‹ Le Comté de Bar des Origines au Traité de BrugesChapitre 32 sur 57 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

A. Le règne de Henri IIL. — B. Le traité de Bruges (juin 1301). — C. La mort du comte, ses donations.

1. Le mariage de Henri IE. — 2. La coalition contre la France. — 3. Les hostilités sous Adolphe de Nassau. — 4. Soumission d’Adolphe et du roi d'Angleterre. — 5. Voyage du comte à Rome, il poursuit la lutte.

1. — Au début de son règne, Henri n'avait aucune raison d’animosité contre la France. La question de Beaulieu semblait terminée par la lettre royale de mars 1291, qui dispensait le comte du paiement de l'amende. La paix ne devait cependant être qu'une courte trêve.

Quels furent les torts réciproques? Il est difficile de le préciser, car, sur l’année 1292 les documents manquent; les origines du conflit ne sont pas connues. M. Leroux prétend que le comte de Bar intrigue contre la France, mais il suppose à tort que le vieux comte Thiébaut est encore vivant et pousse son fils dans les aventures (1). Pour d’autres, le comte de Bar aurait été déjà lié avec le roi d'Angleterre et dès 1292, celui-ci l'aurait employé comme ambassadeur auprès de son

(1) A. Leroux, Recherches critiques, I, p.71.

parent le comte de Flandre Guy de Dampierre dont il voulait se faire un allié (1), Le seul fait certain c’est que le 28 mai 1293, le comte de Hainaut, Jean d'Avesnes, contre qui le roi soutenait les Valenciennois révoltés accepte le concours de Jean de Bar moyennant un fief de deux cents livres tournois de rentes, et que ce fief est réputé transmissible au comte de Bar à défaut d’héritier de Jean ().

A ce moment-là, le roi d'Angleterre n’est pas encore en guerre avec la France, mais embarrassé chez lui par les Gallois et les Ecossais qui s’agitent, inquiets de l'activité des agents du roi autour de la Guienne et de la Gascogne, il cherche des alliés qui puissent créer à Philippe des embarras (3). Henri de Bar était tout indiqué, mécontent des empiétements de la France dans l'Argonne, voisin immédiat

de la France, possédant une puissance réelle et de fortes alliances, à peu près maître de Verdun, c'était plus qu'il n'en fallait pour décider Édouard à le gagner. Le mariage d'Henri avec Eléonore d'Angleterre fut donc résolu.

Le comte de Bar se doutait bien que le roi de France n’accepterait pas une telle alliance sans protester et tandis que Jean, son frère, est à Londres le 18 juin 1293 et s'occupe de régler les conditions de l'union (4), le comte de Bar est à Paris où d’ailleurs il possède un hôtel, sans doute pour amadouer Philippe (5). Il espérait y réussir puisque son frère n'hésite pas à s'obliger au cas où les conditions du mariage ne seraient pas exactement remplies, à s'en remettre à la « discrétion » du roi de France et de l'Église romaine (0),

Le roi de France ne se laissa pas circonvenir et à la fin de

(1) F. Funck-Brentano, Philippe le Bel en Flandre, p. 130; Kervyn de Lettenhove, Etudes sur l'histoire du x siècle, p. 25-26.

(2):A. MB: 228, f 155.

(3) Langlois, dans Hist. de France de Lavisse, t. II, 2e p. 296-297.

(4) Rymer, Fœdera, II, 630; Clouet, Hist. de Verdun, I, p. 22.

(5) Le 29 juin, à Paris, le comte de Bar autorise Itier de Nanteuil, prieur de la commanderie de Braux à user de ses biens au mieux des intérêts de la religion, Inv. de Lorraine, t. I.

(6) Rymer, op. cit. et Clouet, loc. cit.

l'année il convoqua devant le Parlement de Paris le comte de Bar et le roi d'Angleterre. Pour le premier, il rouvrit le procès de Beaulieu et le 1* novembre 1293, révoquant les lettres de 1291, il condamna Henri à payer les dix milles livres dues à l'abbaye (1). Pour le second, il l'appela comme possesseur de la Guienne, à répondre des hostilités commises par les Anglais contre des marins français. Le roi d'Angleterre, par l'entremise de son frère Edouard de Lancastre, mari de la comtesse de Champagne, tenta de négocier; ces négociations n'aboutirent pas et Philippe commença la confiscation du duché de Gascogne ().

Cependant le comte de Bar se rendit à Londres luimême; il y était au début de l’année 1294 3). Les derniers détails de son union avec Éléonore semblent avoir été réglés au mois de mai, puisque le 9, le comte promet à son frère Jean (#) et à sa mère () de les indemniser des dommages qui pourraient leur survenir, pour la garantie donnée par eux que le comte jouissait d’un revenu de vingt-trois mille quatre cents livres tournois et qu'il avait encore en espérance six mille six cents livres, dont quatre mille du chef de sa mère, neuf cents de Thiébaut, six cents de Renaud, six cents d'Erard et quatre cents de Pierre. Le mariage fut célébré à Bristol aux environs de la fête de Saint-Michel (6).

De grandes fêtes eurent lieu à Bar au retour des jeunes époux. Le comte Robert d'Artois et le duc Jean [I de Brabant s'y rendirent et l’on y donna un magnifique tournoi. Un grave accident devait interrompre les fêtes; pendant une joute, le duc de Brabant fut grièvement blessé par le sire de Bauffremont. La lance pénétra dans le gras du bras

) L. Delisle, Restitution d'un volume des Olim, n° 847. ) Langlois, dans Aist. de France de Lavisse, t. IT, 2€ partie, p. 296. ) Calendar of P. Rolls, p. 60. Pardon accordé par le roi d'Angleterre sur les instances du comte de Bar à John Randulf de Straton et à Jean du Plessy en janvier 1294.

(4) Dom Calmet, édit. non censurée, II, 550.

(5) Dom Calmet, éd. et loc. cit.

(6) Chron. de Thomas de Waltingham citée par A. Duchesne, Hist. de la maison de Bar, pr., p. 39.

de telle sorte que « furent tous les nerfs portés hors ». Le duc de Brabant mourut huit jours après, pardonnant à son adversaire. Son corps fut transporté aux Jacobins de Bruxelles (1),

Le roi d'Angleterre, par lettre du 15 avril avait donné commission à ses fidèles Guy Ferré, Maître Jean Lowel, Eustache de Hacche et Osburn de Spandyngton d'aller sur place vérifier le douaire fourni par le comte de Bar à sa femme (2. Ce douaire magnifique se composait des places, châteaux et châtellenies de Bar, Saint-Mihiel, Mousson, Briey, Conflans, Brouennes qui appartenaient au Barrois, Kœur, Trognon et Stenay que le comte tenait en fief de l'évêché de Verdun; le tout estimé quinze mille livres tournois de revenu annuel. Le douaire fut accepté par le roi d'Angleterre le 15 août (3),

2. — Le roi de France ne pouvait accepter un pareil arrangement; encore qu'il n’eût aucun droit sur les places en question, leur possession éventuelle par la maison d’Angleterre faisait courir un terrible danger au royaume. Maîtres de la Guienne, les rois Anglais qui auraient eu un pied sur la Meuse, auraient pris ainsi la France entre deux feux (#). Aussi, Philippe après avoir fait confirmer l'arrêt de la Toussaint par le Parlement de la Pentecôte (5), expédia cet arrêt par lettres patentes du mois de juin (6). Le comte de Bar y était sommé de verser à l’abbaye de Beaulieu deux mille livres tournois pour les dommages causés au temps où Jean de Passavant était gardien, deux mille livres pour l'occupation temporaire du monastère, douze cents livres pour avoir vidé les étangs, trois mille livres pour avoir dévasté dix-huit villages et quatorze granges, trois mille pour avoir pillé le Trésor, six cents pour les dégâts dans les

(1) Anc. chron. de Flandre dans /Jist. des Gaules, t. XXII, p. 349.

(2) F. Kern, Acta Angliæ, etc., n° 89.

(3) Rymer, Fœdera, II, 630.

