I. B. R. Haydon, Mémoires, t. III, p
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les appétits britanniques. Puis, dans l'éblouissement de sa gloire mondaine, lady Blessington éprouvait un véritable mal à débrouiller les chiffres d'un livre de comptes, et sa situation de fortune empirait chaque jour. Sa maison, en outre, était tenue comme une maison de bas-bleu et toute remplie d'un personnel de hasard qui, pourvu qu'il présentât une belle apparence, était accepté sans contrôle par d'Orsay. De là des vols de bijoux et d'argenterie qu'il avait fallu dispendieusement remplacer. Mais la pauvre comtesse n'était point femme à penser au lendemain, et surtout à l'argent du lendemain. Aussi, trouvant la maison de Seamore Place désormais indigne d'elle, elle s'installa fastueusement à Gore House.
Gore House était une vaste maison, entourée de pelouses et abritée par des arbres centenaires, que lady Blessington avait découverte dans le Far West de Londres, à South Kensington. Elle y avait eu pour prédécesseur un saint, William Wilberforce, qui s'y rendait de Hyde- Park à pas lents, récitant ses psaumes in great comfort; oWt y eut pour successeur un traiteur français, M. Soyer, l'importateur en France des boissons américaines.
Destinée de maison bien originale et bien britannique ! Gore House, successivement chapelle, académie et taverne, n'existe plus aujourd'hui.
Mais, dès que la •comtesse de Blessington y eut transporté le cercle littéraire de Seamore Place, elle devint le lieu de réunion habituel de tous ceux qui, à Londres, s'occupaient de littérature et d'art. Réunion présidée, comme dans la première résidence, de la façon la plus fine et la plus aristocratique, mais avec une tendance nouvelle et déjà obligée, hélas! à la réclame, qui se manifesta dès les premiers jours et alla chaque année en s'accentuant. Le roi Alfred continua, bien entendu, à gouverner Gore House, et cela sans le moindre embarras. C'était, il est vrai, le temps des princes consorts, et son sort à lui était lié depuis de si longues années à la maîtresse du logis, que l'on regardait à Londres sa situation comme consacrée par une sorte de prescription; situation d'ailleurs constamment soutenue ïn a pei-fect gentlemanlike manner.
Ce qui caractérise la période de l'exis-
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tence de lady Blessitigton et du comte d'Orsay passée à Gore House est l'appel fait par eux, d'une façon incessante et obstinée, à leurs talents d'écrivain et d'artiste, appel nécessaire qui non seulement avait pour objet un surcroît de notoriété et d'élégance, mais surtout une augmentation de revenu. Car les deux mille livres de rente de la comtesse,, insuffisantes depuis longtemps à maintenir son budget en équilibre, commençaient à être tout à fait impuissantes à écarter les créanciers dans la m.esure exigée par la y^espectability! De là des calculs renaissants et de constantes négociations avec les éditeurs : éditions de livres pour la comtesse, éditions de portraits pour le comte d'Orsay. Lady Blessington publie, coup sur coup et presque sans laisser respirer : The Confessions of an elderlj Lad)% the Governess, the Idler in Italj, the Idler in France (mise en vente tardive de souvenirs un peu rancis),
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Strathern, ot^ Life at home and abroad. Elle pousse même, pressée par le désir du gain, jusqu'aux livres à révélations, incapable, d'ailleurs, d'aller jusqu'aux livres à scandale. Ce sont : The Memoirs of a Femme de chambre et Count?y quarters.
Et cependant, l'éternel Book of beaiity ne cesse point de paraître; mais les lecteurs et les regardeurs de gravures eux-mêmes commencent à s'en lasser. Il n'est plus guère goûté que par les beautés contestées — la série des incontestables est épuisée depuis longtemps — qui se font gloire d'y être mises à l'ordre du jour, et les professeurs de deportmejit, comme ceux de Dickens, qui décorent de ses images les murs de leurs académies de danse. Mais le comte d'Orsay invente, en revanche, un recueil de portraits aristocratiques, sorte de Book of celcbrity masculin, destiné au plus grand succès. Connaissant le fonds et le tréfonds des gens du monde, il exploite
le premier ce sentiment de vanité, inavoué jusqu'alors, qui fait que les hommes, en Angleterre, sont heureux de trouver, dans un album ou un magazine, leurs portraits ou même leurs caricatures; non, bien entendu, comme les beautés, pour produire le charme ou la régularité de leurs traits, mais pour imposer à leurs contemporains leur petite notoriété fashionable, politique ou sportive. Léger travers auquel, dans les clubs de Londres, certains périodiques, comme Variityfair, doivent leur constant succès. La collection de portraits dessinés par d'Orsay, qui contenait toutes les célébrités des lettres, des arts et du Parlement, fut mise en vente chez Mitchell, l'éditeur alors à la mode et bientôt placée dans toutes les grandes bibhothèques anglaises.
