‹ Le comte d'OrsayChapitre 11 sur 18 · Collection d'autographes de l'auteur · texte numérisé non relu

Collection d'autographes de l'auteur

depuis longtemps déchirés à Londres, que le vin rapportait encore à Francfort de petits bénéfices.

Homme étrange que ce comte d'Orsay, plutôt fait pour parader dans un manège, en tenue de haute école, que pour aider un bas-bleu à tenir un bureau d'esprit! Et pourtant, à Seamore Place, il s'acquittait avec autant d'aisance que d'habileté de cette tâche difficile, sachant accueillir, séduire et attacher à jamais à la coterie littéraire de lady Blessington les invités nouveaux et parfois hésitants.

Cette coterie s'était naturellement formée autour de l'interlocutrice de lord Byron quand, en i832, les Conversations avaient été publiées dans le Colburns new monthlf Magasine. Tout ce qui avait trait au héros de Missolonghi inspirait alors à la Grande-Bretagne un intérêt mêlé d'une sorte de repentir. L'on se jeta donc, dans la capitale et dans les comtés, sur le ma-

gazine contenant les souvenirs de l'heureuse mortelle qui avait interrogé, nous dirions aujourd'hui intervieivé, l'illustre mort. L'édition du volume où les fameuses Conversations parurent rassemblées fut épuisée dans un après-midi. Le nom de la comtesse de Blessington, satisfaction suprême pour sa vanité d'esprit, fut bientôt sur toutes les lèvres britanniques. Elle songea alors à vivre littérairement. La visiteuse du grand Byron avait reçu des cieux deux inappréciables dons, que les bonnes fées sont obligatoirement tenues, d'apporter au berceau de leurs filleules : l'esprit et la beauté. Elle en avait déjà tiré un fort avantageux parti dans sa carrière mondaine et songea alors à les utiliser d'une façon profitable dans sa carrière littéraire. L'esprit, qu'elle faisait si bien briller parlé, ne lui tint pas, écrit, — disons-le tout de suite, — ■ ce qu'elle en attendait. Ses romans mondains. Grâce Cassidy, Mère-

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dyth, the Fol lies of fashion or tlie beau monde of London, the Belle oftlie season, et the Victims of society^ d'une naïveté d'intrigue que ne rachètent pas des observations superficielles, se vendirent peu et se lurent encore moins. Ce n'était guère, d'ailleurs, que le livret de la comédie fashionable qui se jouait chaque jour à Seamore Place, et l'on aimait mieux aller voir la pièce chez la comtesse que d'en parcourir le book chez soi. Mais la beauté, plus fidèle que l'esprit, ne trahit point lady Blessington. Conseillée sans doute par Alfred d'Orsay, elle dissimula, derrière un gracieux et délicat hommage à la forme féminine, une véritable spéculation, en imaginant ces keepsakes, qui firent rage pendant dix ans en Angleterre et en Europe, sous le nom de Books of beatity. Des gravures d'une incomparable délicatesse montraient chaque année au monde émerveillé des figures anglaises de la séduction la plus variée :

tour à tour coquettes comme Rosalinde, capricieuses comme Titania, rêveuses comme Desdémone. Le texte du keepsake, sorte d'e'crin contenant ces charmants portraits, était composé de petites pièces des meilleurs écrivains de l'époque, et lady Blessington, s'y faisant, avec trop peu de discrétion, une part de lioncss littéraire, y entassait les taies et les sketches, les Unes et les stan^as. Mais comme il y avait encore à côté d'eux place pour beaucoup de petites productions, vers ou prose, et que la comtesse, dans son Anniial comme dans son salon, recevait avec une artistique magnificence, tout le Londres qui écrivait ou prétendait écrire fut bientôt à ses pieds. Voulez-vous que nous l'y regardions dans le salon de Seamore Place, par un beau soir de iSSy?

Voici d'abord un joyeux compagnon des premières années, James Smith, l'humoristique auteur des Rejected adresses, aux petits yeux noirs allumés par l'esprit, aux jambes énormes déformées par la goutte.

