Les relations extérieures. — 2. La politique intérieure
1. — Nous savons bien peu de chose du règne personnel de Louis de Mousson. Il n'existe émanant de lui aucun diplôme; seuls ceux des évêques de Toul nous permettent de le suivre un peu. Nous ignorons complètement s’il eut des relations avec ses voisins de l'ouest en Champagne; ses rapports avec l'Empereur son suzerain ne nous ont pas non plus laissé de traces, sauf pour la part que le comte prit dans la lutte contre Godefroy le Barbu et les seigneurs bourguignons.
En réalité, bien que maître d'un état important, Louis tient une place fort restreinte dans l’histoire de la féodalité impériale. 11 semble qu’il ait séjourné la plus grande partie de sa vie dans ses états, qu'il eut pour principal but d'y affermir son autorité et que sa présence constante n'y permit pas au contraire du duché de Lorraine l'éclosion d’une petite féodalité indépendante (1). S'il n’a fait aucune guerre de con-
(1) E. Duvernoy, Les États généraux des duchés de Lorraine et de Bar, p. 18 et sq.
M. Grosoiier pe Marons. 6
quête il a, au cours d’un règne long et presque paisible, organisé et affermi son indépendance vis-à-vis de ses voisins et de ses vassaux.
Nous n'avons aucune mention de Louis avant 1044. La mort de Gothelon, le successeur de Ferry Il au duché de Lorraine devait, en le faisant participer aux guerres qui suivirent la mort du vieux duc, le faire sortir un peu de l'ombre. Godefroy le Barbu, fils de Gothelon, revendique la succession paternelle entière, c'est-à-dire les deux duchés de Haute et de Basse Lorraine, alors que l'Empereur Henri justement inquiet de la puissance de Gothelon, avait à la mort de celui-ci partagé la Lotharingie n’accordant à Godefroy que la Haute Lorraine. Godefroy se révolta, puis déchu du duché à cause de sa révolte, il en ravagea les terres avec l’aide de son allié le comte de Flandre (t)et la complicité du roi de France (?).
D'autre part, lorsque Conrad II mourut le 4 juin 1039 6), la Bourgogne était loin d’être pacifiée. La mort du comte Eudes de Blois n'avait pas tout à fait découragé les rebelles. Renaud, comte de Bourgogne qui avait succédé à son père, Otte Guillaume, en 1026 (% n'avait pas déposé les armes. Il était le plus puissant des vassaux du royaume bourguignon et il avait trouvé dans le comte Géraud du Génevois, petit neveu du dernier roi Rodolfe l’aide précieuse qu'avait déjà rencontrée Eudes de Blois. Il s'était soulevé en 1042, sans succès (), peut-être pour se venger de ce que Henri II avait démembré son comté. Il semble, en effet, que c’est vers cette époque que l'Empereur, pour faire échec au comte de Bourgogne, donna à Louis de Bar des territoires fort étendus
(1) Dupreel, Hist. critique de Godefroy le Barbu, Uccle, 1904, in-8, p. 21 et sq.
(2) Annales Altahenses, ann. 1044 : € Gotefridus conjuravit cum rege karlingorum adversus regem dominum suum ».
(3) Wipon, Gesta Chuonradi, c. 29.
(4) C. Pfister, Robert le Pieux, p.267, n° 2; R. Poupardin, Le Royaume de Bourgogne, p. 229. -
(5) Hermann Contract, ann. 1042; Wipon, Gesta Chuonradi, c. 32.
dans le nord de la Bourgogne, la châtellenie de Montbéliard, celle de Ferrette et celle d'Altkirch (1).
Le comte de Bar répondit à l'attente de l'Empereur et quand en 1044, poussé par Godefroy le Barbu, le comte Renaud de Bourgogne reprit la lutte contre l'Empire, il n’eut pas d'adversaire plus déterminé que Louis. Renaud aidé sans doute de Géraud de Génevois vint à la tête d’une forte armée mettre le siège devant Montbéliard; le comte Louis accourut et avec une faible troupe, dit Hermann de Reichenau, il mit en fuite le comte Renaud (?) qui se soumit peu après ().
Steindorff(#) remarque que dans cette lutte contre les grands feudataires, l'Empereur Henri HI s’assura la fidélité des seigneurs de second rang par des donations. Louis fut un vassal fidèle; cependant pour le remunérer l'Empereur avait sous la main un fief d'une autre valeur que Montbéliard et qui, de droit, revenait au comte de Bar : le duché de Haute- Lorraine. Lorsque la révolte de Godefroy et sa déchéance eurent rendu vacant ce duché, ce sont les comtes Albert,
(1) Louis Jacob, Le Royaume de Bourgogne sous les empereurs Franconiens, p. 43 : « Le comte Louis de Mousson était devenu possesseur de Montbéliard en 1044 et sa parenté avec Henri II le rendait suspect aux seigneurs indépendants de la Bourgogne: c'est ce qui peut expliquer l'attaque dirigée par Renaud et Géraud contre cette forteresse ». Telle est l'opinion de M. Louis Jacob. Nous devons revenir plus loin sur la formation du comté de Montbéliard. Quant à la parenté de Louis et de Henri III, rappelons que Henri IIT fils de Gisèle de Souabe était le cousin germain de Sophie, fille de Mathilde de Souabe : Mathilde et Gisèle étant les deux sœurs. Cf. R. Parisot, Les origines de la Haute-Lorraine, tableau généalogique, p. 515.
(2) Hermann de Reichenau, an. 1044 : (« Eodem anno Ludovicus comes, Reginoldum principem reginæ Agnetis avunculum, sed Henrico regi inimicum, dum quoddam castellum ejus quod Mons Peligadi dicitur, magna cum manu expugnare pararet, cum parva militum suorum copia pugnam iniens vicit, multisque cœsis reliquos pugnavit ».
(3) Hermann de Reichenau, an. 1045 — « Reginolf et Gerold Burgundiones regi apud Salodurum (Soleure) ad dedicionem venerunt. » Cf. Louis Jacob, Le royaume de Bourgogne sous les Empereurs franconiens, p. #4
(4) E. Steindorff, Jahrbücher… Heinrich, I, t. Ier, p. 226.
puis Gérard d'Alsace qui l'obtinrent. Louis ne recueillit pas: la dignité possédée par son beau-père. Les historiens s’en sont étonnés à juste titre. Laurent de Liège n’est pas sans le remarquer vivement: il en fait même, sans d’ailleurs nommer le comte Louis, ni tenir compte des événements antérieurs, la cause de la révolte de Godefroy (!). M. R. Parisot, après. avoir rappelé la fidélité de Louis, dit justement que nous ignorons les motifs pour lesquels il fut écarté du titre ducal (1.