{4) Ch. Aimond, Les relations de la France et du Verdunois, p. 70.

(5) B. N., fr. 18813, fo 12; Dom Calmet, édit. non censurée, II, 539.

(6) L. Delisle, Restitution d'un volume des Olim, 448-450; A. Lesort, Chartes du Clermontois, n° exur.

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vignes d'Ancerville, deux cents pour les déprédations accomplies quand Philippe d'Auteuil était gardien en 1288 à Bellefontaine, cent quarante-sept pour divers dégâts à Lavoye, Sommaisne et Arnaucourt. Le roi ramenait cette note de dix mille cent quarante sept livres à dix mille livres net et se réservait de faire expier au comte ses injures, ses mépris et sa désobéissance.

Sentant venir l'orage, le comte Henri s’empressa de nouer des alliances et tout d’abord il chercha à reprendre à Verdun l'influence qu'y avait eue son père. Le traité que Thiébaut avait conclu avec la ville en 1282 avait pris fin à sa mort, car, il était entendu que la garde n’était que viagère. On ne l'avait pas renouvelé. C'est qu'à Verdun deux partis continuaient à se partager le pouvoir; l’évêque Jacques de Revigny et la commune épiscopale nommée par lui tenaient pour la France (1); en septembre 1293, ils se placèrent sous la

sauvegarde du comte Henri de Luxembourg, dévoué lui aussi aux intérêts français en attendant qu'il prenne la couronne impériale (2). Nous ne savons si le comte de Bar protesta contre cette sauvegarde. Il y eut quelque chose cependant, puisque nous voyons le mêmé mois de septembre, la ville représentée par le prieur des Frères Prêcheurs, Simon du Puis et le comte de Bar, représenté par Thiébaut, doyen de Bar prolonger la trêve existant entre eux. Cette trêve dont nous ignorons l'objet, mais pour laquelle le comte de Bar avait donné des otages doit aller du 7 septembre au 1% octobre (3). Elle sera renouvelée d’abord jusqu’au 2 février 1294, puis jusqu'au 7 mars (#), puis enfin le 14 avril jusqu’à la Trinité (13 juin) P).

Tandis qu'il gagnait du temps en prolongeant la trève Henri intriguait à Verdun; il réussit à y provoquer une

(1) Clouet, Hist. de Verdun, II, p. 23. — Ch. Aimond, op. cit., p. 71-

(2) Roussel, Hist. de Verdun, I, p. 317.

(3) N. de Wailly, Not. des mss., t. 28, n° 320. (4) B. N. Lorr. 261, n° 35.

(5) Clouct, Aist. de Verdun, I, p. 23, note 3.

révolution qui lui livra la ville. Le parti impérial comprenant outre un grand nombre de bourgeois, dix curés de paroisse et deux archidiacres, le princier Thomas de Bläment et le prévôt de Montfaucon, Jean archidiacre de l’Argonne, se souleva contre l’évêque et la commune épiscopale. Les jurés se réfugièrent dans une chapelle de la cathédrale où la foule qu’excitait Jean de Montfaucon les assiégea et les mura empêchant ainsi qu'on leur apportât des vivres. Ils ne purent s'échapper qu’en versant de grosses sommes d'argent. Les clercs de l’évêque, chargés d'instruire contre les mutins, furent emprisonnés avec les voleurs et menacés d’avoir les membres coupés. Les lettres d’excommunication de l'évêque furent déchirées, les prêtres qui les apportaient enfermés jusqu’à ce qu'ils eussent juré de ne plus en rapporter de nouvelles; on déclara que, si une rixe éclatait entre un clerc et un laïc, le clerc pourrait être tué impunément et même que le témoin d’une semblable scène qui ne viendrait pas au secours du laïc serait gravement puni. Enfin, on vendit à l’encan les biens de ceux qui étaient restés fidèles à Jean de Revigny (). Celui-ci, après avoir lancé l’interdit sur la cité, se retira au château de Charny (À).

Pendant ce temps la nouvelle commune s'était empressée de se mettre sous la garde du comte de Bar. Au mois de mai 1294 — avant même l'expiration de la trêve — le traité de 1282 fut renouvelé pour toute la durée de la vie d'Henri. Le comte s'engageait, au cas où il serait appelé à Verdun, à y envoyer quatre chevaliers : le châtelain Philippe de Bar, Guyon Chauderon, Milon de Cousance et Geoffroy de Neuville qui se rendraient compte des besoins. Sur leurs dires, Henri fournirait des troupes jusqu'à concurrence de vingt chevaliers et de trois cents hommes à pied aux frais de la ville. Le comte doit agir envers les hommes de Verdun qui méferaient comme envers les siens. Les citains étaient autorisés à les servir chaque fois qu'ils le voudraient et à

(1) Sauerland, Vatikanische Urkunden, n° 23. — Plainte de l’évêque au Pape le 18 mai 1296.

(2) Clouet, op. cit., p. 25.

vendre à ses gens des vivres. Réciproquement, les hommes du comte pouvaient, à leur gré, servir la ville. De l’évêque, il n'est fait aucune mention au traité (1),

Le même mois, le 26, le comte de Bar fait un traité d'alliance offensive et défensive avec l’évêque de Metz, Bouchard d’Avesnes; ils jurent de s’aider contre tous sauf l’'Empire, Verdun, Metz, la Flandre, le Brabant et le sire de Blàmont(?). À Toul, le comte de Bar n'avait rien à espérer, outre que la ville se trouvait déjà sous la protection du roi de France, elle venait de faire la paix avec le duc de Lorraine qui sera dans la guerre le constant adversaire du comte de Bar (3).

Le roi d'Angleterre ne restait pas non plus inactif. Il offrit des subsides à Adolphe de Nassau, qui avait succédé à Rodolfe de Habsbourg comme roi des Romains. Adolphe, besogneux, embarrassé par ses révoltes continuelles, mal reconnu dans certaines parties de l'Empire avait de grands besoins d'argent, il accepta donc volontiers et quand Edouard eut déclaré la guerre au roi de France, le 10 août 1294, il s’allia à lui 4. Le 31 août, il défiait lui-même Philippe dans une lettre célèbre où il lui reprochait ses empiètements sur la frontière de l’Empire). A cette lettre, le roi de France aurait répondu, après avoir consulté son conseil et le comte Robert d'Artois, ces simples mots : « Nimis germanicum, trop allemand ». Le fait est raconté par les chroniques de Saint-Denis, mais, M. Langlois conteste l'authenticité de ce mot historique parce que déjà au xu° siècle un chroniqueur, Gautier de Map, l’attribuait au roi Louis le Gros (5). Le fait a, il est vrai, peu d'importance. Philippe était

(1) N. de Wailly, Not. des mss., t. 28, n° 324.

(2) Marichal, Cart. de Metz, n° 182.

(4 A. Leroux, Recherches critiques, I, p. 65.

(5) Mon. Germ. H. Leges II, 461.63. Regesta Imperii, VI, 213. Dom Bouquet, XXI, p. 661.

(6) Langlois, dans Hist. Fr., Lavisse, III, 2e, p. 312-313. Cf. Ch. Aimond, Les relations de la France et du Verdunois, p. 72 et note 7. Bergengrün, Excursus, 1, p. 92-97.

d'autant moins pressé de répondre qu’il connaissait la faiblesse de son adversaire. De fait, Adolphe de Nassau ne se hâta nullement d'attaquer, il n'attaquera même jamais.

Le 12 novembre 1294, le roi d'Angleterre ordonnait à ses fidèles Laurent de Lodelaw, Robert de Seyne et Roger de Lincoln de délivrer au comte de Bar une somme de quatre mille marcs{t). Ce subside devait permettre au comte de préparer la guerre et de régler autour de lui quelques affaires en litige et de se procurer des alliés.