Et mieux que personne il pouvait former un semblable recueil, alors que les mondains, les lettrés et les artistes, véri-
table crème de la société anglaise, se rendaient en foule à Gore House. A ceux que nous avons déjà vus à Seamore Place se joignait une nouvelle génération particulièrement féconde en esprits et en talents. Citons, parmi les nouveaux venus qui parurent, à cette époque, à l'académie de South Kensington, deux maîtres rom.anciers, appréciés en France autant qu'en Angleterre : Charles Dickens et William Thackeray.
Ce fut en 1840 que le jeune Charles Dickens fut, pour la première fois, conduit à Gore House ^ Il sut y plaire et, chose étrange, il s'y plut. Lui, l'impitoyable montreur de la misère anglaise, disons
I. Dans un volume publié à l'heure où nous terminions la rédaction de ce travail (l'Inimitable Bo:^, étude historique et anecdotique sur la vie et l'œuvre de Charles Dickens), M. du Pontavice de Heussey a donné (p. 172-180) des lignes fort intéressantes concernant le comte d'Orsay, lady Blessington, et particulièrement leurs relations avec Charles Dickens.
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mieux, de la misère liumaine, — car son œuvre est plus que nationale, — aima cette maison de la folie! Il y fut aimé, et cela ne surprend pas, car, en dépit des sévérités de sa plume, Dickens fut aimé partout et toujours. Peintre sincère et fidèle de la souffrance et de la pauvreté, ne redoutant point le terrible effet que ses puissants tableaux étai'ent capables de produire, il évita toutefois, avec un tact infini, de jeter, comme lord Byron dans ses accès de brutalité géniale, d'incommodantes responsabilités à la tête de ses compatriotes. Il existe souvent, entre les dissemblables, une sorte d'irrésistible attraction. C'est ainsi qu'entre le comte d'Orsay, qui, dans ses dessins, aurait donné du chic au i^ough le plus répugnant, et Dickens, qui aurait déniché des noirceurs dans le cœur du clergyman le plus paterne, se noua une amitié que la mort seule put rompre.
Un beau jour de mars 1844, Charles
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Dickens mande à lady ^ Blessington qu'il s'est mis en tête de courir le monde en iincomrjiercial traveller, et qu'il se propose de commencer par l'Italie. Et, pour être assuré de pénétrer partout o\x le conduiront ses recherches inconventionnelles, il emporte la puissante recommandation des anciens habitants du palazzo Negroni, et, en guise de porte-bonheur, un porte-monnaie que lui a donné d'Orsay. « Dites au comte d'Orsay, écrit-il de Milan à lady Blessington, que la bourse qu'il m'a donnée a fait un bon service, car elle a été constamment ouverte, et l'Italie tout entière a prétendu y fourrer les mains. Aussi ne manquerai-je pas, à mon retour en Angleterre, de la
I. « Dickens pleura beaucoup d'Orsay : « Pauvre, pauvre d'Orsay !... Les amis tombent autour de moi comme les feuilles mortes autour du chêne à l'automne. La faux terrible fauche, sans pitié, sans trêve, le meilleur grain : mais soyons forts!... La vie est un mauvais rêve dont la mort est le réveil ! » (M. du Pontavice de Hcussey, Vlnimitable Bo:{, p. 266.)
suspendre à un clou comme un trophée, d'en brandir parfois la monture comme un vieux sabre rouillé et de crier à mon fils, ainsi qu'on fait au théâtre : « Vois cette marque, enfant : cinq cents francs partis en chevaux de poste. Vois ce trou : ce jour-là, un garçon d'hôtel a exigé de ton père trois fois son dû... et l'a, ma foi ! obtenu ! Quant au fond usé, effiloché, lamentable, je le consacre à la mémoire des douaniers et des soldats malpropres qui présentent leurs mains sales et leurs bouts de manches graisseux à la portière de tous les étrangers. Prends cette bourse, enfant, ton malheureux père n'a, de retour chez lui, rien d'autre à te laisser. »
Moins sentimental" et plus sardonique est le romancier-satiriste William Thackeray, qui estime que pour corriger la société anglaise, — si toutefois une société est corrigible — il vaut mieux cingler en ricanant ses travers que de signaler ses
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plaies en soupirant. William Thackeray, qui n'est encore dans ses livres que Samuel Titmarsh, visite presque quotidiennement Gore House. Et quelle moisson d'observations malignes ne peut-il pas y faire pour ses sketch-books, sinon pour le Book of snobs, — car, seule, la vraie et iinsnobbish société est reçue à Gore House, — tout au moins pour sa merveilleuse Vanity fair? Vanité de femmes majestueuses ou souriantes , qui intriguent pour paraître dans le Book of beau lies; vanité d'hommes qui convoitent pour leurs habillements et pour leurs corps une statuette ou un portrait portant la signature de Vartistical lion.