Peut-être faut-il les rechercher dans la puissance du comte: de Bar. Si Conrad IT avait cru devoir, en raison des menaces d'Eudes et des troubles dont la Lotharingie était victime en 1033, donner à un puissant seigneur comme Gothelon le duché menacé, des raisons contraires ont pu faire agir- Henri. Ce n'était plus l'ennemi extérieur qui était dangereux en 1047, mais l'ennemi intérieur. Or, Louis possédait avec- Bar, Saint-Mihiel, Mousson, Amance d'abord et ensuite Montbéliard, Ferrette et Altkirch, des fiefs puissants sur lesquels il pouvait s’appuyer."Duc de la Haute-Lorraine, sa. puissance pouvait devenir dangereuse et cette puissance même n’était plus une garantie de sa fidélité. C’est probablement cette seule considération qui dicta à Henri sa conduite.
D'ailleurs, le comte Louis ne semble pas s’en être autrement soucié. Rien ne prouve qu'il ait revendiqué la dignité ducale, rien ne prouve non plus qu'il ait éprouvé du mécontentement de l'investiture de Gérard d'Alsace. Sur ce point les chroniqueurs sont muets.
2. — Le comte de Bar n'a sans doute pas beaucoup séjourné dans les possessions d'Alsace. Nous ne l'y trouvons que vers 1060. IT y reçoit au château d’Altkirch Hugue, abbé
(1) Laurent de Liège, SS. X, p. 492 : « Beatrix data est a rege Bonifacio Italiæ marchioni et Sophia Ludovico de Monxiam comiti. Ducatus autem patrio eorum, quia neutriistorum cessit, sed datus est a rege Girardo. Castiniensi comiti; ideo idem Godefridus qui patronus eis datus erat, justa in imperatorem arma movere visus est sibi ».
(2) R. Parisot, Les Origines de la Haute-Lorraine et sa première maison ducale, p. 444.
de Cluny et au dire du biographe de ce dernier; il est témoin d'un miracle du saint abbé. Comme Louis et sa suite prepaient part à un banquet offert à leur hôte en plein air, un orage éclata soudain qui fit grand peur aux gens du comte. Hugue les rassura et d’un signe de croix, il commanda à la tempête de s’apaiser. Le lieu du festin fut épargné complètement tandis-que la pluie inondait les environs (1).
À partir de 1044 et pendant huit ans, nous n'avons plus aucune mention de Louis. Nous ne le retrouvons que le 25 janvier {052 et à Rome au côté de son compatriote Léon IX. Il y souscrit la bulle de confirmation des biens de la collégiale de Saint-Dié ®) en présence de l'Empereur. Il est vrai que la bulle est fausse. Cependant elle a dû être composée sur une charte ancienne et d’après des données certaines 6). Comment expliquer le séjour de Louis à Rome? Le pape Léon IX séjourna en France et en Allemagne entre juillet 10149 et février 1051. À son retour en Italie, il emmena avec Jui plusieurs Lorrains parmi lesquels étaient Frédéric, frère de Godefroy, plus tard pape sous le nom d’Étienne IX (%) et probablement son parent Louis qui fut peut-être chargé de lui faire escorte, à moins que Louis n'ait fait partie de la suite de l'Empereur ©).
1) Bibliotheca cluniacensis Monasterii, p. 443. Acta Sanctorum, Boll. 29-avril. 3
(2) Sommier, Hist. de l'Eglise de Saint-Dié, p. 350 où la charte porte la date de 1051; L. Viellard, op. cit., p. 118, croit y voir une faute et corrige en 1052 en s'appuyant sur ces deux faits : 10 L'année du pontificat de Léon IX commencé en 1049 est donnée comme la troisième, ce qui se rapporte évidemment à 1052; 2° En janvier 1051, Léon IX est encore en Allemagne. La bulle se trouve également dans Dom Calmet, 2e édit. t. IL, pr. p. 295. Cf. Jaffé, Reg. Pont. Rom., n. 4252.
(3) R. Parisot, Les origines de la Haute-Lorraine, p. 197.
(4) U. Robert, article dans Revue des Questions historiques, 1876, t. IT, p. 49.
(5) Nous n'avons pas cru devoir faire état d’une chronique française de Savoie (Mon. Patriæ historia, SS. I, col. 90) qui signale que le comte de Bar vers 1048 aurait, avec le comte de Bourgogne et le duc de Lorraine, combattu le comte Amédée de Savoie. Amédée aurait fait prisonnier le comte de Bar. Guichenon, Hist. généalogique de la Maison de Savoie, I,
Quoi qu'il en soit le séjour de Louis en Italie ne dut pas être de longue durée. S'il faut en croire le père Benoit-Picart, il aurait, en effet, assisté avec le duc Gérard au sacre de Udon, évêque de Toul, le 17 avril 1052. II aurait, ainsi que Gérard, prêté son concours àl’évêque pour détruire le château de Vaucouleurs. Grâce aux troubles qui avaient bouleversé la Lorraine, ce château était devenu un véritable repaire de brigands qui, depuis quarante ans, désolaient le diocèse et l'église de Toul. Brunon (Léon IX) s'était en vain porté contre lui (4). Grâce au secours de Louis et de Gérard, Udon s'en empara et le rasa ().
Le comte Louis fut très lié avec l'évêque Udon et nous le rencontrons souvent auprès de lui %). Le 3 juin 1054, il souscrit la charte d'Udon par laquelle celui-ci prend sous sa protection l’abbaye de Saint Mansuy (#. En juillet 1057, il assiste Udon dans un plaid contre les habitants de Varangeville (6). C’est dans ce document (6) que nous voyons appa-
p- 211, tient ce récit pour une légende. Cf. L. Viellard, op. cit., p. 116, n° 65.
(1) Gesta, ép. Tull., SS. VIII, p. 645 ; Père Benoit Picart, Hist. de Toul, p. 376-381. Sur la présence du comte de Bar au sacre de Udon. Cf. Benoit Picart, op. cit., p. 90.
