‹ Le comte d'OrsayChapitre 8 sur 18 · The Idler in France, p · texte numérisé non relu

The Idler in France, p

Le diabolique dragon du comte d'Orsay, qui paraissait s'en aller vers l'enfer, emportait véritablement vers la ruine ceux qui souriaient, roulés dans de royales fourrures, entre ses ailes à griffes d'or. 11 n'était plus alors, pour lady Blessington, qu'un seul moyen de remonter cette pente singulièrement périlleuse. C'était de consentir à s'occuper enfin quelque peu de ses affaires, de retourner en Angleterre pour y vivre de sd^juncture, et d'y aviser à tirer sou ou maille des avantages que le mari décédé lui avait faits ou avait pensé lui faire. La pauvre femme, malgré sa frivolité, eut l'énergie de faire cet effort et en

(Î4 UNROIDELAMODE.

fut récompensée, sinon par la fortune, au moins par vingt ans de célébrité quasieuropéenne. Mais, avant de quitter la France, elle y fut témoin des événements de i83o, et le témoignage qu'elle en donne est trop curieux pour que nous ne le rapportions pas en partie.

C'est le 27 juillet i83o, à son retour du Bois, que lady Blessington entend pour la première fois souffler, au loin encore, un vent de révolution : « Près du ministère des finances, rue de Rivoli, cinquante ou soixante personnes, des gamins surtout, sont rassemblées et crient : « Vive la (c Charte! à bas les ministres! » Une patrouille passe près de cet attroupement sans tenter de le dissiper, ce que je juge malhabile, car cette impunité encourage les vauriens, dont le nombre augmente de moment en moment. »

Le vent amène promptement la tempête, et la révolution éclate. Le comte

LECOMTED^ORSAY. 6$

d'Orsay, avec un véritable courage, car il était connu de tous comme beau-frère du duc de Guiche, parcourt hardiment la ville, le jour et le soir. « Le comte d'Orsay et le comte Walewski, écrit dans ses souvenirs lady Blessington, viennent de rentrer. Ils ont été jusqu'cà la place de la Bourse, où ils ont assisté aux plus grands désordres. La populace avait mis le feu au corps de garde, et pourtant, chose singulière, cette foule avait l'air plus joyeux qu'irrité et paraissait rassemblée plutôt pour célébrer des saturnales que pour renverser une monarchie. Le comte d'Orsay et le comte Walewski furent reconnus par des gens du peuple, qui se montrèrent enchantés de les voir (lady Blessington ne doute jamais du bon effet produit par d'Orsay!) En revenant, ils traversèrent la rue Richelieu, qu'ils trouvèrent dans l'obscurité la plus complète, toutes les lanternes ayant été brisées. Le comte d'O

66 UNROIDELAMODE.

say rejoignit sans encombre son cabriolet dans la rue de Ménars, où il l'avait laissé, ne pouvant pousser plus loin. Mais il n'eut que le temps d'atteindre le club de la rue de Grammont * et de faire entrer sa voiture dans la cour, car la canaille se rua aussitôt dans la rue, détruisant tout sur , son passage, y compris l'équipage du prince Tuffiakin. Un grand nombre de membres du cercle se trouvaient alors rassemblés et plusieurs d'entre eux assistèrent, d'un balcon donnant sur le boulevard, au bris des bancs et des réverbères et aux divers exploits de l'émeute, w

Du quartier des boulevards, la révolution gagne promptement celui des Champs- El^^sées, où habite lad}^ Blessington. Cela ne l'empêche point de sortir le soir et de rendre des visites, suivie d'un valet de pied terrifié qui murmure avec une imper-

I. Le cercle de l'Union. Il avait été fondé en 1828. Le Jockey-Club n'occupa cet hôtel que de i856 à 1862.

tinence de circonstance : « Ces Anglaises n'ont peur de rien, non, absolument de rien! » Mais le retour a son petit péril. Une corde est tendue en travers de la rue de la Pépinière; à la vue de l'imprudente comtesse, des insurgés déguenillés relèvent, ma foi ! fort haut et disent en ricanant : « Sautez, la belle! )) La belle ne sautera point, car, pleine de sang-froid : « Je suis sûre, Français, dit-elle avec un délicieux sourire, que vous ne voudrez pas me contraindre io siich aji ïnfemùiine exertion, et m'obliger à dire, quand je serai de retour en Angleterre, que c'en est fait décidément de la galanterie française. » Et les émeutiers aussitôt d'abaisser la corde, en se découvrant devant mylady, mais de se rattraper atrocement sur le valet de pied, qui porte la livrée de la servitude tandis que ses compatriotes et ses camarades se battent pour la liberté.