Le comte de Chiny, mari de Jeanne de Bar, ne cessait de réclamer un nouveau partage des divers héritages de la Maison de Bar. Henri avait toujours refusé de souscrire à ces réclamations @). En 1294, il consentit à céder, de peur de se faire un ennemi d’une famille qui avait toujours été la vassale fidèle du comté. Le 7 juin 1294, Henri accorda à sa tante Brouennes, valant cinq cents livres tournois annuelles sa vie durant et mille neuf cents livres de petits tournois une fois payés (3); le lendemain, il y ajouta quatre cents livres dans la prévôté d'Etain et quarante livres à Etalle pour lesquelles le comte de Chiny sera son vassal (à). Le paiement n'eut pas lieu immédiatement, car, Jeanne ne reçut un premier acompte de cinq cents livres que le 31 décembre 1295 (5). Le comte de Chiny d’ailleurs, s'il ne combattit pas son cousin, resta du moins complètement neutre dans la guerre malgré son devoir féodal.

Henri de Blâmont reçut, le 2 février 1295, l’autorisation de tenir Etain et Bulligny après le décès de sa mère, la comtesse de Chiny; toutefois Henri devait pour ces fiefs se reconnaître immédiatement vassal du comte de Bar (6). Au mois de décembre, le comte de Bar lui donna trois mille livres à condition qu'il renoncerait aux deux cents livres de

(1) F. Kern, Acta Impert, Angliae, etc., n° 89.

(2) Dom Calmet, 2e édit., t. VI, add. et corr, Maison de Bar.

(3) N. de Wailly, Notice des mss., t. 28, n° 325.

(4) A. Lesort, Charles du Clermontoiïs, n° ex1. N. de Wailly, op. cit., n° 326.

(5) Inventaire de Lorr., t. 7.

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terre que le comte Thiébaut lui avait promis, il y ajoute cinq cents livres à la condition que sa sœur, Isabelle, épouserait son fils (1). Le sire de Blamont entre alors dans l'alliance contre le roi de France et promet de servir Henri moyennant une somme de deux mille livres tournois qui fut immédiatement versée, mais qui devait être rendue au cas où la guerre n'aurait pas lieu. Jean de Bourgogne fut pleige du comte de Bar dans cet accord (?).

Henri III avait aussi essayé de s'arranger avec le comte de Luxembourg. Le 2 septembre 1294, ils avaient remis l'un et l’autre le soin de juger leur différend à plusieurs arbitres : l'évêque de Metz, le sire d’Aerschot, Geoffroy de Brabant, Valéran de Fauquemont, Liébaut de Bauffremont. Geoffroy d’Apremont se porta caution jusqu'à concurrence de deux mille livres, que le comte de Bar accepterait le jugement des arbitres @). Mais, les négociations n’aboutirent pas. Le roi de France réussit à détourner le comte de Luxembourg de la cause anglaise. Au mois de novembre, Henri de Luxembourg s’engagea à servir le roi contre tous ses ennemis (4 et se déclara son vassal 6). Le pire est qu'il mit aussitôt son engagement à exécution en confisquant, aû mois de mai 1295, cent vingt mille livres que le roi d'Angleterre envoyait à son gendre. C'était le premier acte d'hostilité dont Edouard se plaignit amèrement et demanda justice au roi des Romains, le 1° octobre suivant (6).

Le roi de France gagnait aussi deux autres puissants vassaux de l'Empire : l’archiduc d'Autriche et le comte de Bourgogne. Albert d'Autriche, fils de Rodolfe de Habsbourg,

jadis fiancé à une sœur du comte de Bar, avait en vain

(1) Inventaire de Lorr., t. 7, Mandres.

(2) Dom Calmet, t. IE, pr. p. 544-145.

(3) N. de Wailly, op. cit., n° 329.

(5) A. N. J. 608, n° 4 et 5. Cf. Ch. Aimond, op. cit., p. 73. À. Leroux, op: cit., I, p. 71.

(6) Rymer, Fœdera, I, 827. Cf. A. Leroux, Recherches critiques, I, p. ë1.

M. Grospinier DE MATons. 31

demandé au successeur de son père de l'appuyer contre l'évêque de Salzbourg. Par dépit, il s’allia au roi de France au mois de mars 1295 et promit d’épouser sa fille (1). Quant à Otton de Bourgogne, il était le beau-frère du comte de Bar, mais sa femme Philippe, on s’en souvient, était morte prématurément ne laissant qu'une fille qui mourut en bas âge. Otton avait rendu le douaire de son épouse à la maison de Bar en janvier 1290 (2). D'un caractère faible, dépensier, débauché, il avait sans cesse besoin d'argent et de plus était en proie à de graves difficultés dans son comté. Jusqu'en 1293, il avait vécu dans l'entourage du roi de France à qui il avait promis en 1291 de marier sa fille avec le comte de Poitiers, fils de Philippe. Il donnait en dot tous les fiefs qu'il tenait de l'Empire (3). En 1293, conseillé par ses fidèles bourguignons, il se rapprocha d’Adolphe de Nassau et revint dans ses états (4. Ses vices, en même temps sans doute que les intrigues du roi, l’arrachèrent bientôt à ses devoirs. Au début de 1295, il était rentré à Paris et le 2 mars, il concluait à Vincennes avec Philippe un traité honteux. Renouvelant sa promesse de 1291 au sujet du mariage de sa fille, il cédait immédiatement au roi tous ses domaines contre une somme de cent mille livres une fois payée et dix mille livres de rentes annuelles. Il vécut ensuite à Paris (6). Ce traité déshonorant ne fut pas accepté par la noblesse bourguignonne. Réunie autour de Jean de Châlon et de Renaud de Montbéliard, frères d'Otton, elle lutta pour son indépendance (6). Jean s'engagea à la suite du comte de

(2) B. N. Lor., 184, f 7. Ce douaire, qui se composait de huit cents livres sur le puits de Salins, devait être rendu par tiers en trois ans.

(3) Ch.-V. Langlois, dans Æ. Fr. Lavisse, III, 2e p., p. 312.

(4) J. de Pange, Introduction au catalogue des actes de Ferry II, p. 47-48 ; À. Doubs B, 44, n°3 ; Otton prête hommage à Adolphe de Nassau le 23 octobre 1293.

(5) CF. V. Langlois, op. cit., p. 313.

(6) Fr. Funck-Brentano, Philippe le Bel et la noblesse franc-comtoise. Nous avons le texte de la déclaration de la noblesse franc-comtoise jurant

Bar. Nous avons vu qu'il fut caution du traité conclu entre Henri et le sire de Blamont. Un autre seigneur de Bourgogne Etienne d'Oiselay (Ü se déclare au mois de février 1295, vassal de Bar pour Sainte-Marie (2), Villefrey 6), la moitié de la ville de Varennes (4), la garde de la Villedieu 6) et de Velorcey ®). Henri de Bar paya cette reprise deux cent cinquante livres tournois (6).

3. — Adolphe de Nassau qui n'avait encore rien tenté, pressé par le roi d'Angleterre, vidima le 21 mars l'enquête de Rodolfe de Habsbourg relative aux frontières de l'Empire (7). Le 8 avril, il écrivit une lettre collective au duc de Lorraine, au comte de Luxembourg, au comte de Sarrebrück, à la cité et à l'évêque de Metz, à la cité et à l’évêque de Verdun, enfin à l'évêque de Toul. Après y avoir rappelé les injures intolérables, les mépris inouis que le roi de France avait fait subir au Saint-Empire, Adolphe priait ses fidèles d'aider le comte de Bar contre Philippe. Henri de Bar y était nommé son lieutenant sur les frontières de Champagne, il lui confiait la vengeance contre son ennemi et l'ennemi de l'Empire ).

Cette lettre solennelle n'eut pas plus d'effet que ses précédentes déclarations. Adolphe était si peu préparé à la guerre, qu'après avoir reçu des subsides du roi d'Angleterre pour la faire, il en acceptait peut-être du roi de France pour s'abstenir (%). Six semaines après sa lettre le

de lutter contre l'étranger, édit. : Musée des archives départementales, n° 101, d’après l’orig. A. Doubs, B. 39 (29 mars 1295).

(1) Etienne d’Oiselay ‘Haute-Saône, canton de Gy) sire de la Villeneuve {Haute-Saône, arrondissement et canton de Vesoul).