(2) Père Benoit Picart, op. cit.,p. 81 : « Notre manuscrit (mss.de Saint- Mansuy aujourd'hui perdu) marque qu'Étienne de Vaucouleurs eut guerre avec l'évêque Udon, que ce prélat fit assiéger la forteresse de Vaucouleurs et qu'après l'avoir prise, il la fit raser. Cet Étienne est le même que celui dont parle Albéric » (c'est-à-dire Étienne de iJoinville). Il y a dans le texte du père Benoit au moins une erreur : Étienne de Vaux [Vaux Saint-Urbain, Haute-Marne, Vassy, Doulaincourt comme le dit Aubry et non des Vaux (pagus Bedensis Vaucouleurs) comme le croit Benoit] ancêtre de la maison de Joinville était mort à l’avènement de Udon de Toul. Toutefois comme son fils Geoffroy était certainement en possession de Vaucouleurs, il n’est pas impossible que ce soit contre - Étienne que Brunon ait combattu et contre Geoffroy que Louis et Gérard se soient ligués avec Udon. Cf. H. P. Delaborde, Jean de Joinville et les seigneurs de Joinville, p. 13-14.
(3) Père Benoit Picart, Hist. de Toul, p. 386.
(4) À Toul, Gallia Christiana, XIII, pr., p. 470.
(5) Meurthe-et-Moselle, Nancy, Saint-Nicolas.
(6) Père Benoit Picart, Hist. de Toul, pr. p. 73.
raître pour la première fois le nom du fils aîné de Louis, Thierry. C’est en cette même année 1057, que, selon le père Benoit, Louis se serait brouillé avec Gérard d'Alsace pour des intérêts de famille, peut-être au sujet de la succession de Léon IX (). Ils auraient été près d'en venir aux mains, mais l'évêque Udon les aurait réconciliés et leur aurait fait faire un arrangement. Nous n'avons malheureusement aucune preuve de ce qu'avance le père Benoit. La même année, le comte Louis et Sophie intercèdent pour Aubry, fils d'Arnoul, comte de Toul destitué de son comté et condamné par l'évêque (À).
D'après le père Benoit, Louis se serait ensuite définitivement brouillé avec Gérard d'Alsace et en 1063, le duc Gérard et le comte Arnoul de Toul jurèrent entre les mains de l'évêque Udon de s’aider mutuellement dans leur guerre contre le comte Louis (G). Nous ignorons où l'historien de Toul a puisé les éléments de cette assertion que nous avons peine à admettre : non seulement nous avons vu l’aide constante que Louis prête à Udon et son intercession pour Aubry fils d'Arnoul, mais nous allons voir deux ans plus tard le comte de Bar assister de nouveau, de concert avec Gérard et Arnould, l'évêque Udon dans la charte de fondation de l'abbaye de Saint-Gengoul, faite dans sa ville épiscopale le 20 juin 1065 (4). Tous les seigneurs de la région assistent à cette fondation; le duc Gérard et son fils Thierry, le comte Louis et son fils Thierry, le comte Arnoul de Toul et son
(1) Père Benoit Picart, op. cit., p. 381. — Le pape Léon IX était mort en 1054.
(2) Père Benoit Picart. op. cit., p. 382; Dom Calmet, t. I, p. 1178 et pr. p. 466. Le comte Arnoul de Toul s'étant rendu coupable d’exactions envers les sujets de l'évêché fut destitué. Son fils Aubry tenta pour le venger de s'emparer de Toul par surprise. Il échoua grâce à la vigilance des habitants. Il était pour ce fait excommunié et banni lorsqu'intercéda le comte Louis.
(3) Père Benoit Picart, Origines de la Très Illustre maison de Lorraine, p. 123.
(4) Père Benoit Picart, Hist. de Toul, pr. p. 74; Dom Calmet, t. I, pr. p. 454
fils Aubry, le comte Haimon et son frère Olry, le comte Lutolfe, le comte Ferry, le comte Henri et son fils Hugue, Milon de Gondrecourt et ses fils Othlon et Gautier, Erard de Sorey et son neveu Albert (1), Rotroy de Prény (), Olry de Neuviller %), Albéron de Chatillon ), Geoffroy de Brixey P), Gautier de Broffe (6), Guy de Rorthé 1), Raoul de Chatenois S), Thierry de Fontenoy (*, Albert de Lunéville, les abbés de Saint-Evre, Saint-Mansuy, Saint-Sauveur, Moyenmoutier et Senones, nombre de chanoines, de prêtres, de prévôts ou prieurs, de villici et d’échevins. La présence de Louis à cette sorte d’assemblée plénière du Barrois ne semble guère impliquer qu'il ait eu maille à partir avec l'évêque deux ans auparavant. | Louis apparaît pour la dernière fois-en 1067. Il consent à la donation que fait à l’abbaye de Saint-Mihiel un certain Vaufroy de ses possessions à Nançois (10) et à Savonnières près de la ville de Bar (ft). Cependant si nous en croyons Jean de Bayon, Louis vivait encore quand s'ouvrit la succession de Gérard d'Alsace en 1070 (12), Cette fois, Louis
(1, Sur les maisons de (Gondrecourt et de Sorey. Cf. plus loin.
(2) Meurthe-et-Moselle, Nancy, Pont-à-Mousson.
(3) Meurthe-et-Moselle, Nancy, Haroué.
(4) Commune Le Val et Chatillon, Meurthe-et-Moselle, Lunéville, Blamont.
(5) Meuse, Commercy, Vzucouleurs.
(6) Non identifié probablement mal lu par Dom Calmet pour Brixey.
(7) Commune de Sionne, Vosges, Neufchâteau, Coussev.
(8) Vosges, Neufchâteau.
(9) Vosges, Épinal, Bains.
(10) Meuse, arrondissement et canton de Commercy.
(11) Meuse, arrondissement et canton de Bar-le-Duc. Cart. de Saint- Mihiel, édit. A. Lesort, n° 37 : € per manum domini mei Ludovici comitis et ejus egregiae conjugis Sophiae donationem feei ». — Dans une autre donation pour la même abbaye en 1053, faite par le noble Harouin et sa femme Heriburge (A. Lesort, Cart. cit., n° 35) de possessions à Gironville (Meuse, arrondissement et canton de Commerey) le comte Louis est simplement nommé comme comte régnant.
(12) Jean de Bayon dans Dom Calmet, t. II, pp. 75 : « Porro ducatum ejus (Gérard) filius ejus nomine Theodoricus, quamvis Ludovicus comes ex
réclama la dignité ducale non pour lui, mais pour l'aîné de ses fils, Thierry. Que vaut le témoignage de Jean de Bayon qui écrivait plus de trois siècles après les événements? Sans doute bien peu de chose. M. R. Parisot le rejette d'abord (1), mais dans la conclusion de son ouvrage, il ne croit pas devoir être aussi catégorique (2. Louis eût attendu bien tard pour réclamer la succession de son beau-père. Près de quarante ans sont passés et l’hérédité du duché de Lorraine dans la maison d'Alsace, est, sinon un droit, du moins, un fait accompli. Le duché fut donné à Thierry, fils de Gérard. Si le témoignage de Jean de Bayon est vrai et si Louis n'est pas mort en 1070, du moins il a dû suivre de bien près le duc Gérard dans la tombe.