Beaucoup le faisaient assurément, sinon

tous, et, dès le lendemain matin, lady Blessington en eut une preuve importune. Elle se reposait, dans un sommeil matinal, des émotions un peu vives de la soirée, quand elle fut réveillée soudainement par des coups répétés et violents frappés à la porte de l'hôtel. Elle courut cà la fenêtre et vit avec effroi une sorte de. bandit, couvert de sang et coiffé d'un foulard rouge, qui d'une main brandissait un énorme sabre, et de l'autre secouait à l'arracher le marteau de la porte. « Ah ! madame, hurla l'insurgé, faites ouvrir, je vous en prie, que je dépose aux pieds de mon généreux maître les trophées que j'ai conquis avec ce glorieux sabre. » Et il montrait fièrement une paire de pistolets montés en argent et une fine épée arrachée à quelque officier, qu'il avait déposés sur le pavé pendant qu'il ébranlait furieusement la porte.

« Je reconnus alors, dit lady Blés-

sington, un palefrenier du comte d'Orsay. Cet homme, m'avait-on dit, quand, peu de temps auparavant, la populace s'était efforcée d'enfoncer la porte des écuries dans la rue Verte, et que le cocher et les grooms anglais étaient mourants d'effroi, avait paru fièrement à une lucarne et déclaré aux émeutiers que, quoique partageant leurs sentiments, il défendrait au péril de sa vie les chevaux de son maître et ses camarades étrangers qu'il estimait être sous sa protection. La populace l'avait applaudi et s'était retirée, laissant aux domestiques qu'il avait protégés la conviction qu'il n'était guère moins qu'un héros. Ces mêmes domestiques, quelques jours auparavant, chargeaient systématiquement des plus sales besognes ce pauvre diable de palefrenier qui gagnait trois fois moins qu'eux et était trois fois plus utile. Ils imaginèrent alors de lui offrir de l'argent en récompense de sa conduite. Mais le

héros révolutionnaire refusa avec une indignation magnifique et s'en alla se battre comme un soldat de la vieille garde, armé d'un misérable sabre qu'il avait déterré l'on ne sait où. »

Dans ces journées remplies d'incidents héroï-comiques, mais fertiles aussi en irréparables malheurs, le comte d'Orsay, il faut le reconnaître, fit avec dévouement et énergie tout ce qu'il lui fut possible pour rendre service aux vaincus. Amateur des beaux-arts et particulièrement initié à l'art anglais, il envoya aux Tuileries deux serviteurs, anciens grognards de l'Empire, poyr tenter de sauver, en montrant les dents, un portrait du Dauphin par sir Thomas Lawrence. Malheureusement, quand ils arrivèrent, le chef-d'œuvre avait déjà été traité en image détestée et ses morceaux jonchaient les tapis.

Le comte d'Orsay eut un meilleur succès dans l'accomplissement d'un doulou-

reux devoir. Quelque temps avant la glorieuse semaine, il avait remarqué chez sa sœur, la duchesse de Guiche, un enfant qui, grâce à sa protection, venait d'être admis aux pages. C'était le petit-fils du général Jacqueminot, dont Napoléon disait : (( Il est également brave tous les jours, en mon absence comme à côté de moi. )) La populace, voulant pénétrer dans l'hôtel des pages, fit une décharge à travers la grille, et l'enfant qui alors de garde regardait fièrement devant lui en serrant son arme, tomba foudroyé sur les pavés. Le comte d'Orsay — il y a dans les existences les plus dissipées des oeuvres de miséricorde — prit soin des funérailles du malheureux page et suivit son cercueil au bruit de la fusillade- La tourmente toucha enfin à son terme.

Comme un autre Lear, le vieux roi Charles avait, pour cause d'austérité, dû prendre le chemin de l'étranger \ pour cause

72 UNROIDELAMODE.

d'extravagance, la belle comtesse de Blessington fut alors oblige'e, avec non moins de regret peut-être, de se diriger vers son pays natal. Un des derniers soirs de son séjour à Paris, elle se promenait au bras du comte d'Orsay dans les Champs- Elysées. Près du rond-point, un rassemblement entourait un homme qui lisait à haute voix une proclamation clouée à un arbre. « Nous nous étions arrêtés, dit-elle, pour l'entendre, quand plusieurs de ses auditeurs reconnurent mon compagnon, et se prirent à crier : « Vive le comte , d'Orsay! » Le cri fut aussitôt répété par la foule, tous abandonnèrent le lecteur de proclamations , et reportèrent leur enthousiasme exclusivement sur le comte.