(2) Haute-Saône, canton de Luxeuil.

(3) Haute-Saône, canton de Gy.

(4) Haute-Marne, Langres, chef-lieu de canton.

(5) Haute-Saône, canton de Saulx.

(6) N. de Wailly, Not. des mss., t. 28, n° 337.

(7) B. N. Coll. Dupuy, 577, f° 264.

(8) B. N. Lorr. 261, n° 132; Dupuy, 577, fo 253, fr. 18866, fo 304. Édit. Roussel, Hist. de Verdun, pr. n° 30; Dom Calmet, II, pr., p. 541.

(9) Le fait n’est pas prouvé, mais il est très vraisemblable. Cf. Ch.-V.

Langlois, H. Fr. Lavisse, II, 2° part., p. 313; Ch. Aimond, Les rela-

23 mai 1295, il entrait en pourparlers avec Philippe (1). Quant aux divers destinataires de la lettre, presque tous eurent une conduite diamétralement opposée à celle que leur commandait leur suzerain. Le duc de Lorraine, trop heureux de saisir cette occasion de combattre le comte de Bar, se tourna du côté de la France et ne pouvant lui-même lutter contre l'Empire, il envoya son fils Thiébaut rejoindre avec un contingent l’armée de Philippe ). Le comte de Luxembourg — le futur Henri VII — venait aussi, on l'a vu plus haut, de trahir la cause impériale en arrêtant les agents du roi d'Angleterre. Du moins, se ravisa-t-il bientôt et au mois d'octobre il se rapprocha du comte de Bar. Le 10, il s'engagea à ne pas aider le duc de Lorraine ni son fils Thiébaut tant que la guerre déclarée par Thiébaut au comte de Bar durerait (3). Le même jour, il consentait, après avoir promis au comte de Bar trois mille livres de dédit pour lesquelles se portaient cautions le comte de Chiny et le sire d’Apremont (4), de remettre leurs dissentiments à l'arbitrage de Philippe, châtelain de Bar, Colard Villequin, Simon de Kerle et Robert de Huzedange ®). Les arbitres pouvaient ne rendre leur sentence qu'en juin; ils opérèrent plus rapidement et le 8 janvier 1296, le comte de Luxembourg déclara avoir reçu du comte de Bar deux mille deux cent cinquante livres sur les quatre mille cinq cents que les arbitres avaient reconnu lui être dues (6). En même temps, son vassal Simon de Kerle, sénéchal de Luxembourg, entrait dans la fidélité du comte de Bar et s’engageait à le servir moyennant trois cents livres de petits tournois (1).

tions de la France et du Verdunois, p. 72-73 et note I. Cf. aussi Fr. Funck-Brentano, dans Revue hist., 1889, p. 324.

(1) Dom Bouquet, t. XX, p. 661.

(2) Leroux, Recherches critiques, 1, p. 74 et J. de Pange, Introduction au Cat. des actes de Ferry III, p. 49.

3) N. de Wailly, Not. des mss., t. 28, n° 340. 7)

( ( ( (7) Orig. Bibl. Bar-le-Duc, Coll. Servais, 1296.

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À Toul, à Metz la lettre impériale n'eut aucun effet. Par contre, elle fut à Verdun le signal d’hostilités inouïes contre l'évêque Jacques de Revigny. Celui-ci s'était retiré à Hattonchâtel. Il y avait reçu le 5 février 1295 une lettre de Jeanne de Bar l’informant qu'elle avait donné à son fils Jean la ville et la châtellenie de Vienne-le-Château, qu’elle avait reçues à la mort de son mari et lui demandant d'accepter l'hommage de Jean (1) qui le rendit, en effet, le 28 du même mois (2). Il semble que Jean, qui pourtant avait négocié le mariage de son frère, ne suivait pas celui-ci contre le roi de France. Cette attitude d'ailleurs lui permettra de jouer plus tard un rôle important comme régent du Barrois pendant la minorité de son neveu et de sauver le comté de la débâcle du traité de Bruges 6). Cependant le comte de Bar accepta l'acte de sa mère et lui-même abandonna à son frère le 1‘ novembre 1296 tous les droits qu’il pouvait avoir à Vienne, Servon et Saint-Thomas (4).

A Verdun donc, tandis que l’archidiacre de l’Argonne Jean continuait à poursuivre dans la cité les partisans de l'évêque, le princier Thomas de Blamont procédait au pillage de l'évêché, s'emparait des places fortes et en particulier: d'Hattonchâtel où il prit tout le trésor, dont il vida l'étang et vendit le poisson; enfin, le conduisait dans tout le diocèse comme en pays conquis (9). Jacques de Revigny réussit à s'échapper et à gagner Rome. Il obtint audience le 13 mai, fit citer les deux archidiacres, dix curés et une trentaine de citoyens de Verdun (6). Boniface VIIL, le 18 mai 1296, chargea

(1) Roussel, Hist. de Verdun, pr. n° 27,

(2) Roussel, op. cit., n° 28.

(3) L'attitude de Jean neutre ou du moins feignant de l'être a été très bien vue par Clouet, Hist. de Verdun, II, p. 25 et Ch. Aimond, Les relations de la France et du Verdunois, p. 81 et note 6:

(4) Roussel, Hist. de Verdun, pr. n° 29; A. Lesort, Les Chartes du Clermontois, n° cxv.

(5) Ces faits sont connus par les plaintes de l'évêque contenues dans les documents suivants (note 6). ;

(6) Sauerland, Vatikanische Urkunden, Doc. Hist. de Lorr., t. Ier, as 20, 21, 22, 23 et 24.

de cette citation le prieur de Saint-Christophe en Halate (Oise), le prieur de Saint-Arnould de Crépy et le doyen de l'église Saint-Mellon de Pontoise (1).

4, — Adolphe de Nassau toujours en pourparlers avec Philippe le Bel avait bien eu quelques vélléités de rompre; mais le 31 mars le pape était intervenu et avait obtenu par l'intermédiaire des archevêques de Mayence, Cologne et Trèves et de l’évêque de Metz que la trêve fût prolongée jusqu’en juin (2). Bouchard de Metz s'était d’ailleurs détaché du parti du comte de Bar, il avait accepté pension du roi de France et s'était déclaré son vassal promettant de tout mettre en œuvre pour empêcher « le roi d'Allemagne de faire dommage au royaume » (3. Enfin le roi d'Angleterre luimême ouvrit des négociations avec Philippe et le 12 mai demandait au comte de Bar et au duc de Brabant d'être ses ambassadeurs en France pour la conclusion d’une trêve (4.

La paix semblait donc assurée, mais elle n’était voulue par personne. Les conquêtes de Philippe le Bel en Flandre où il venait de prendre les cinq villes de Douai, Lille, Ypres, Bruges et Gand, ses intrigues sur la frontière de l'Empire où il venait de gagner l'appui du Dauphin de Vienne après celui du comte de Bourgogne, du duc de Lorraine et du comte de Hainaut, eurent pour effet de produire une nouvelle coalition de tous ses ennemis (©), [ls se réunirent à Grammont le jour de Noël 1296. Il y avait là, outre les ambassadeurs du roi d'Angleterre, le roi des Romains, le comte de Bar, le duc de Brabant, le comte de Juliers, le comte de Hollande, le comte de Gueldre (6) et l’envoyé du comte de Flandre, Geoffroy de Ranzières, qui remit au comte de Bar les deux cents livres dues pour le terme de Noël sur la pension promise (7).

(1) Sauerland, op. cit., n° 23.

(2) Annales ecclestastici, XXIII, n° 20.

(3) A. N. J. 580, no 2.

(4) Rymer, Fœdera, 3e éd., I, ij, 198.

(5) Ch.-V. Langlois, dans Hist. Fr, Lavisse, II, 2 p., p. 318.

(6) À. Leroux, Recherches critiques, I, p. 84. |

(7) Fr. Funck-Brentano, Philippe le Bel en Flandre, p. 196, note 2.

