CHAPITRE VIH. — 15GG
La nuit, tout le monde s’étant retiré, le comte de Hornes eut avec le prince d’Orange, son hôte, et avec le comte de Mansfeldt, son beau-frère, une conférence secrète. Il tâcha de leur persuader de renvoyer en Espagne le collier de l’ordre de la Toison d’or. On commanda à François Verdugo, gentilhomme espagnol au service du comte de Mansfeldt, d’apporter le livre des constitutions de l’Ordre pour savoir jusqu’où leur serment les obligeait au roi en sa qualité de grand maître. Mais le comte de Mansfeldt, qui avait ouvertement blâmé la Confédération, refusa de céder aux suggestions du comte de Hornes. On ne prit donc aucune résolution ni alors ni dans une nouvelle réunion qui eut lieu pour traiter du même sujet (I).
Louis de Nassau était le rédacteur de la requête que les nobles confédérés voulaient présenter à la régente. Lorsqu’il eut rejoint à Bruxelles, son frère, le prince d’Orange, celui-ci communiqua, dit-on, l’œuvre du comte Louis aux seigneurs qui se rendaient secrètement la nuit, à l’hôtel de Nassau, par la porte de derrière. Après avoir subi diverses modifications qui tendaient à l’adoucir, le texte de la requête fut définitivement arrêté (2).
Le 5 avril, les confédérés, au nombre de trois à quatre cents, se dirigèrent en cortège vers le palais pour présenter à Marguerite de Parme la requête secrètement approuvée par les principaux seigneurs. La régente prit cette mémorable pétition et répondit aux députés qu’elle la mettrait en délibération et leur donnerait la réponse qu’elle trouverait convenir. Le lendemain, les députés de la noblesse étant revenus au palais en plus grand nombre, la régente leur Vendit la requête avec une apostille
* rcceut ladicte lettre, etc., etc. » 11 ajoute qu’il « n’estoil grand ami du sei-
• gneur de Brederodc et n’a esté en sa maison depuis son retour d’Espaignc, « à cause de quelques propos que ledit dcffendeur et ledit seigneur de Bre- « derode avoienl eus. Et prouvera que au même temps dissuada aucuns ses « amis de signer le compromis ny s'en mesler. »
(1) Ce fut Verdugo lui-même qui informa la régente de la proposition faite par le comte de Hornes. (Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. 406.)
(2) Alonso del Conto au roi, 82 avril 1566. (Correspondance de Philippe II, t. 1" p. 410.) Confér. Archives de la maison d' Orange- Nassau , t. 11, p. 46 et 67.
LE COMTE D’EGMONT ET LE COMTE DE IIOilMES.
dont les termes avaient été approuvés par lé conseil d’État. Marguerite y disait qu’elle n’avait pas le pouvoir de suspendre l’Inquisition et les placards, mais qu’elle ferait connaître au roi les vœux des pétitionnaires et que, en attendant sa décision, elle ferait en sorte que les Inquisiteurs et les officiers « procédassent modestement en leurs charges. »
Le parti espagnol reprocha plus tard au comte d’Egmont non seulement de n’avoir pas pris les armes contre les confédérés lorsqu’ils se dirigeaient vers Bruxelles, mais encore d’avoir parlé d’eux avec trop d’égards. A l'un de ses collègues qui proposait de procéder contre eux, Egmont aurait répliqué : « Laissez-les, car ce sont gentilshommes et personnes princi- « pales (1). » Berlaymont, au contraire, pour rassurer la régente, avait traité les pétitionnaires avec un dédain qui déguisait mal les appréhensions des serviles adhérents de la politique de Philippe II. « Ne craignez pas ces gueux, » avait-il dit.
Bréderode, à qui ce propos fut rapporté, résolut, avec ses compagnons, de glorifier et d’immortaliser l’injure que leur avait adressé un courtisan. Réunis dans un banquet, à l’hôtel de Culembourg, le 6 avril au soir, les confédérés adoptèrent solennellement le nom et les insignes des gueux avec cette devise : « Fidèles au roi jusques h porter la besace. »
Le comte d’Egmont dînait ce jour-lù, avec le prince d’Orange et le comte de Hornes, à l’hôtel de Mansfeldt. Appelés au conseil d’État, ils avaient quitté la table et passaient à cheval devant l’hôtel de Culembourg lorsque le prince d’Orange demanda ce que l’on y faisait (2). On lui répondit que l’on était à table. Il dit alors que lui et ses amis devaient tâcher de rompre cette assemblée afin d’empêcher les gentilshommes de s’enivrer, car peut-être aurait-on encore ù négocier avec eux; il convenait aussi de leur reprendre le comte de Hoogstraeten , qui devait faire un rapport au conseil d'État, et qu’ils avaient retenu pres-
(1) Charges du procureur-général, etc. (Procès du comte d’Egmont, p. 264.)
(2) L'hOtel de Mansfeldt (aujourd'hui hOtel de Mérodej se trouvait rue aux Laines. L'hOtel de Culembourg, que le duc d’Albe Ht raser, occupait l'emplacement de la prison des petits Carmes. L’hôtel d'Rgmont (aujourd'hui palais d’Arenberg) se trouvait entre les hôtels de Mansfeldt et de Culembourg.