CHAPITRE IX
Philippe avait aussi mandé à la régente que, voulant dissiper la méfiance des seigneurs des Pays-Bas, il leur adressait des lettres de sa main.
Le roi avait écrit effectivement au comte d’Egmont pour appeler son attention sur les dépêches ostensibles envoyées à îa duchesse de Parme. Il avait la confiance, disait-il, que le comte s’emploierait h faire cesser les troubles avant qu’ils allassent si loin qu'il fallût employer la force, moyen qu’il abhorrait surtout envers ses vassaux des Pays-Bas. Le comte apprendrait également, par les mêmes dépêches, combien le roi était peiné que les choses fussent dans la situation oü elles étaient et que l’audace des hérétiques fût devenue si grande (1).
Continuant h dissimuler l’irritation profonde qu’il ressentait contre les chefs de l’opposition dans les Pays-Bas, Philippe venait aussi d’accorder de nouvelles faveurs au comte d’Egmont et au prince d’Orange (2).
Mais Philippe II ne faisait qu’ajourner le châtiment qu’il réservait aux anciens adversaires du cardinal de Granvelle, aux chefs illustres d’une résistance légale et patriotique. Le 9 août, il fit passer un instrument, au bois de Ségovie, par devant un notaire, en présence du duc d’Albe et de deux autres témoins. Dans cet acte, il déclarait que, quoiqu’il eût autorisé la duchesse de Parme, à raison des circonstances, k pardonner à tous ceux qui s’étaient compromis durant les troubles des Pays-Bas, comme il ne l’avait pas fait librement et spontané-
* ment nous advient une confusion et ruine générale de tout l’estât de par- ■ deçà et guerre intestine, dont Dieu nous veuille garder par sa bonté... » Supplément aux guerres civiles de Flandre, t. Il, p. 363.
(I) Correspondance de Philippe II, t. I", p. 437.
(î) Par des lettres patentes du 19 juillet 1566, dont la minute est aux archives du royaume, Philippe II, « à l’instante requeste » du comte d’Egmont, et de l’avis de la duchesse de Parme, lui quitta et remit « tous telz droiz seigneuriaulx, » qui lui pourraient compéter, 3 cause de l’achat que ledit comte entendait faire de la terre et seigneurie d’Enghicn, laquelle le roi l’avait autorisé, du passé, à acquérir du duc de Vendôme.
Le il juin précédent, le prince d’Orange avait obtenu la même faveur, pour la vente, qu’il se proposait défaire, de la seigneurie de Pont d’Estaires et Robestinez, ressortissant 3 la chambre légale de Flandre.
176 LE COMTE d’eGMONT ET LE COMTE DE IIORNES.
ment, il n’entendait point être lié par cette autorisation, mais au contraire il se réservait de punir les coupables et principalement ceux qui avaient été les auteurs et les fauteurs des séditions. Quant aux autres concessions mentionnées dans la dépêche ostensible du 31 juillet, Philippe fit savoir au pape, par l’ambassadeur espagnol à Rome, qu’elles étaient illusoires et ne . devaient point l’inquiéter (1).
Telle était la politique; telle était la franchise de Philippe II. Il ourdissait laborieusement un véritable complot contre les Pays-Bas au lieu d’aider la régente par des mesures promptes et opportunes; il suscitait, par son inertie apparente, des troubles plus graves et plus redoutables, au lieu de tout faire pour les conjurer!
Les missionnaires de Genève exerçaient sur les populations une influence prodigieuse. Les paysans quittaient leurs travaux et les artisans désertaient les ateliers pour se grouper autour de ces prêcheurs dont les paroles enflammées volaient de bouche en bouche jusque dans les hameaux lés plus éloignés. En Flandre, cinquante à soixante mille hommes fréquentaient les prêches, et tous portaient des arme3 pour protéger leurs réunions.
Le 21 juillet, la régente avait recommandé au magistrat de Gand d’employer son influence et son autorité afin d’éloigner la multitude des prêches, et elle avait réitéré cette recommandation le 23. Gouverneur de la Flandre, le comte d'Egmont ne pouvait permettre que les religionnaires se servissent de son nom pour outrepasser les concessions qui leur avaient été accordées et envahir les églises. Le 22, dans une lettre écrite de Bruxelles au magistrat de Gand, il déclara fausse l’assertion de quelques « prescheurs, » soutenant que leurs entreprises étaient autorisées par des chevaliers de l’Ordre et par luimême. Il avait adressé une protestation semblable aux échevins d’Ypres, leur enjoignant de là communiquer à toutes les localités de la châtellenie. Du reste, la régente était vivement sollicitée, surtout par les députés d’Ypres, de permettre au comte
(t) Correspondance de Philippe U, 1. 1", p. 443 et 445.