un noble cœur irritaient le parti espagnol. Les espions de Philippe II accusaient le vainqueur de Gravelines de se déclarer en toutes choses d’une manière très préjudiciable au service du roi. Comme tout le monde avait les yeux tournés vers lui, ajoutaient-ils, sa conduite produisait le plus grand mal (1).
Aux dénonciations anonymes se joignirent des injures publiques. Le 18 mars, le comte d’Egmont vint trouver la régente, menaçant de se faire lui-même justice, si elle ne réprimait point les démonstrations insolentes d'un certain Lullin, que l’on disait ami de Granvelle. Ce Lullin avait fait faire par un peintre le portrait d’un homme sans tête, tenant en la main une balance dans l'un des plateaux de laquelle étaient deux mains en signe de foi jurée, et dans l’autre une plume pesant plus que les mains, avec certains vers français exprimant la légèreté et le peu de foi. Un peu plus tard, sur cette même peinture, Lullin avait fait mettre la ressemblance du comte d’Egmont au naturel. Après avoir consulté Berlaymont, Viglius et Hopperus, la régente ordonna que Lullin fût détenu en son logis avec garde (2).
Le comte de Homes, ne voulant pas désobéir aux ordres réitérés de la régente, arriva enfin à Bruxelles le 26 mars, en poste
(1) Alonso del Canto au roi, de Bruxelles, 17 mars 1566. ( Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. 398.)
(2) Correspondance de Philippe II, t. I", p. 395 et 399.
LI COMTE Û’eGMONT. 10
LE COMTE d’ECMONT ET LE COMTE DE HORXES.
et sans train pour montrer sa résolution de ne plus intervenir dans les affaires (1). Il était accompagné de son frère, le baron de Montigny. Le noble châtelain de Weert n’était pas assez riche pour posséder un hôtel à Bruxelles comme ses beaux-frères, Antoinede Lalaing, comte de Hoogstraeten, etPierreErnest deMansfeldt, ou comme le prince d’Orange et le comte d’Egmoni. Aussi accepta-t-il l’hospitalité qui lui était offerte k l’hôtel de Nassau.
Le matin qui suivit son arrivée, il alla avec son frère rendre visite à la régente.
Marguerite, après leur avoir dit le motif pour lequel elle les avait mandés, les invita k lui faire connaître tout ce qu’ils savaient, en général et en particulier, de la Confédération des gentilshommes et k lui donner aide et conseil. Hornes répondit que, en ce qui concernait la Confédération, il n’était pas mieux informé que les comtes d’Egmont et de Megen. Il ajouta, avec une certaine brusquerie et comme s’il y avait eu concert préalable, que si le roi voulait supprimer l’Inquisition, modérer les placards et accorder un pardon général, tout finirait. Montigny fit une réponse analogue. Le comte de Hornes continuait d’ailleurs k se plaindre, avec la plus grande amertume, de l’indifférence et de l’ingratitude du souverain à son égard. Il n’ignorait point, ajoutait-il, qu’on le traitait d’hérétique h la cour. Il paraissait même croire que Philippe n’attendait qu’une occasion favorable pour le châtier.
Le prince d’Orange, le marquis de Berghes et le comte de Hoogstraeten venaient d’arriver de compagnie. La régente leur fit k chacun, en particulier, la même communication qu’elle avait faite au comte de Hornes et au baron de Montigny. Elle ne reçut aucune information nouvelle. Le comte de Hoogstraeten, sommé de révéler le contenu de la requête, repartit que, les autres ne l’ayant pas fait, il ne voulait pas le faire non plus. Il soutint d’ailleurs que les confédérés étaient de bons vassaux du roi, n’ayant en vue que l’intérêt de son service (2).
(1) Déduction de l’innocence de messire Philippe, baron de Montmorency, etc. (4) La duchesse de Parme au roi, 3 avril 1366. (Correspondance de Philippe II, t. 1", p. 403-106.)