Nous ne possédons de Louis aucune donation concernant l'abbaye de Saint-Mihiel. En revanche, une charte de Richer, évêque de Verdun, du 10 octobre 1098 nous apprend que de son vivant le comte de Bar a usurpé sur l’abbaye le prieuré de Saint-Pierre le Chéri situé dans un faubourg de Verdun et bien placé pour surveiller la ville, qu'il y a mis des hommes d'armes et l'a ruiné.
B. — Le règne de Sophie.
1. Le règne de Sophie. — 2. Saint-Mihiel et les Investitures.
1. Le partage des biens du comte Louis eut lieu aussitôt après sa mort; Sophie sa veuve conserva ses alleus héréditaires : Barrois, Amance, Mousson; à Thierry échut Montbéliard, Ferrette et Altkirch; à Frédéric, quelques biens en Alsace avec Lutzelburg, ce qui est une preuve de plus que ces biens provenaient de Louis (#), sinon Sophie les aurait certainement conservés.
Frederico duce per Sophiam ejus notam suam conjugem ad filium suum subripere tentaverit, gubernandum obtinuit ».
(1) R. Parisot, Les Origines de la Haute-Lorraine, p.27. rRSParisot, 6p- cit. piue..
(3) Cart. de Saint Mihiel, éd. A. Lesort, n° 57: (4) C£. plus haut, p. 78-79.
Sophie est mieux connue que son mari; dès qu'elle eût en mains le comté, elle gouverna avec fermeté, règlant à chacun ses droits et ses devoirs, maintenant avec âpreté ce qu'elle croyait être son droit. À vrai dire, les chroniques ne nous disent presque rien d’elle et c’est dans ses chartes qu'il faut l'aller chercher. Sa sollicitude s’est surtout portée sur l’abbaye de Saint-Mihiel dont elle a, non plus l'avouerie, mais la propriété, puisque d’abbaye royale en droit, Saint-Mihiel est devenue en fait abbaye comtale.
L'évêque de Toul Udon, mort le 14 juillet 1069 (1), a été remplacé par Pibon, dont la dévotion au Saint-Siège est loin d’avoir été aussi profonde ?). C’est à la prière de Sophie que l’évêque Pibon en 1076 @) affranchit les paroisses d'Amance(#, Lay Sainte-Christophe (#, Eulmont (%, Seichamp * et Blanzey ) ainsi que la chapelle du château d'Amance, agrandie et embellie par Sophie, de la dépendance de Ja paroisse de Dommartin f) qui appartenait à l'abbaye Sainte- Glossinde de Metz. C’est cette charte qui nous apprend que le duc Thierry, aïeul de Sophie, possédait Amance par succession du comte Folmar, probablement son beau père (7). Cette première prise de biens dont les revenus appartenaient à Sainte-Glossinde fut bientôt suivie d’une autre. En 1085, Sophie demande à Pibon de consacrer la chapelle qu'elle vient de construire à Laître-sous-Amance également sur le territoire de la paroisse de Dommartin(®. Le monastère de Sainte-Glossinde protesta de nouveau. Sophie avait trouvé
(1) Abbé E. Martin, Hist. des diocèses de Toul, Nancy, Saint-Dié, t. 1, p. 216.
(2) Pibon, fils du comte Thietmar, un saxon qui fut maître de la maison de Henri IT devait à ses origines d’être tout dévoué à l'Empire.
(3) Cart. de Saint-Mihiel, éd., A. Lesort, n° 39; Dom Calmet, t. I, p. 495.
(4) Meurthe-et-Moselle, Nancy, canton Est.
(5) Commune de Bouxières aux Chênes, même canton.
(6) Même canton.
(7) & Teodoricus dux comitissae avus qui jure hereditario comiti Folmario in Asmantia successit ». Cf. R. Parisot, Les Origines de la Haute- Lorraine, p. 201.
(8) Cart. de Saint-Mihiel, cit., n° 43.
son maître dans l’abbesse Hodierne qui défend énergiquement les droits de son abbaye!) et la même année la comtesse de Bar est obligée de donner à Sainte-Glossinde les cens de Layes (), trois serfs et des bois dans la forêt d'Eingewiller, moyennant quoi elle obtient la liberté de la chapelle qu’elle remet après sa consécration par Pibon à l'abbé de Saint- Mibhiel, Sigefroy ). Auparavant en 1080, Sophie a donné gain de cause à Sigefroy contre le voué de Houécourt (i). La même année elle fait construire une chapelle dans le château de Mousson, dont les meilleurs parties sont encore debout ®).
En 1088, le 1° septembre, sur les instances de Sophie, Pibon donne à Saint-Mihiel la paroisse de Bar-la-ville (6), dédiée à Notre-Dame, après avoir réglé les droits du curé en fonctions (1). En 1091, la comtesse Sophie règle en faveur de l’abbaye de Saint-Mihiel les devoirs et les droits de l’avoué de Condé 8, Enfin, par une charte sans date, qui doit être la dernière émanée d'elle (%) Sophie donne de grands biens à la
(1) L'abbaye de Sainte-Glossinde ne renoncera jamais à lutter contre Saint-Mihiel pour les dépendances de la paroisse de Dommartin et finalement l'archevêque Hillin de Trèves lui donnera en partie raison en 1156 (Cart. de Sainte-Glossinde, B. N., mss. latin; 10024, f° 9 v° édit., par À Lesort, à la suite du cart. de Saint-Mihiel, p. 433).
(2) Lay Saint-Christophe, Meurthe-et-Moselle, Nancy, canton Est. Levyre, Meurthe-et Moselle, Nancy, Nomény.
(3) Cart de Saint-Mihiel, cit., n° 44; Dom Calmet, t. I, p. p. 482.
(4) Vosges, Neufchâteau, Chatenois, Cart de Saint-Mihiel, cit., n° 41; R. Parisot, op. cit., p. 532. Cf. plus loin, livre III, chapitre IV..
(5) Dom Calmet, t. I, p. 1188, Bull. du Com. des Mon. histor., III, 1848, 2e série, p. 713.
(6) Partie basse de la ville de Bar-le-Duc. L'église Notre-Dame qui subsiste encore sous ce vocable aujourd’hui fut jusqu'en 1785, la seule église paroissiale de Bar-le-Duc.