Il est le boute-en-train des réunions de Seamore Place, où, un peu incorrect peut-être aux yeux de d'Orsay, il dirige avec sa béquille le concert des mots osés et des paroles malignes. « Les journaux, a-t-il écrit hier à lady Blessington, disent que votre neiv carriage is very highly varnisîied. Ils parlent, je l'espère, de votre jpJieeîed cai^riage, car le mérite de votre pei^sonal carriage a toujours été, selon

moi, the absence of ail varnish. » Intraduisible jeu de mots % flatterie un peu railleuse!

Derrière lui, passe Isaac Disraeli, l'historien littéraire, qui attire moins l'attention que son fils, le célèbre Benjamin, l'auteur de Vivian Grey et le futur lord Beaconsfield. Figure et toilette excentriques (nous parlons du dernier), trop riches et trop parées, qui trahissent l'origine juive et vénitienne. Le gilet, festonné comme une pantoufle, est tout zébré de chaînes d'or. Des boucles d'ébène, grasses d'huile antique, ballottent en frisons sur des joues creuses. La conversation, originale et mordante, surprend par des fusées d'esprit qui ont l'éclat du costume. Benjamin a demandé, avec un peu de manière, à lady Blessington des nouvelles de sa plume, plucked assuredlj from the pinion of a

I. Le mot anglais carriage signifia à la fois voiture et démarche.

bird of paradise S et lui parle avec enthousiasme des lettres de d'Orsay, 7vhîch ahvays inspirit liim. Courtisaneries de jeune homme, roué comme une vieille femme, qui sait son monde et surtout sa maison, et s'y meut avec ce tact politique auquel il devra sa fortune. Rempli d'ailleurs de coquette assurance et se croyant le droit d'envoyer, pour le Book ofheauty, une arabesque littéraire qui, dit-il, migkt close the volume, as fairie^ and Jîreivorks dance and glister, — toujours l'amour du brillant, — in the last scène ofafantastic entertainment^.

Après les deux Disraeli, les deux Bulwer. Henry, qui discute avec passion

1. Arrachée assurément à l'aile d'un oiseau de paradis ; ces oiseaux qui dressaient si drôlement leurs panaches en faucille sur les derniers turbans, avant de les enrouler autour des chapeaux des élégantes de la cour de Louis-Philippe.

2. Pourrait clore le volume, comme à la fin d'une pièce fantastique l'on voit danser les fées à la lueur des flammes de Bengale.

un discours d'O' Connell, arrive de Paris, où il est attaché à l'ambassade d'Angle-

terre, et vient de faire part à lady Blessington de malicieuses appréciations sur la France. Quel changement depuis les jours de l'hôtel Ney ! C'est un homme petit et délicat, un peu marqué de la petite vérole, aux façons douces et séduisantes.

Son frère, Edward, est l'auteur de Pelham, et l'on se dit à l'oreille que son Pelham n'est autre que le comte Alfred d'Orsay. Impossible de posséder à la fois plus d'entrain, de finesse et de distinction que sir Edward Bulwer. D'Orsay, qu'il appelle le beau roi Alfred, le regarde comme son poète attitré et lui a donné aujourd'hui une marque rare de confiance, en lui proposant de conduire au parc ses merveilleux chevaux. « Merci mille fois, a répondu Bulwer, mais Phaéton ne se sent pas la force de conduire les chevaux d'Apollon, soûls made of fire and children of the

siin S comme l'atteste le nez cassé de William, le cocher. » Et il a préféré causer doucement, pendant une heure, à la portière du coupé de lady Blessington, d'art et de littérature, d'amour et de tout. Plus loin, voici le grand Irlandais, Thomas Moore, l'hôte ordinaire de la maison et même de toutes les maisons successives, car il a été des privât e theatricals de Mountjoy Forest et des dîners de Saint- James's square. Insensible aux séductions du Book of beauty, il vient de déclarer à la maîtresse de céans qu'il a horreur d'j/bumiser, d'annualiser et de périodicaliser-^ mais il ne peut toutefois refuser à l'amie de si longues années la pièce sentimentale What shall I sing thee? Que

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