CHAPITRE VIII
Flandre, arrêtée dans l’assemblée des États de cette province, le 16 mai, fut également favorable à l’adoucissement des édits (1).
Un accident ayant obligé le marquis deBerghes de différer son voyage, le frère du comte de Hornes partit seul pour l’Espagne le 28 mai. C’était une détermination presque héroïque. Le franc et loyal Montigny, animé d’un vif amour pour sa patrie, abandonnait la jeune femme qu’il avait épousée quelques mois auparavant, pour aller se mettre à la merci d’un souverain dissimulé et cruel. Les Pyrénées devaient le séparer pour jamais de son pays, de ses amis, de sa famille : en mettant le pied sur le sol espagnol, il devenait prisonnier de Philippe II qui, après l'avoir amusé pendant quelques mois en lui laissant les apparences de la liberté, devait le faire étrangler dans le donjon de Simancas (2).
Philippe s'était d'ailleurs proposé d’endormir les principaux seigneurs des Pays-Bas jusqu’au jour où il pourrait tirer une vengeance terrible de leur opposition patriotique. Il s’était fort préoccupé du mécontentement manifesté par le prince d’Orange et le comte de Hornes et des instances qu’ils avaient faites pour se retirer. Il envoya à la régente des Pays-Bas une lettre destinée à être communiquée à ces deux seigneurs. Marguerite prit le prince d’Orange et le comte de Hornes chacun ù part et leur montra la dépêche où le roi exprimait le vœu qu’ils continuassent leurs services (3). Le prince, malgré les exhortations
(t) Correspondance de Marguerite d’Autriche, duchesse de Parme, p. 33 et Correspondance de Philippe II, t. I", p. 418.
(2) Le 15 octobre 1563, Floris de Montmorency avait épousé, au château d’Antoing, Hélène de Melun, fille de Hugues, en son vivant prince d’Espinoy et sénéchal du Hainaut. — Trois mois auparavant, le cardinal de Granvclle communiquait à Philippe II les informations qui lui avaient été données sur Montigny. C’était encore par des insinuations qu’il faisait passer ce seigneur pour « huguenot dans le fond de l’âme ; » qu'il incriminait ses relations avec les Chaulions, auxquels il était allié, etc., etc. Puis la méfiance de Philippe II étant bien excitée, Granvelle ajoutait : « Si ces informations sont exactes ou non, je l'ignore. » ( Papiers d'État, t. IX, p. 404.) Nous sommes convaincu que ces dénonciations incessantes et ces perfides insinuations furent également mortelles pour Montigny.
(3) Celte lettre, datée du 6 mai, était arrivée â Bruxelles le 6 juin.
LE COMTE d’eGMONT ET LE COMTE DE IIOItN'ES.
de la duchesse de Parme, persista dans la résolution de vouloir se retirer en sa maison. Quant au comte de Hornes, il continuait de se plaindre hautement de l’ajournement de la récompense que le roi lui avait laissé espérer, du silence opposé h toutes ses lettres et de la saisie des dépêches que son secrétaire lui adressait d’Espagne. Marguerite croyait que si le roi rendait au comte de Hornes la pension dont ce seigneur jouissait lorsqu’il se trouvait en Espagne, celte grâce pourrait contribuer k l'apaiser. Le comte avait déclaré à la régente qu’il n’était demeuré k Bruxelles que pour se conformer à sa prière et pour rendre service au roi; et il avait ajouté que si le roi témoignait à son frère d’être satisfait de cette conduite, il lui en saurait beaucoup de gré (1).
Philippe II s’était adressé directement au comte d’Egmont. Il lui avait exprimé sa satisfaction de l’assistance qu’il donnait à la régente et l’avait assuré de la confiance qu’il plaçait en lui (2). Malgré cette assurance, le comte d’Egmont était très mécontent de l’obstination avec laquelle le roi rejetait les conseils dictés par attachement à son service et au pays. Il avait pris connaissance, avec tristesse, d’une dépêche ostensible dans laquelle Philippe II, après avoir déclaré qu’il n’avait fait que maintenir les édits de Charles-Quint, ajoutait que, résolu de vivre et de mourir dans la religion catholique et romaine et de ne point souffrir une autre religion dans les Pays-Bas, il ne voyait point comment il pourrait, sans châtier les transgresseurs, conserver l’inviolabilité du catholicisme (3). Le comte d’Egmont déclara à la régente qu’il voyait bien que le roi ne voulait pas aecorder la modération des placards, et que ce prince préférait la ruine du pays. Il se proposait donc de déconseiller au marquis de Berghes de se rendre en Espagne parce qu’il était également convaincu que la mission de ce
(1) La duchesse de Parme au roi, SI juin 1566, dans te Supplément aux guerres civiles, etc., t. Il, p. 356 et suiv.
(î) Le roi au comte d'Kgmonl, de Madrid, 12 mai 1566. (Correspondance de Philips II, t. I", p. 415.)
(3) Philippe II à la duchesse de Parme, 6 mai 1566. (Supplément aux guerres miles, l. Il, p. 346 et suiv.)