Car d'Orsay, . avec" une finesse incomparable, a obtenu pour ses œuvres, bustes et dessins, une célébrité véritable. L'on accourt à son ateUer et l'on se jette sur ses cartons; il est, en quelque sorte, un Tussaud fashionable, travaillant en marbre.
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Et comme il a remarqué que, dans la galerie de Baker Street, les groupes de souverains, de généraux et de pachas impressionnent particulièrement la foule, il place en tête de sa file de statuettes — où l'on trouvera jusqu'au nabab Dwarkanauth Tagore — l'empereur de Russie, le prince Louis-Napoléon, et, ce qui vaut mieux pour l'effet à produire en Angleterre que les czars et empereurs passés et à venir, lord Wellington, le great iron duke luimême. Il a pris le héros par la coquetterie, en lui montrant les portraits de tout ce qui, à Londres, avait un renom d'élégance et de beauté. Alors le buck héroïque, qui se rappelle avoir lutté en effets de cravates avec le royal Bill et le grand Brummell lui-même, a pensé aussitôt :
Pourquoi pas moi?
« Je regrette bien, écrit-il à lady Blessington dans un mot, sorte d'invite, de n'avoir pas eu le plaisir de rencontrer
votre ladyship le jour où le comté d'Orsay a eu l'amabilité de me montrer ses chai^mants dessiiis. » Et quand, assuré d'un bon oui, l'on fait, avec une humilité feinte, au vainqueur de Waterloo la proposition de reproduire ses traits, il répond, enthousiasmé : (c Merci mille fois ! le comte d'Orsay me gâte vraiment et va donner de la vanité à ma vieillesse, en consacrant le prodigieux talent dont il est doué à me faire passer à la postérité M » Le portrait fini et longuement regardé, l'enthousiasme tend à se transformer en délire et la comtesse en amène fort habilement l'explosion. (( Vous avez raison, écrit le duc de fer, le mot de portrait est insuffisant à désigner un travail d'un art aussi parfait que l'œuvre de d'Orsay! » Et il accorde au talent du comte la solennelle consécration d'un éloge
I. Lettres du duc de Wellington à lady Blessington (19 juin :846 et 19 janvier 1847, publiées dans l'ouvrage de R. Madden, t. III, p. 22).
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que nul ne peut surpasser en Angleterre : « At last, I hâve becfi painted like a gentleman, ru never sit to any one else. )> (c Enfin, j'ai été représenté comme un gentleman; je ne veux plus poser pour personne ! »
Ce qui, dans l'œuvre artistique de d'Orsay vaut peut-être le mieux est une célèbre vue de Gore House, dessinée avec prédilection aux jours heureux. Un soleil de mai, de commencement de season, donne à la 77tansion littéraire et aux jardins qui l'entourent un aspect printanier. Un restant de brume dans les lointains conserve toutefois à l'ensemble du paysage son caractère de mélancolie britannique. Au premier plan paraissent à droite le duc de Wellington et la comtesse de Blessington, la gloire et la beauté, déjà un peu anciennes; au centre, sir Edwin Landseer dessine une vache accompagnée d'un veau, trouvant le moyen de leur donner de l'ex-
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pression et de la poésie ; à gauche, le comte d'Orsay, escorté de deux chiens, corrects et aristocratiques comme leur maître, parle en souriant au comte de Chesterfield^ Près de la maison, les deux miss Power, nièces de lady Blessington, lisent une lettre dans une attitude de keepsake. Au loin, le marquis de Douro et lord Brougham sont assis sous un de ces ar* bres immenses qui s'élèvent royalement
I. Il devait en effet, si nous en croyons les Nouvelles à la main de Nestor Roqucplan (n° du 20 mars 1841) être content de la docilité du noble lord : « Le comte d'Orsay est toujouVs l'oracle de la jeunesse de Londres. On ne peut s'habiller sans son ordre. Parmi ses admirateurs, il a choisi le plus docile, lord Chesterfield, et l'a voué au bleu. Il l'emprisonne dans des cravates bleues, des habits bleus, des gilets bleus, — et lui défend d'en sortir! » L'unité dans la couleur du costume aurait été parfois, en Angleterre poursuivie jusqu'à l'extravagance, si nous en croyons une planche de la nouvelle édition du George Brummell (t. II, p. 242). Elle nous montre un duc de Beaufort habit, pantalon, gants et sous-pieds entièrement verts. Des favoris et un chien jaunes rompent seuls la verdure du portrait, symbolique, nous l'espérons, de la verdeur du vieux buck !