LE RÈGNE DE HENRI Ji (1291-1302). 487

Le 8 février 1297, Adolphe réunit à Coblentz une assemblée des nobles de Bourgogne; les sires de Faucogney, Joinville, Neufchâtel, Montfaucon et Montbéliard s'y rendirent. Après avoir promis de reprendre désormais en fiefs directs de l'Empire les terres qu'ils tenaient auparavant du comte de Bourgogne, ils jugèrent les gentilshommes bourguignons passés au roi de France(!). Adolphe donna au comte de Bar les fiets ne Guyot de Jonvelle ®) tenait du comte de Bourgogne ) et ceux confisqués sur Jean de Bourgogne jusqu’à Conflans () dans la châtellenie de Vesoul). Le comte de Bar ne s'enrichissait guère, car, à cette donation Philippe le Bel, qui avait déjà en avril 1295 saisi l'hôtel de Bar à Paris, situé derrière l’église Saint-Hilaire pour le donner au comte de Blois 6), répondit en confisquant la terre de Toucy et tout ce que le comte possédait dans la prévôté de Paris, pour le donner à Charles de Valois (1).

Cependant le comte de Bar agissait; il avait reçu le 6 février des subsides d'Edouard apportés par Gautier, évêque de Coventry et par Jean de Berwick (8). Le 6 mai, il donna à Guillaume de Remoiville () la terre de Maxey-sur- Vaise à la condition expresse que Guillaume combattrait le roi de France (10), puis il se disposa à entrer en campagne. Il dut réclamer les secours impériaux, car le 4 juin nous voyons Edouard insister tout particulièrement auprès d’Adolphe pour que celui-ci apporte son aïde au comte contre leur ennemi commun{t!l)}. Adolphe toujours inerte se con-

(1) Ferry de Pange, Introduction au ete des Actes de Ferry II,

. (2) Haute-Saône, Vesoul, Jussey.

(3) B. N. Lorr. 184, n° 8. Edit. Kern, Acta Imperti, Angliae, cle, nal0:

- (4) Conflans-en-Bassigny, Haute-Saône, Lure, Saint-Loup.

(5) B. N. Lorr. 348, fo 20.

(6) A. N.K. 36, n° 35. Tardif, Cartons des Rois, n° 976.

(7) A. Duchesne, Hist. de la Maison de Bar, pr.; p. 39.

(8) Rymer, Foedera, IN, 750.

(9) Meuse, arrondissement et canton de Teri t

(10) Inv. Lorraine, t. 6, f° 165.

(11) Rymer, Foedera, II, 771 et Dom Calmet, II, pr., p, 546

tenta de faire verser par le comte de Flandregsix cents livres au sire de Blamont, lieutenant du comte de Bar)

Sans attendre se appui Henri « avec plus d'intrépidité que de bonheur »(?) attaqua le roi de France. Il commença par tomber sur l’abbaye de Beaulieu, brûla l'abbaye, le trésor, les archives, incendia aussi le village de huit ou neuf cents feux et emporta à Bar pour la collégiale Saint- Maxe la Vierge d'argent et les reliques de Saint-Rouin. Cette attaque eut peut-être lieu dès Pâques, bien avant par conséquent la demande de secours faite au roi des Romains (). Le sire de Blamont se jeta sur la Champagne, ravagea quelques villages et emporta d'assaut soit Andelot (4), soit plutôt Wassy 5).

Philippe le Bel occupé en Flandre ne pouvait accourir. Il chargea le sénéchal de Champagne Gaucher de Crécy, seigneur de Châtillon, de repousser;le comte de Bar. Gaucher pénétra dans le Barrois, brûla Rosne, Belrain, Naives, Erize, Salmagne, Lavincourt et Culey (6), et vainquit les troupes du comte de Bar aux environs de Vaubécourt(?).

C'est là la fameuse défaite connue sous le nom de bataille de Louppy-le-Château. Elle a donné naissance à une de ces légendes à peu près indéracinables que les historiens lorrains se sont repassée les uns aux autres, celle de la prise du comte de Bar et de sa dure captivité à Bruges. Sur cette captivité, les chroniqueurs contemporains, d’ailleurs extré-

(1) Jean de Pange, Introduction au catalogue des Actes de Ferry I, p: 92.

(2) Ch. Aimond, Les relations de la France et du Verdunois, p. 73.

(3) Dom Baillet, Hist. de Beaulieu, dans Roussel, Hist. de Verdun, I, p. 209.

(4) Le fait est douteux. Cf. Carmendot, Géographie de la Haute- dre Andelot.

(5) Aux termes du traité de Bruges le comte de Bar est tenu de réparer la forteresse de Wassy.

(6) Lepaige, Antiquité de Bar.

(7) G. de Nangis, I, p. 298. Geoffroy de Colon dans Dom Bouquet, XXI, p. 10. La Branche des royaux Lignages, dans Dom Bouquet, XXII,

ment courts sont absolument muets. La légende ne semble pas antérieure à Wassebourg dont l'ouvrage parut en 1549 (1); reprise par François de Rozières, elle fut par lui dramatisée (on y voit le malheureux comte de Bar accablant de reproches Philippe le Bel (2), colportée par Dom Calmet G), par Chevrier, qui le premier nomme Louppy-le- Château comme lieu de la bataille (4), elle fut admise sans discussion () jusqu’au jour où M. Lemaire en fit justice. Les arguments de M. Lemaire sont excellents l’un et l’autre : silence des contemporains d’un côté, conclusion d’une trêve entre le comte de Bar et Le roi dès 1299, de l’autre (6).

Il reste le traité de Bruges où le comte de Bar apparaît en vaincu. M. Lemaire s'efforce d'expliquer les conditions où Henri fut obligé de traiter sans être, pour cela, prisonnier. Nous reverrons ses arguments en leur temps. Pourtant la thèse de M. Lemaire fut loin d’être acceptée. Clouet admet l'emprisonnement jusqu'au traité de Bruges (7). M. E. Mathieu, dans une thèse de droit, s’est, efforcé de combattre l’opinion de M. Lemaire. Ses raisons n'ont guère de valeur : « Pour répondre à ces objections, dit-il, il suffit de remarquer que l'opinion de Dom Calmet n’est nullement négligeable.. Nous croyons que l'abbé de Senones a remonté aux sources. Croit-on que Philippe le Bel ait bénévolement mis en liberté le comte de Bar, alors qu'il le tenait entre ses mains? enfin ce dernier mis en liberté serait-il revenu volontairement à Bruges? » (8. — Toutes ces questions ne

(1) Wassebourg, Antiquités de la Gaulle Belgicque, fo 388.

(2) François de Rozières, Stemmatum Lotharingiæ ac Barri ducum, fos 420-421.

(3) Dom Calmet, 1. 24, ch. 55.

(4) Chevrier, Hist. de Lorraine, t. IE, p. 43.

(5) Notamment par Le Long, Hist. du diocèse de Laon, p. 310; H. Martin, Hist. de France, t. IV, p. 420.

(6) A. Lemaire, Recherches historiques sur l'abbaye de Beaulieu, p. 46 et sq , p. 222 et sq.

(7) Clouet, Hist. de Verdun, HE, ch. 1®r.

(8) E. Mathieu, Institutions judiciaires et politiques du Barrois non mouvant, p. 5 et 6.

constituent pas un fait. Cependant Jean de Pange (!) et le chanoine Aimond, si averti pourtant, ont repris à leur tour la légende ().

En réalité, non seulement le comte de Bar ne fut pas pris, mais il n’assistait probablement pas à la défaite de ses troupes que commandait seul le sire de Blamont, ce que M. Leroux a très bien vu GB, Le sire de Blamont fut fait prisonnier et relâché quelque temps après contre une rançon de deux mille livres, que fournit Jean d'Avesnes, comte de Hainaut et que le comte de Bar s’obligeait à rembourser (4).

