CHAPITRE VIII
Le 9 avril, la régente, s’adressant aux seigneurs du conseil d’État, les pria, puisqu’ils voyaient l’importance des affaires, de ne point l’abandonner. Le prince d’Orange témoigna aussitôt sa surprise. Le souverain n’avail-il plus la persuasion que lui et tous ceux de sa maison étaient hérétiques? Et quelles autres calomnies n’avait-on pas répandues contre lui! Il avait cela tellement à cœur, poursuivit-il, qu’il était décidé h quitter le pays dès le lendemain, aimant mieux mendier son pain que de vivre taché en son honneur; mais il ne laisserait, où qu’il fût, de demeurer serviteur de S. M. et de se comporter en fidèlevassal. Le comte d’Egmont se joignit à la régente pour tâcher de détourner le prince de sa résolution. Si le prince persistait, lui aussi, disait-il, s’en irait, car il avait besoin des bains d’Aix pour se débarrasser d’une enflure des jambes qui le prenait le soir (1). Le comte de Hornes, lorsque son tour fut venu, manifesta, comme le prince d’Orange, un grand découragement ainsi que l’intention d’abandonner définitivement la cour. Pourquoi ne recevait-il point de réponses à tant de lettres qu’il avait écrites au roi? Pourquoi, depuis trois mois qu’il avait envoyé en Espagne son secrétaire (Alonse de Laloo) ne pouvait-il obtenir une décision? Il était donc déterminé à retourner dès le lendemain vers sa maison et d’y attendre la réponse du souverain. Si elle tardait encore deux mois, il la regarderait comme mauvaise, vendrait tout ce qu’il possédait dans les Pays-Bas et se retirerait ailleurs.
Il fut néanmoins résolu, sur les remontrances de la régente, appuyées par les autres seigneurs, que le comte de Hornes et le prince d’Orange suspendraient leur résolution jusqu’au retour d’Espagne du marquis de Berghes et du baron de Montigny. Ceux-ci venaient enfin d’accepter la mission de représenter au roi la situation des affaires.
(1) Dans sa défense, Egmont reprochait au procureur-général d’avoir sinistrement interprété l’intention manifestée par lui de se rendre à Aix. « Je « le disois, objecta-t-il, pous donner à entendre que pour choses d’affaires « ny pour santé estoit temps d'abandonner le conseil... » Procès du comte d’Egmont , p. 128.
Le comte d’Egmont fit encore d’autres efforts pour calmer l’effervescence presque générale. Il aurait voulu qu’on n’attendit pas' la réponse du roi pour publier un édit préparé par le conseil privé et qui tendait à modérer les peines déterminées dans les placards sur les hérésies. Il approuvait cette ordonnance comme étant de nature à apaiser le mécontentement du peuple. Mais, dans la séance du 10 avril, la plupart des membres du conseil ayant exposé que la régente n’avait point le pouvoirde publier le nouvel édit sans l’autorisation du roi, il fut convenu, avec l’assentiment du prince d’Orange et du comte de Hornes, que le projet élaboré par le conseil privé serait d’abord communiqué par les gouverneurs et les conseils de justice aux États particuliers des provinces (1).
Les confédérés avaient, dans leur requête, exprimé le vœu que la répression des hérésies fût l’objet de nouvelles ordonnances préparées de concert avec les États -Généraux. Ce point donna lieu, après le départ de Bréderode et de ses amis, à une importante délibération au sein du conseil d’Ëtat. Le marquis de Berghcs, qui o pina le premier dans la séance du 12 avril, fut d’avis de convoquer les États-Généraux bien que, selon lui, cette réunion pût avoir des inconvénients. Le comte d’Egmont trouvait que « l’assemblée générale serait nécessaire, bonne et d’autorité; » mais les circonstances pouvaient la rendre « dangereuse. » Il persistait donc dans la résolution déjà adoptée : de consulter d’abord les États particuliers, et, après les avoir ouïs, d’aviser au sujet de l’assemblée générale. Le prince d’Orauge n’était pas contraire à la convocation des États-Généraux qu’il regardait comme un remède suprême. Mais il conseillait aussi de consulter d’abord les Étals particuliers sans s'engager toutefois vis-à-vis d’eux, et il exprimait l’espoir qu’ils ne demanderaient pas de changer la religion. Le comte de Hornes adopta l’avis du prince d’Orange : convocation des États-Généraux, mais après avoir consulté les États particuliers. « Il faut, dit-il en cette occasion, que le roi se fie
(1) Notules du Conseil d’État (séances du 9 et du 10 avril 1566). Voir aussi Mémoires de Viglius, p. 151.