au milieu des pelouses anglaises. Une paix profonde et pénétrante environne dans ce tableau la célèbre demeure que pourtant la ruine minait déjà.
Mais Ton ne paraissait,, certes, rien en soupçonner, et l'on vivait impassiblement sur un volcan, — ce qui est autrement difficile que de danser nerveusement dessus, — sans se demander ce que pourrait durer une semblable vie. L'on tenait à Gore House une table ouverte — oubliant que Ton serait un jour contraint de plier la nappe — à tous ceux qui en Europe avaient un nom dans les lettres, et, particulièrement (il convient de le dire à la louange de d'Orsay) aux visiteurs français. Et ce fut pendant le règne de Louis-Philippe, qui n'eut guère en Angleterre, convenons-en, d'autre gloire, un admirable défilé à Gore House de nos célébrités nationales, sans acception d'école ni de parti : Alfred de Vigny et Eugène Siie,
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Rachel et Frédérick-Lemaître, le comte d'Arlincourt et Louis Blanc, Ledru-Rollin et le prince Louis-Napoléon. Alfred de Vigny écrit un jour au comte d'Orsay, de Birmingham, tout imprégné de poésie infernale : « Me voici à présent en pleine forge, observant les cyclopes dans leur antre, et j'en ai déjà les mains noires. J'oublie l'odeur du charbon, en lisant le voyage de lad}^ Blessington, et il me semble que je respire un beau bouquet de Florence... Et ce pauvre Byron, je le retrouve partout, grâce à elle. Que je la remercie d'en parler encore, et en vers si mélancoliques! Je crois en vérité qu'il se promène et s'assoit entre elle et moi. Que c'est bien, que c'est rare de savoir se souvenir ainsi-, que l'on mérite d'être aimé pour celaM »
I. Lettre adressée par Alfred de Vigny au comte d'Orsay, reproduite de l'ouvrage de R. Madden (t. I, p. 419).
Eugène Sue, moins préoccupé d'initier Londres aux Mystères de Paris que de manifester à Paris les splendeurs de Londres, passe le détroit pour acheter des chevaux, demande à d'Orsay de le guider dans son choix et revient en France « dans l'enthousiasme des admirables animaux désignés par un semblable juge*)). Il reste en correspondance avec les habitants de Gore House et obtient de l'éclectisme de la maîtresse de maison indulgence et protection, en plein pays de Bible, pour les plus audacieuses productions de sa plume. « Notre excellent ami (d'Orsay) me rassure un peu en me disant que vous êtes, madame, satisfaite de mon pauvre voyageur éternel {le Juif errant), qui se voit à peu près exilé de tous les pays catholiques, ce qui réduit singulièrement sa promenade de .touriste. Heureusement pour
I, Billet d'Eugène Sue au comte d'Orsay, dans la collection d'autographes de l'auteur.
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lui, l'Angleterre est plus hospitalière, et cela, je l'espère, grâce à l'exemple de Gore House qui a suffi pour lui donner droit de cité. Merci donc encore, madame, au nom de mon pauvre proscrit, excommunié, damné, que l'autorité de votre nom et de votre grand esprit a si généreusement défendu et protégé ^ ! »
Rachel, dont Paris a proclamé le génie, va interpréter nos classiques dans la patrie de Shakespeare, Londres entière l'acclame et les salons se la disputent. Mais Gore House l'emporte, et c'est là que la 7Vondroiis inaid apparaît tout d'abord, car lady Blessington l'y a délicatement amenée en prenant sa lyre et en célébrant la flamme
Within that fragile, girlish form, enshrined^.
Après Hermione, don César de Bazan.
1. Lettre d'Eugène Sue à lady Blessington, reproduite ainsi que trois autres dans l'ouvrage de R. Madden. (t. II, p. i88.)