Il nous reste à déterminer l’époque exacte de cette guerre, Nous la plaçons au mois de juin 1297, ce qui est conforme à la lettre du roi d'Angleterre à l'Empereur datée du 4 : € Sur ce que notre fils le comte de Bar a commencé la guerre avec le roi de France et plus avant a fait que nul emmi celles: parties, por quoi il est plus chargié de nos ennemis que nul autre) Se æ = Pendant ce temps, Philippe le Bel était en Flandre opérant à la fois contre le comte, contre les villes et contre le roi d'Angleterre. Le 17 juin, il mit le siège devant Lille. Edouard ne débarqua sur le continent que le 23 août; trois jours auparavant, la bataille de Furnes gagnée par le comte d'Artois sur les troupes du comte de Flandre et du comte de Juliers avañt à jamais ruiné le crédit de Guy de Dam-

(1) J. de Pange, Introduction au Catalogue des actes de Ferry II, D 02

(2) Avec quelques hésitations cependant, car si dans la première partie de son ouvrage, p.75 et note 3, le chanoine Aimond admet l’emprisonnement; dans l'errata mieux informé par l'ouvrage plus récent de M. Kern il revient sur son opinion et déclare que le comte de Bar n’a jamais été fait prisonnier. Dans le Bulletin de la S. L. et A. de Bar-le- Duc, 1913, p. 288 et sq., M. Ch. Forêt refait le récit de l'emprisonnement et signale une curieuse gravure de 1788 représentant ( Jeanne de Navarre faisant prisonnier le comte de Bar Henri III ». On voit que cette légende a la vie dure. |

(3) A. Leroux, Recherches critiques, 1; p.71.

(4) A. Nord, B. 1585, n° 80.

pierre. Bruges et Lille furent emportées par le roi (1).

9, — On parla alors de la paix. Seul, le comte de Bar ne désespéra pas. Il essaya d’abord de se réconcilier par lui-même avéc l'abbaye de Beaulieu. Le roi de France l’apprit et s'empressa d'empêcher cette réconciliation qui aurait nui à ses. desseins. Il exigea même que l'abbé s'engage à se soumettre à la juridiction du Parlement de Paris, s’il était prouvé qu'il avait demandé conseil ou aide au comte de Bar contre le roi À). Le 8 octobre, de Marchiages, le comte de Bar écrivit à son beau-père qu'il était prêt de nouveau à marcher contre Philippe et qu'il rejoindrait l’armée anglaise dès que ses troupes seraient rassemblées. Ce rassemblement devait être terminé le 22 du même mois (@). Son courage devait être inutile ; le lendemain 9 octobre le roi d'Angleterre concluait une trêve avec le roi de France. A cette trêve adhérèrent ensuite le roi des Romains et probablement le comte lui-même (4).

Cette trêve avait été conclue sur l'intervention du pape. Boniface VIII, malgré ses nombreux démêlés antérieurs avec le Roi, s'était appliqué à maintenir la paix entre l'Empire, l'Angleterre et la France. Il insistera constamment pour que la trêve que ses légats avaient réussi à obtenir, se transforme en paix définitive. Telle n'était pas cependant la volonté du comte de Bar. Aussi, quand le roi d’Angleterre lui proposa d’être son ambassadeur à Rome, acceptat-il avec empressement.

Il fut invité à partir le 11 juin 1298 5). Il était à Rome, en juillet; l'accueil que lui réserva Boniface fut bienveillant, et le pape le combla de prévenance, lui donna le privilège de l'autel portatif (6), accorda à son frère Renaud un cano-

1) Ch.-V. Langlois, dans Hist. Fr. Lavisse, IIL, 2° part., p. 299.

2) Kern, Acta Imperü, Angliæ, ete., n° 226, d'après A. N. JJ. 11?, f°35. (3) Kern, op. cit., n° 126.

(4) Jean de Pange, Introduction au Catalogue-des actes de Ferry I, D Fi. Funck-Brentano, Philippe le Bel en Flandre, p. 286.

6) Sauerland, Vatikanische Urkunden, etc., n° 41. — Digard, Registre de Boniface VIII, n° 2757.

Se on

nicat prébendé à Besançon (1), permit à son frère Thiébaut, contrairement aux dispositions du récent concile de Lyon, de jouir, bien que n'étant que sous-diacre, des revenus de la paroisse de Pagavaham, au diocèse de Cantorbery, donnée par Edouard (@). Dix jours après, Boniface VIII nomma Thiébaut trésorier de l’église d'Evreux 6). Enfin, le clerc familier du comte de Bar, Thiébaut de Gonaincourt (4), fut nommé à une prébende de La Mothe ).

Il est problable qu’en dehors des affaires de son beaupère, le comte de Bar discuta avec la cour pontificale ses intérêts personnels. Les affaires du diocèse de Verdun n'étaient pas closes. Thomas de Blamont cité à comparaître s'était excusé en disant qu'il était obligé de garder les terres de son frère et de son neveu, détenus en prison par le roi de France. Le 20 janvier 1298, le pape avait renoncé à sa comparution personnelle et l'avait autorisé à se défendre par procureur (6). On en resta là. Jacques de Revigny était mort en 1296 (1); le pape avait nommé pour le remplacer Jean de Richericourt, chanoine de Liège et descendant par sa mère de la maison d’Apremont ; mais quand Jean mourra, c'est Thomas de Blamont qui sera élevé au siège épiscopal. Le siège de Metz s'était aussi trouvé vacant, Bouchard d'Avesnes étant mort en novembre 1296. Deux compétiteurs s'étaient présentés, Thiébaut de Bar, soutenu par son frère, et Ferry de Lorraine déjà évêque d'Orléans, soutenu par le duc, son père. Boniface VIIL, n’acceptant ni l’un ni l’autre, avait nommé Gérard de Relange, archidiacre de Brabant en avril 1297 (8), Mais à la mort de Gérard, Renaud de Bar

(1) Sauerland, Vatikanische Urkunden, etc., n° 42. — Digard, Registre de Boniface VIII, n° 2715.

(2) Sauerland, op. cit., n° 29.

(3) Sauerland, op. cit., n° 31.

(4) Haute-Marne, Chaumont, Bourmont.

(5) Sauerland, op. cit., n° 40. — Digard, op. cit., n° 2714. (6) Sauerland, op. cit., n° 38.

(7) Annales Sancti Vitoni Virdunensis, SS. X, p. 528. (8) Jean de Pange, Introduction au catalogue des actes de Ferry III, p. 92.

sera pourvu du siège sans difficulté. A Toul, où par une étrange coïncidence, le siège se trouvait aussi vacant, le comte de Bar ne pouvait rien. Du moins, cette vacance donna lieu à un rapprochement entre le duc de Lorraine et le roi des Romains. Celui-ci nomma Ferry, gardien du temporel. Mais, cette garde lui ayant été retirée à l'élection de Jean de Sierck, Ferry reprit son attitude hostile vis-àvis d'Adolphe de Nassau (1).

Le comte de Bar revint de Rome, sans doute, nanti de bons conseils, car, son ardeur belliqueuse fut moins vive, à partir de son voyage. D'ailleurs, un événement d’une portée considérable s'était produit durant son absence. Adolphe de Nassau avait été déposé à la diète ‘de Mayence le 23 juin 1298; poursuivi par son concurrent Albert d'Autriche, celui-ci toujours soutenu par le roi de France, Adolphe s'était fait tuer au combat de Gelheim le 2 juillet ().

A son retour, le comte de Barse rendit en Angleterre pour rendre compte de sa mission. Edouard lui paya une partie de ce qu'il lui devait sur des ventes de terre (3) et l’autorisa à garder dix mille marcs d'argent, qu'il avait touchés pour son compte en Italie du roi de Sicile (#). Ces actes sont datés de mars et avril 1299. Nous ne saurions dire à quelle époque Henri rentra dans ses états, car il n'y paraît pas de toute l’année. Cependant à en croire les Bénédictins, auteurs de l'Histoire de Metz, il y était au mois de juin. La veille de l’Ascension, il y aurait conclu avec Gérard de Relange, le nouvel évêque, un important traité aux termes duquel ils devaient mutuellement s’aider contre leurs ennemis. Les expéditions se feront aux frais de celui qui les a demandées; si elles sont faites pour des intérêts communs, les frais et les profits seront partagés. Nous n'avons pas retrouvé le texte de cet accord ().