(7) Cart. de Saint-Mihiel, éd. A. Lesort, n° 46; R. Parisot, op. cit., n° 206. Gallia Christiana, xiu p. 564.
(8) Cart. de Saint-Mihiel, n° 50; R. Parisot, op. cit., n° 276, sur cet important document, Cf. plus loin, 1. IT, ch. IV.
(9) Cart. de Saint Mihiel, n° 45; Dom Calmet, t. I, pr., p. 470. Viellard Documents pour servir à l'histoire de Belfort, p. 140. Sur la date de ce document que MM. A. Lesort et L. Viellard ramènent à 1087, Cf. notre catalogue des actes.
même abbaye pour le repos de l'âme de son mari et de son fils Frédéric. C’est Bathelémont (1) et son avouerie, Ansauville ?) et les deux églises de Tyrei ? dédiées l'une à Saint- Pian, l’autre à Saint-Martin.
2. — Sur les relations extérieures de Sophie, nous savons peu de chose. C’est sous son règne qu'éclata la querelle du Sacerdoce et de l'Empire à laquelle prendra surtout part son petit-fils Renaud. Toutefois, la comtesse ne pouvait rester indifférente à la lutte. Ses possessions contenaient Saint- Mihiel, monastère orthodoxe, et s'étendaient sur Toul, où Pibon, hésitant, fut parfois du parti de l'Empereur # et sur Verdun où l'évêque Thierry excommunié était franchement impérialiste. Sophie ne semble pas avoir hésité et de même que sa sœur et sa nièce soutenaient en Italie la papauté, de même elle prit, en Lorraine, ardemment parti pour la cause pontificale. L'intervention de Sophie dans la querelle eut pour ‘origine les difficultés de l’abbaye de Saint-Mihiel avec l'évéque de Verdun. Thierry élu en 1047, appartenait par sa famille, comme Pibon de Toul, à la Cour impériale 5), Prenant, dès le début, le parti de l'Empereur, il se trouva, en 1074, obligé de sévir contre l'abbaye de Saint-Mihiel qui lui avait refusé l'obédience (6. L'affaire fut arrangée une première fois (1, mais la querelle recommenca dix ans plus tard en 1084. Les moines refusant d’obéir plus longtemps à un évêque schismatique qui s'était déclaré pour l’antipape Guibert de Ravenne (Clément II), demandèrent à Pibon de Toul de les prendre sous sa juridiction. Le fait était grave,
) Meurthe-et-Moselle, Lunéville, Arracourt.
) Meurthe-et-Moselle, Toul, Domèvre.
(3) Auj. détruit lieudit € Vitrey » commune de Pont-à-Mousson.
(4) Père Benoît Picart, Hist. de Toul, p. 393; — Jaffé, Reg. Pont. Rom., 413 et 421.
(5) Laurent de Liège, SS., X, p. 491,
(6) Roussel, Hist. de Verdun, tome Ier, p. 243 sq. Abbé Clouet, Hist. e Verdun, t. I, p. 87 et sq.
7) Par une lettre datée du mois de mai 1074, Grégoire VII donne mission à Udon archevêque de Trèves de résoudre la querelle. Migne Patr. latine, t. 148, I. I, lettre 81.
du
c'était enlever au diocèse de Verdun, le quart au moins de son importance. Thierry essaya de négocier, il envoya aux moines deux ambassadeurs, Richer, doyen de la cathédrale et Fulcrade, abbé de Saint-Paul. A peine arrivés à Saint- Mibhiel, les deux envoyés furent saisis et emmenés prisonniers au château de Bar (4). La comtesse Sophie protégeait évidemment les moines de Saint-Mihiel et n'était peut-être pas étrangère à leur résolution de passer dans le diocèse de Toul. L'évêque Thierry réunit aussitôt ses troupes et se jeta sur Saint-Mihiel, dont il brüla la ville et le monastère @). Les moines n'eurent plus qu'à se disperser dans leurs prieurés. On se demande pourquoi Sophie n’est pas intervenue à temps.
C'est sans doute à la suite de ces faits qu’en 1090 Sophie fit édifier un château à Saint-Mihiel pour protéger l’abbaye ®). Sophie hésita longtemps craignant les abus que les hommes d'armes pouvaient commettre avec l’aide de cette forteresse. Ce n’est que « poussée par la nécessité et vaincue par le conseil de ses fidèles (# », qu'elle se décida à poursuivre la construction. Les moines, de leur côté, malgré la leçon des événements, ne montraient pas grand enthousiasme d'autant plus que Sophie leur demandait de pourvoir à l’entretien du châtelain 5). L'abbé Sigefroy consentit, parce qu'il
(1) Laurent de Liège, SS. X, p. 491 — : « Familia ejusdem ecclesiæ eos invasos, scilicet Fuleradum et Richerum, ab ecelesia pertraxit et vinctos apud Barrum incarceravit quam ob rem ipsam villam et ecclesiam ab hostico episcopali contigit incremari ».
(2) Aubry de Trois Fontaines, an 1084. Dom Calmet, t. I, livre 20, ch. 151. D'après ce dernier, la plus grande partie des moines se seraient retirés à Laître-sous-Amance.
(3) Cart. de Saint-Mihiel, éd. A. Lesort, n° 49; Dom Calmet, t. I, pr., p. 486 « Infestatione multorum pravorum hominum in ecclesias Dei per nimium seviente, hujus quoque cenobii videlicet Sancti Michaelis bona perversi quique raptores pacisque violatores in re culpabiliter deripiebant ».
(4) & Qua necessitate compulsa... Consilio tandem fidellum suorum devicta ».
(5) « Abbatem itaque Sigefridum qui loci hujus curam gerebat aggreditur, suppliciter ab eo petens quo, communi fratrum consilio, de prebenda
ne pouvait faire autrement, à donner la ville de Rupt (1, la moitié des droits de péage du pont de la Meuse et de la ville et un four banal à condition que le châtelain et ses compagnons ne réclameraient rien de plus (2). De son côté, le chàtelain Renaud promettait de ne jamais faire la guerre au moyen de son château si ce n’est pour la défense de l'abbaye (3. Renaud constitue garants de sa fidélité Roger de Spincourt (4) et Boson de Maidières 5) qui jurérent, si le châtelain manquait à ses devoirs, de payer une amende et de se constituer prisonniers au château de Mousson dans les quarante jours qui suivraient l'avis de l'abbé.