Nous eûmes une difficulté véritable à nous dérober à cette ovation inattendue et je fis sourire le comte en lui affirmant qu'il courait véritablement le danger d'être porté malgré lui au trône vacant par

cette foule qui ne savait comment le remplir ^ »

La popularité du comte Alfred d'Orsay était-elle alors réellement assez grande pour qu'il fût ainsi traité en roi des halles, lui qui n'avait jamais prétendu que diriger les salons? Nous ne le croyon pas et nous regarderons cette flatteuse anecdote, extraite des pages ordinairement sincères de Vidier in France , comme une fantaisie inspirée à lady Blessington par un sentiment d'admiration immodérée; mais si nous doutons fort que les badauds révolutionnaires de i83o aient jamais crié : « .Vive le comte d'Orsay ! » nous sommes en revanche bien certain que lady Blessington et son compagnon, contraints par la gêne de repasser le détroit, disaient en s'en allant : « Vive Paris! » au plus profond de leurs cœurs.

I. The Idler in France donne (ch. xxii-xxv) de très curieux tableaux des journées de i83o.

Dans la grande évolution vers l'ouest de Londres et de Paris, May Fair correspond assez exactement au quartier de la Madeleine, et Kensington à celui de l'Etoile. May Fair était donc h Londres, vers i83o, le foyer d'où rayonnait l'élégance. Ce fut en plein May Fair, à Seamore Place, que s'installa lady Blessington, à son retour de France. Avant d'aller chercher chez elle le gîte aussi bien que la table, le lion beau-fils se nicha près de là, dans des furnished rooms de Curzon Street.

Lady Blessington avait, en effet, été contrainte de renoncer ci la grande maison de Saint-James's Square, inhabitable pour

une pauvresse qui n'avait que deux mille livres de revenu (c'était le chiffre de son douaire), fût-elle disposée à en dépenser huit. Elle avait alors, en quête d'une demeure nouvelle, été poussée par le vent de la mode à Seamore Place, et y avait loué la maison de lord Mountford, dont les larges baies ouvraient sur le parc. Lady Blessington la meubla avec son extravagance accoutumée et de plus, cette fois, avec le sentiment que, pour amener la foule au théâtre, il ne faut pas lésiner sur la mise en scène. Car, Seamore Place ou Saint-James's Square, cela importait peu à lady Blessington, pourvu qu'il lui fût possible d'ouvrir une sorte d'hôtel de Rambouillet britannique. Les grands hôtels à la française n'existent point à Londres, où l'on passe, presque sans transition, de la vieille mansion anglaise au palazzo italien, bientôt méconnaissable sous ses balustrades encharbonnées. Mais les Rambouillet,

de l'autre côté du détroit, ont toujours abondé et abonderont toujours. Et lady Blessington rêvait une sorte d'hôtel de Rambouillet exceptionnel, où les formes du corps viendraient se joindre aux agréments de l'esprit, où les blue stockings seraient fournis par le bon faiseur, où les Grâces et les Muses — on osait encore en parler — formeraient, autour de génies irréprochablement vêtus des rondes fashionables !

Ce rêve devait être en partie accompli. Mais, avant de regarder la maison de Seamore Place, ses gracieux et ses lettrés, examinons d'abord la maîtresse du logis elle-même, la femme à la mode et Vanthoress. Soyez tranquilles, le comte d'Orsay ne sera jamais loin !

C'est un Américain, M. Willis, qui, dans ses PencillingSj va nous la crayonner : (( Dans une longue bibliothèque, remplie de glaces et de livres richement reliés, je

78 UNROIDELAMODE.

trouvai lady Blessington. Ce que je vis en entrant était fait pour charmer. Une femme d'une remarquable beauté, demi-enfouie dans un fauteuil de satin jaune, lisait à la lueur d'une superbe lampe, suspendue à la voûte de la pièce. Partout des sofas, des ottomanes, des bustes, des tables chargées de précieux bibelots. Et, sur l'une d'elles, une main blanche et délicate pressant aristocratiquement le dos d'un livre entre des doigts chargés de diamants* ! »

Attitude charmante, sans contredit, mais assurément préparée pour l'arrivée du Yankee. Lady Blessington, d'ailleurs, en vraie femme du monde, ne la lui laissa saisir que dans une fugitive vision : « Dès que le domestique m'eut annoncé, elle se leva et me tendit cordialement la main. Un gentleman entra aussitôt, et elle me présenta au comte d'Orsay, le célèbre Pelham

Page 1