(1) Jean de Pange, op. cit., p. 53.

(2) Cf. Lindner, Deutsche Geschichte unter den Habsburgern à L. M.,T, p. 114.

(3) Patent Rolls Calendars, p. 399.

(4) Patent Rolls Calendars, p. 409.

(5) Dom Tabouillot, Hist. de Metz, p. 489.

Cependant, les négociations suivaient leurs cours entre l'Angleterre et la France. Tandis qu'Henri était à Rome, les légats du Pape avaient obtenu une paix provisoire le 28 juin 1298: durant l’année 1299, cette paix se transforma en alliance de famille. Edouard I‘, veuf, épousait une fille de Philippe IX et son fils, le futur Édouard II était fiancé à Isabelle, fille de Philippe le Bel. La France abandonnaït ses alliés les Écossais; par contre, le comte de Flandre était abandonné à la vengeance de Philippe par les Anglais (1). Henri n'avait donc plus rien à attendre. Il obtint pour son compte un prolongement de la trêve qu'il avait conclue avec le roi de France (2). Ce prolongement de trêve fut probablement fait au mois de septembre à Bar ou à Boulogne-sur- Mer, où eurent lieu les conférences entre Édouard et Philippe ().

La mort d’Adolphe de Nassau laissait la couronne impériale à Aibert d'Autriche. Le nouveau roi des Romains que Philippe avait constamment protégé se préoccupa de régler avec son protecteur la question de leurs frontières communes. Leurs ambassadeurs se rencontrèrent au mois de juin 1299 à Neufchâteau; on y régla les conditions du mariage de Blanche de France, sœur de Philippe avec le fils d'Albert et on y nomma six commissaires chargés de régler les contestations de frontières (4). Sans doute, le comte de Bar fit-il un effort désespéré pour empêcher les négociations d'aboutir, car, le 6 décembre, Albert confirme solennellement la lettre de son père Rodolfe déjà vidimée par Adolphe sur la frontière d’Argonne 5), Cette confirmation reste d'autant plus inexplicable que deux jours après les deux souverains se rencontrèrent à Quatrevaux, proche Rigny-la-Salle dans la seigneurie de Vaucouleurs qui relevait de la France. Entrevue solennelle où

(1) Langlois dans Hist. de F. de Lavisse.

(2) Guillaue de Nangis, I, p. 308. « Et etiam trebae usque ad annum unum comiti de Barro sunt concessae ».

(3) Leroux, Recherches critiques, I, p. 99.

(4) Leroux, op. cil., p. 99 et sq. >

(5) BN°.Lorr., 119, 1° 19;2fr, 18866206:

LE RÈGNE DE HENRi Iit (1291-1302). 495

tout ce qui pouvait frapper l'imagination du peuple fut mis en œuvre; la plupart des princes de l'Empire y aécoururent dont le fils du duc de Lorraine remplaçant son père malade et de nombreux prélats. On n'y discuta guère que les conditions définitives du mariage de Blanche et de Rodolfe {t); mais, le lendemain eut lieu entre les deux souverains un entretien secret sur lequel on a beaucoup discuté.

Certains historiens français et parmi les contemporains, Guillaume de Nangis, les chroniqueurs de Saint-Denis, Pierre Dubois ont prétendu que le roi des Romains avait donné au roi de France le droit de s'étendre sur toute la rive gauche du Rhin ®. Le fait, invraisemblable au premier abord, n'est peut être pas aussi faux que l'ont pensé les Allemands ® ; en tous cas, il est certain que le roi de France obtint toute liberté d'action jusqu'à la Meuse.

On a prétendu que Philippe une fois en possession de cette liberté aurait fait poser sur la nouvelle frontière des bornes d’airain. L'existence de ces bornes nous est révélée par deux enquêtes, l'une de 1387, l'autre de 1390 où personne des témoins interrogés n’a vu les bornes, il est vrai, mais où tous affirment avoir connu des gens qui les ont vues. Elles auraient disparu au début du xiv° siècle (4). La question de ces bornes a été discutée pour le moins autant que le sujet de l'entretien secret de Rigny. Rejetée par Clouet P), Stein et Legrand (6), Lemaire (1), leur existence est au con-

4) M G: H SS. IX, p. 659; Dumont, Corpus univ. diplom., I,

(2) Cf. Aimond, Les relations de la France et du Verdunois, p. 76; Stein et Legrand, Procès de Claude de la Vallée, p.28 et sq.

(3) Th. Lindner, Deutsche Geschichte unter Habsburg., 1, p. 169; Henneberg, Die politischen Beziehungen unter D. und. F. unter Albrecht I, p- 95.

(4) Cf. pour tous les détails, Ch. Aimond, op. cit., p. 77 et 78 qui publie la première de ces enquêtes, pièces just. n° 25. La seconde est publiée dans Leibnitz, Codex juris gentium dipl., I, p. 453.

(5) Clouet, Hist. de Verdun, I, p. 43 et 49.

(6) Stein cet Legrand, op. cit., p. 75.

(7) Lemaire, Recherches historiques sur l'abbaye de Beaulieu, p. 230.

traire admise par Dom Calmet (1), Leroux (?) et le chanoine Aimond (3). Nous n'avons pas à nous prononcer. Il suffit de dire que le roi Philippe agit exactement comme s’il les avait plantées. Cependant la plupart de ceux qui rejettent l'existence des bornes s'appuient sur ce fait, que l’avant-veille de la conférence, le roi des Romains a vidimé les lettres de Rodolfe et par conséquent maintenu leurs conclusions, quant à la frontière d’Argonne. Pour Leroux (# et Jean de Pange (5) ce vidimus aurait été donné pour rassurer le duc de Lorraine, ce qui ne rime à rien si l’on rejette la cession de la rive gauche du Rhin, car, le duc n'avait rien à prétendre sur la rive occidentale de la Meuse. La chose est plus simple, nous l'avons dit, ce vidimus a été donné à la prière . du comte de Bar par Albert encore incertain sans doute de ce qu'il allait conclure avec Philippe. La question a néanmoins fort embarrassé le chanoine Aimond, parce que celui-ci a le tort d'admettre l’incarcération du comte de Bar (6). « Il devait servir surtout, semble-t-il, à sauver la face des choses, par une affirmation purement théorique des droits de l'Empire (7) ».

Au mois de juin 1300, le roi de France reçut l'hommage de Thiébaut, fils du duc de Lorraine pour Neufchâteau,

(1) Dom Calmet, édit. non censurée, Il, p. 339.

(2) Leroux, Recherches critiques, I, p. 108. s"

(3) Ch. Aimond, Les relations de la France et du Verdunois, p. 78. Cette existence des bornes est également admise par la plupart des historiens allemands, Derichsweïler, Geschischte Lothringens, 1, p. 165; Henneberg, Die politischen Beziehungen, p. 44; Lindner, op. cit., I, p. 132.

(4) Leroux, op. cit., p. 110.

(5) Jean de Pange, Introduction au catalogue des actes de Ferry LI, p. 09:

(6) Ch. Aimond, cp. cit., p. 78. « Puisque le comte de Bar qui avait en somme provoqué ces deux actes (de Rodolfe et d’Adolphe) n'était pas là pour en rappeler le souvenir, il faut bien admettre, dira-t-on, que le roi des Romains, dans cette circonstance, a agi spontanément comme s’il voulait prévenir Philippe IV de son intention d’écarter du programme de la conférence l’irritante question des frontières ».

(7) Ch. Aimond, op. cit., p. 79.

Châtenois, Montfort et Frouard (!) tandis qu’au mois de novembre, il prenait de nouveau sous sa garde les citains de Toul et promettait de les défendre nommément contre le duc de Lorraine, le comte de Bar et l’évêque de Metz; les citains seront justiciés à Vaucouleurs, Neufchâteau ou Andelot (?} tandis que le duc de Lorraine pouvait l'être à Andelot G). Voilà des actes qui nous conduisent au-delà de la Meuse, vers le Rhin.