Quelques années auparavant, la comtesse si orthodoxe fut-elle, n'avait pu éviter de tomber sous les foudres ecclésiastiques. Maîtresse de Saint-Mihiel, elle crut pouvoir, comme ses prédécesseurs, investir elle-même l'abbé. En 1076, à son élection, Sigefroy reçut la crosse des mains de la comtesse (6), mais bientôt, mieux instruit des règles canoniques, il partit à Rome « conduit par la pénitence » (1). Confessant sa faute, il remit sa crosse entre les mains de Grégoire VII qui, touché et connaissant la réputation de l'abbé, la lui rendit(8. Sophie fut médiocrement flattée de la
eorum non minus Sibi concederet quam castelli custodibus necessarium foret, tali quidem pacto quo ipsa tantumdem valens de alodio suo ecclesia alibi redderet ».
(1) Rupt devant Saint-Mihiel, Meuse, Commercy, Pierrefitte.
(2) Les gardes du château qui accompagnent Renäud sont Thiébaut, Iufroy, Guery et Anscher.
(3) « Dum castellum fide promittere coegit quod numquam in vita sua per hoc castrum werram faceret alicui nisi pro defensione et pace ecclesiæ Dei ».
(4) Meuse, Montmédy, chef-lieu de canton.
(5) Meurthe-et-Moselle, Nancy, Pont-à-Mousson.
(6) Cart. de Saint-Mihiel, éd. A. Lesort, n° 65 « Haec illicita consuetudo adeo inobverat ut quidem abbas nomine Sigefrydus quamvis ceteros quos memoria nostra sibi renovare patuit religiosor, tamen de manu feminae, videlicet venerabilis comitissae Sophiae suscepisset ».
(7) « Romam penitencia ductus petiit ».
(8) & Baculum beatae memoriae Gregorio septimo qui et Hildebrannus, crimen suum confitens reddidit. Quem tamen, cogente vix eodem beato
démarche de Sigefroy, mais ensuite, reconnaissant l'humilité de l'abbé et sa propre erreur, elle prit elle-même le chemin de Rome et y reçut l'absolution (1. Tel est le fait comme il nous est raconté par un acte de Renaud le petit fils de Sophie, qui, en 1117, renonce définitivement au droit d’investir les abbés. Le voyage de Sophie à Rome doit être placé aux environs de 1080, entre l'élection de Sigefroy en 1076 et la mort de Grégoire VIT en 1085.
Sophie qui avait déjà perdu son fils Louis, vit encore mourir deux autres de ses enfants : Frédéric et Béatrice. Elle s'éteignit elle-même en 1092. Bernold, en sa chronique, place sa mort en 1093 « dans une grande vieillesse » (2). Pourtant Sophie n'avait guère que soixante-dix ans. La date de Bernold n'est pas absolument sûre. Outre que le chroniqueur, contrairement à ce qu'il fait pour Frédéric et Béatrice, ne donne ni le mois ni le jour, d'où il semble qu'il n'est pas exactement informé, une charte du Cartulaire de Saint- Mihiel ne laisse guère de doute à ce sujet. C’est une donation faite par des hommes « de la familia » de Saint-Mihiel à l'église Saint-Martin d'Essey 6) de biens à Flirey &). Elle est ainsi datée : & Anno I.-D. millesimo nonagesimo secundo... tempore Sigefridi abbatis ac Teodorici comitis ac Tullensis episcopi Pibonis » (#. Le comte Thierry est en possession du comté de Bar et Sophie n'existe plus à cette époque. Cependant si l’on admet avec Bernold que Sophie n'est morte
apostolico, quia ejusdem viri religio ad noticiam ejus pervenerat iterum recepit ».
(1) « Sed venerabilis predicta comitissa, audiens se contemptam, se despectam vehementer super hoc gratulabatur ac deinceps in dilectione nisi religiosi plurimum pro tali contemptu caritatis vinculis astringebatur, hoc exemplo, se peccasse recognoscens Romam perrexit atque…. absoluta, repatriavit ».
(2) Bernold, Chron., SS. V, p. 456 : « Nobilissima comitissa Sophia vidua Ludowici comitis mater piae memoriae Beatricis ducis et Frederic marchionis in senectute bona cum jam multos filiorum suorum filios videret diem clausit extremum ».
(3) Meurthe-et-Moselle, Toul, Thiaucourt.
(4) Cart. de Saint-Mihiel, éd. A.-Lesort, n° 51.
qu'après sa fille Béatrice, décédée en octobre 109219), il faut placer la date de son décès vers la fin de l’année (?).
1. Les fils de Louis et de Sophie. — 2, La maison de Lützelbourg. 3. Les filles.
1. — Le comte Louis et Sophie eurent sept enfants qui sont tous nommés dans la charte de la comtesse Ermentrude pour le prieuré de Froidefontaine (%. Ce sont quatre fils : Brunon, Thierry, Louis et Frédéric et trois filles : Mathilde, Sophie et Béatrice.
Brunon est probablement mort fort jeune, nous ne savons rien de lui. Nous étudierons bientôt le règne de Thierry qui succéda à Sophie et épousa Ermentrude. Louis n'apparaît qu'une seule fois officiellement. Il est témoin de l'acte par lequel Sophie règle le différent qui s'était élevé entre Sigefroy de Saint-Mihiel et Boson de Viocourt, avoué de Houécourt, en 1080(4). Jean de Bayon prétend que vers 1071, Louis fut fait prisonnier par le comte Gérard, frère du duc Thierry de Lorraine et qu'il resta fort longtemps en captivité. Il n’en sortit qu'en payant une forte rançon et mourut peu de temps après). Si l’on admet ce récit, extrêmement
(1) Rappelons que Sophie a encore donné, après la mort de Frédéric. survenue le 29 juin 1092 des biens à l’abbaye de Saint-Mihiel. Cf. précédemment, p. 92.
(2) Jusqu'au milieu du x siècle, l'année dans le Barrois commençait à Noël, ni le style de Pâques, ni celui de l’Annonciation ne furent alors en. usage. Cf. A. Lesort, Cart. de Saint-Mihiel, introduction, p. Lxv et plus: loin.
(3) Cf. plus loin, Ch. I, $ c.
(4) Cart. de Saint-Mihiel, cit. n° 41.
(5) Jean de Bayon, c. 83. éd. Dom Calmet, IL, pr. p. 77-78 & Gerarduscomes frater Theodorici Lotharingiae ducis germanus... quin Ludoyicum etiam Sophiae veteris filium longiori detentum custodia adeo afflixerat,. ut postquam donatis pluribus pecuniae et ceterorum numerum rebus evasit, incertum est an illa diuturna .captivatione vel ob aliam causam evenerit, cum paululum plus infra moveretur ». Il s’agit de Gérard, pre-mier comte de Vaudémont.
douteux comme tout ce qui vient de Jean de Bayon, il faut supposer que Louis est resté neuf ans en captivité et que c'est aussitôt après sa délivrance qu'il fut témoin dans la charte de Sophie. Un autre chroniqueur, Bernold, raconte qu'en 1089 (1), un certain comte Otton fut tué en Allemagne par les chevaliers d’un comte Louis, dont il ne mentionne pas le titre, pour avoir épousé, du vivant du comte Louis, la femme de celui-ci. Excommunié pour ce fait par l'évêque de Constance, le comte Otton ne put jouir de la sépulture chrétienne et son corps fut jeté à la voirie. S'appuyant sur ce passage de Bernold, Viellard suppose qu'il s'agit de Louis, fils de Sophie et que le mariage du comte Otton aurait eu lieu pendant la captivité de Louis ®). L'hypothèse est ingénieuse, mais ce n'est qu'une hypothèse et en l’absence de preuves, nous ne pouvons dire combien de temps a vécu Louis, ni s’il fut marié. En tout cas, il n'est nulle part question pour lui de postérité.
2. — Frédéric est bien connu; il reçut des terres en Alsace avee Lützelbourg 6). Il partit de bonne heure en Italie, attiré par sa tante Béatrice. Le 29 août 1071, il souscrit la donation que Béatrice fait pour le repos de l’âme de ses deux maris : Boniface et Godefroy (#). Le 17 janvier 1073, il assiste à un plaid tenu par la même Béatrice à Pise F5). Il devait sous les auspices de sa tante conclure un riche mariage. II épousa Agnès, fille du comte Pierre de Maurienne (6). Par là
(1) Bernold, Chron., SS., V, p. 449.
(2) L. Viellard, Documents pour servir à l'histoire de Belfort, p. 144.
(3) Burlinger, Epitome Fastorum Lucellentium, p. 236, suppose que le pape Léon IX rendit visite à Frédéric.et l'emmena en Italie. Pendant son voyage Frédéric reçut l'hospitalité au Mont Saint-Bernard et fit don à ce monastère de la collégiale de Ferrette. Tout ceci est du roman; outre que le voyage de Léon IX eut lieu entre 1049 et 1051, époque où, si Frédéric était né, il était encore en bas âge: Frédéric n'a jamais possédé Ferrette. Burlinger l’a confondu avec son neveu Frédéric comte de Ferrette, fils du comte de Bar, Thierry IL.
(4) Schedius, Origines Guelficæ T, p. 565.
(5, Ibidem, I, p. 569, cité par L. Viellard, op. cit., p. 125 et 127.
(6) Guichenon, Hist. de la Maison de Savoie, Lyon, 1660, in-8°, p. 19 et sq.
M. GRosDiblER DE MATons. 7
il devenait le petit fils d'Adélaïde, marquise de Suse, le neveu de l'empereur Henri IV, dont la femme Berthe était fille d'Adélaïde (1), enfin le gendre d’Agnès de Poitou, fille du duc d’Aquitaine, Guillaume. Ce mariage était de la part de Béatrice un coup d'habile politique. La prudente maison de Maurienne ou de Savoie (2) ne s'était pas prononcée au début de la querelle des Investitures. Restée en termes cordiaux avec Grégoire VII, Adélaïde de Suse, sans oublier qu'elle était la belle-mère de l’empereur excommunié, chercha à tirer le plus de profit en maintenant la balance égale entre les deux partis (). Si le pape la flattait (#), l'empereur cherchait à l'attirer de son côté (5). Elle fut l’alliée fidèle de son gendre pendant la première partie de la lutte (6); mais lorsque Henri IV, abandonné de tous, prit tristement le chemin de Canossa, elle l’arrêta au passage des Alpes et exigea de lui des concessions énormes (7. C’est que, sans doute déjà, Béatrice (7) la tenait sous sa main. Elle parut à Canossa en compagnie de Mathilde, fille de Béatrice (8. Il est donc probable que Béatrice — ou Mathilde — a favorisé le mariage de Frédéric pour se concilier la puissante marquise. A sa mort survenue en 1091, Adélaïde laissant les états de Maurienne à son fils Amédée, céda à Frédéric le marquisat de Suse (9).
Cependant l'empereur Henri IV n'avait pas oublié l’affront fait au passage des Alpes; il vit, de plus, le danger pour lui
(1) Bernold, Chron, SS, V, p. 269. Ekkard, Chron., SS, VI, p. 199. Cf. L. Jacob, Le Royaume de Bourgogne sous les Empereurs franconiens, p. 73.
(2) Sur les origines de cette maison, Cf. R. Poupardin, Le Royaume de Bourgogne, p. 262 et sq.
(3) L. Jacob, Le Royaume de Bourgogne sous les Empereurs franconiens, p. 91 et sq.
(4) Jaffé, Monumenta Greg., 1, n° 37, n° 55. Meyer von Knonau. Heinricum IV t. IL p. 750.
5) Benzon, Ad. Heinricum IV. SS, XI, p. 646.
6) Zbidem, p. 635.
7)\ Lamberti, Annales, SS, V, p. 258.
8) Jaffé, op. cit., IN, p. 258.
9) L. Jacob, op. cit., p. 102.
de laisser réunir la Toscane et le Piémont dans les mains de la maison de Bar. Après la mort de Frédéric, le 29 juin 1092 (, il disputa le marquisat de Suse à Pierre de Bar, fils de Frédéric sous le prétexte que l’impératrice Berthe était sœur d'Adélaide. Conrad, fils de l'Empereur, dépouilla le malheureux prince qui se réfugia dans sa châtellenie de Lützelbourg ®). Pierre eut deux frères, l'un Brunon fut grand doyen de la Cathédrale de Strasbourg 6), l’autre fut peut-être le prévôt Sigefroy, mort en 1122 (4). La maison de Lützelbourg s’éteignit à la génération suivante. De sa femme Ita, Pierre eut deux enfants décédés sans postérité, le prévôt de Strasbourg Henri, mort en 1148 (5), et Renaud, comte de Lützelbourg (6) qui légua ses biens à Étienne de Bar, évêque de Metz, vers 1150 (1).
(1) Obituaire de Saint-Mihiel, A. M. H. Saint-Mihiel, N ? 29 juin «Fredericus Patricius ».
(2) Bernold, Chron., SS, V, p. 434. « In Longobardia Chuonradus, filius Heinrici regis bona Adelaïde Taurinensis comitisse invasit que ejusdem comitisse nepos filius? Frederici comitis habere debuit. Hujus ergo filium ex nepote donne Adélaïde Heinricus rex cum filio suo exhere dare proposuit terramque ejus hostiliter invadendo ».Pierre est auprès ’ de Mathilde en Italie en 1106. Dom Calmet, t. III, pr., p. 56.
(3) Grandidier, Œuvres Inédites, t. II, p. 362.
(4) J. D. Schœpflin, L'Alsace Illustrée, trad. Ravenez, 5 vol. in-&. 1849-1852, t. V, p. 621. L. Viellard, Documents pour servir à l'histoire du territoire de Belfort, p. 172, n. 8.
(5) Henri, avoué de Strasbourg, apparaît le 20 janvier 1129 dans un diplôme de Lothaire II pour les habitants de Strasbourg. Avec lui figurent son oncle Sigefroy, les comtes Ferry de Ferrette, Thierry de Montbéliard et Henri de Salm. Schæpflin, Alsatia diplomatica, I, p. 207; Grandidier, Hist. d'Alsace, II, pr., p. 274; Würdtwein, Nova subsidia, IX, p. 339; L. Viellard, op. cit., n° 158.
(6) Renaud est cité comme fils unique de Pierre et d'Ita dans une bulle d'Innocent II du 12 mars 1140 citée par L. Viellard, op. cit., n° 180 d'après Neugart, Codex diplomaticus Allemaniæ II, p. 70, et dans la fondation du monastère Saint-Jean-des-Choux, 7 février 1126. Grandidier, Hist. d'Alsace, IL, p. 262 ; Schœpflin, Alsatia diplomatica, I, p. 204; Gallia Christiana, V, p. 479; Würdtwein, op. cit., VII, p. 58. Renaud, fils de Pierre et frère de l’avoué de Strasbourg Henri donne Lambach in sacro nemore à l'église de Saint-Martin. Hanauer, Curiosités d'Alsace, IT, p. 368.
(7) Gesta episc. Mettensium, SS, II, p. 544.
3. — Des trois filles de Louis, l’une Sophie est inconnue, elle a dû mourir en bas âge. Béatrice épousa Berthold de Zaeringen. Quelle que fût la notoriété de cette maison, le mariage de Béatrice n’a été d'aucune influence sur les relations du Barrois. Béatrice mourut le 26 octobre 1092, peu de temps après son frère Frédéric et fut enterrée dans la cathédrale de Toul (t). Mathilde épousa Hugue VIT, comte du Nordgau, petit neveu du pape Léon IX et sans doute son cousin issu de germain ?). Hugue VII fut assassiné à Strasbourg, le 5 septembre 1089 W), soit à l'instigation de l'évéque de cette ville (#), soit par un officier, Sigefroy, qui avait à venger une injure 5). Pour sa mémoire, Mathilde fit d'importantes donations au monastère Sainte-Croix de Wolfenheim (6). Après la mort de Hugue, Mathilde se réfugia près de sa mère la comtesse Sophie. Elle est témoin, en effet, de l’acte par lequel celle-ci règle, en 1091, les droits de l’avoué de Condé (7). Mathilde survécut à sa mère. Elle aurait épousé en secondes noces Valéran Redon de la maison de Crépyen-Valois (8). N'ayant pas eu d'enfants de ce second mariage, ses biens seraient revenus à la maison de Bar. L'histoire de ce second mariage repose sur un document daté du 20 août 1118 9), où Renaut I comte de Bar fait, sous les auspices du roi de France Louis VI, un accord avec
(1) Bernhold, Chron., ss., V, p. 455 : « Beatrix soror Frederici marchionis et uxor quondam Bertholdi ducis, tandem per diuturnam infirmitatem a Domino misericorditer castigata et exanimata felicissime diem, clausit extremum, 7 kal. novembris et in civitate Leucorum ab episcopo. loci honorifice sepelitur. »
(2) Cf. plus haut, p. 78 et n. 8.
(3) Nécrologe d’Altorf, cité dans Grandidier, op. cit., t. II, p. 144. (4) Bernhold, Chron., ss., V, p. 435, même date pour le décès. (5) Jean de Bayon, c. 83, dans {Dom H. Belhomme, Hist. de Senones.. p. 364, probablement faux.
(6) Schoepflin, Alsatia diplomatica, I, p. 477 ; Grandidier, Hist. d'Alsace L pr., p. 152, | (7) Cart. de Saint-Mihiel, édit. A. Lesort, n° 50. (8) H. Witte, Genealogische Untersuchungen dans lahr., G. L. G. VIII, p. 112, dont l’article manque singulièrement de critique.
(9) N. de Waiïlly, Paléographie, T, p. 159, d’après le pseudo-original.
LE RÈGNE DE LOUIS Et DE soP#ie (1033 1092). 101
Valeran Redon au sujet de l'héritage de Mathilde. Valeran reprend Fontenoy (l) et Nanteuil-le-Haudoin (1), mais ne peut rien réclamer de plus. Malheureusement ce document écrit en français est un faux grossier. Le mariage reste donc très douteux. D'abord les négociations entre Renaut et Valeran auraient duré fort longtemps, car, ce qui est certain, c'est que Mathilde était morte avant 1105, comme le démontre la charte déjà citée d'Ermentrude; ensuite, la petite nièce de Mathilde, Clémence, fille de Renaut I, épousa justement Thiébaut de Crépy, seigneur de Nanteuil-le-Haudoin, et les comtes de Bar hériteront d’elle. L'auteur du faux a dû se servir de cette indication pour établir le second mariage
de Mathilde (2).
(1) Probablement, Fontaine proche Nanteuil-le-Haudouin, Oise. Senlis, chef-lieu de canton.
(2) Cet acte est une copie du xvire siècle d’un vidimus donné en 1313, par Renaut de Bar, évêque de Metz. M. Meyer, Observations grammaticales sur quelques chartes fausses en langue vulgaire, Bibl., École des Chartes, XXIII (1861-1862), p. 125-133, en a établi la fausseté en démontrant : 1° l’archaïsme maladroit du français de cet acte; 20 la bizarrerie de la formule : « Très haut prince et très cher seigneur, Monseigneur Louis, noble roi de France». A notre avis, il a étéfabriqué par la chancellerie de l'évêque Renaut pour produire contre le roi de France un acte de propriété ancien des possessions de sa famille dans le Beauvaisis à l’heure où le Roi, poursuivant une politique active dans l'évêché de Metz, était disposé, pour se concilier Renaut, à rendre au comte de Bar les terres confisquées au traité de Bruges. Cf. notre article sur la politique de Philippe le Bel dans l'évêché de Metz dans Bull. S. L. de Bar-le-Duc 1921.
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