Le comte de Bar passa les premiers mois de cette année 1300 en Angleterre. Il y reçut un nouvel acompte sur ce qui lui était dû, avec lequel il paya deux de ses gentilshommes Jean de Asshy et Richer (). Il était rentré dans le Barrois pour juillet où nous le voyons confirmer différentes donations à Sainte-Hoïlde, conclure plusieurs accords avec Saint- Mihiel, donner à son frère Fierre sa part de l’héritage de son père. En octobre, il confirma la charte de franchise de Saint-Thiébaut-sous-Bourmont () et le 28 avril 1301 revisa la fondation de l’'Hôtel-Dieu de cette ville (6). Enfin, aux mois de mai et juin, il consentit à traiter avec le roi de France, la trêve à lui accordée étant expirée depuis six mois.

B. — Le Traité de Bruges.

1. — Soumission du comte de Bar. — 2. Le texte du traité de Bruges. — 3. Jugement sur le traité : exécution des clauses.

1. — On s’est demandé quelles raisons ont amené le comte de Bar libre à traiter à Bruges avec le roi de France. La plupart des historiens lorrains ont admis que le comte de Bar n'avait souscrit à des conditions désastreuses, que pour

) Jean de Pange, op. cit., p. 56.

) Kern, Acta Imperti, Angliae, n° 313.

) Jean de Pange, Introduction au catalogue des actes de Ferry III,

4) Patent Rolls Calendars, p. 497.

5) Pawlowski, dans Bull. du comité des Travaux hist., 1898, p. 254.

sur l’abbaye de Beaulieu, p. 225 et sq.

M. Grosoinier DE MATons. 32

sortir d’une dure prison. Nous avons fait justice en leur temps de ces suppositions. Pourtant, il suffisait comme l’a fait si intelligemment M. Lemaire () qui dans toute cette affaire est un guide très sûr, de lire le texte du chroniqueur contemporain Guillaume de Nangis : « Henri, comte de Bar, dit-il, qui était entré, comme nous l'avons dit, hostilement dans la terre de la reine de France, ayant entendu que le roi se disposait à transporter son armée pour dévaster sa terre vint à lui avec humilité et dévouement, demandant pardon des fautes commises » (®. Si l'on veut bien ne pas trop insister sur les derniers mots du chroniqueur français qui considère naturellement le comte de Bar comme un rebelle en faute, on remarquera combien la situation est suffisamment explicite et claire dans le texte. Comme autrefois son père, en 1290, le comte Henri se soumet pour ne pas être écrasé. Il n’a plus à compter ni sur l'Empire, ni sur l'Angleterre puisque l’un et l’autre ont traité avec le roi de France; il est donc bien seul à son tour, et point n’est besoin de le supposer en prison pour admettre, qu'il ne pouvait faire autrement que de traiter. Il est venu librement pour prévenir une vengeanee qu'il savait devoir être atroce. |

Cependant il est certain qu'il essaya encore de résister ; au mois de mai 1301, il n’était pas encore décidé à se soumettre. Pour éviter une catastrophe, Jeanne de Toucy et son fils Jean s’entremirent, ils allèrent trouver le roi le 26 mai. Tandis que Jean recevait de Philippe le fief de Hans saisi sur le comte de Bar et qui relevait désormais de la couronne (%), Jeanne pour obtenir la paix entre Henri et le roi abandonnaïit Sormery et tout ce qui en dépendait (4). Dix jours après, Henri se rendait à Bruges et signaïit le 4 juin le fameux traité qui établissait le Barrois mouvant de

(1) Lemaire, Recherches historiques sur l'abbaye de Beaulieu, p. 224.

(2) Guillaume de Nangis, I, p. 310.

(3) A. de Barthélemy, Les comtes de Grandpré, p. 79.

(4) A. N. JJ. 16, fo 14 et 20. Édit. Duchesne, Maison de Bar, pr, p.38 ; Kern, Acta Imperti, Angliae, etc., n° 143.

LE RÈGNE DE HENRI lt (1291-1302). 499

la France. Nous possédons du traité trois pièces : l'hommage du comte de Bar au roi de France 1), l'acceptation du roi (2), le dénombrement des châtellenies de Conflans et de Lamarche cédées au roi ().

2. — Tout d'abord, et c’est là l'essentiel de l'acte, Henri se reconnaissait vassal du roi de France pour toutes les terres qu'il possédait en franc alleu ou qu'on tenait de lui à l'occident de la Meuse. La Meuse, sans aucune restriction, marquera donc la nouvelle frontière entre ce qui appartient au roi comme suzerain et ce que le comte de Bar garde comme souverain indépendant. Le Barrois mouvant, tel qu'il s'établira par la suite, n'atteindra pas partout la Meuse. Les dénombrements postérieurs marquent un recul de la puissance françaisel4),

Le traité de Bruges nomme comme relevant du roi de France, au sud de Neufchâteau : Vroncourt 5). Huilliécourt (5), Romain-sur-Meuse (5), le Bourg-Sainte-Marie (5, Liffol-le-Grand (6), Harréville (7 qui rentreront plus tard dans le Barroiïs non mouvant et relèveront de la Mothe et de Bourmont, Goncourt (1), Clinchamp (7), et Fréville (). qui sortiront du comté, Illoud (®, Bazoille (10), et Saint- Thiébaut qui resteront français.

Dans la région de Saint-Mihiel, Han-sur-Meuse (

11), Kœurla-Petite (12), Kœur-la-Grande (!2), Fresne-au-Mont!!?)

, Chau-

(1) Orig. A. N. J. 581, n° 4. Nombreuses copies. La meilleure édition et la plus récente est celle de Kern, op. cit., n° 145.

(2) B. N. fr. 11853, 5 r°.

(3) A. N. J. 581, n° 3.; édit. Kern, op. cit., n° 314.

(4) Cf. en particulier, Le dénombrement, publié par l'abbé Aimond, Mém. S. L. et A. Bar-le-Duc, 1917, p. 1-100.

(5) Haute-Marne, Chaumont, Bourmont.

(6) Vosges, arrondissement et canton Neufchâteau.

(7) Haute-Marne, Chaumont, Bourmont.

(8) Vosges, arrondissement et canton Neufchâteau.

(9) Haute-Marne, Chaumont, Bourmont.

(10) Vosges, arrondissement et canton Neufchâteau.

(11) Meuse, Commercy, Saint-Mihiel.

(12) Meuse, Commercy, Pierrefitte.

voncourt (! Rare , Courouvre (), Laheymeix (), net Ra ) qui n’appartiendront pas au Barrois mouvant par la suite, font également partie des terres que le comte Henri reprend du roi.

Au nord du Verdunois et de Montfaucon dans la future prévôté de Dun, tout entière du Barrois non mouvant, le roi exige l'hommage pour Cléry-le-Grand ( et Cléry-le- Petit (4, Doulcon (4), Villers (4, Mont (4), Sassey (4), Montigny (4) et Saulmory ().

I n'est naturellement pas question des terres que le comte tient de l'évêché de Verdun — l’Argonne — Je roi ayant bien soin de ménager les biens de l'évêché qui est terre d'Empire, toutefois il est fait allusion à la châtellenie de Vienne, mais c'est pour l’excepter des terres dont le comte doit l'hommage (5). On ne parle pas non plus des terres tenues de Champagne, Grandpré, Hans, Gondrecourt, qui sont confisquées pour cause de forfaiture. Philippe n'exige donc la reconnaissance de l'hommage que pour les terres que le comte de Bar tenait en franc alleu.

Ces terres comprennent la châtellenie de Ligny sauf Tréveray et deux cents livres de terre, Ancerville et ses dépendances, Morley et ses dépendances, les châtellenies de Bar et de Souilly allant au sud et à l’ouest jusqu’à Montierssur-Saulx, Savonnières (6), Cousances (6), taie (6), Robert-Espagne(6}, Couvonges (7) res , Andernay 1), Contrisson (7), Rancourt (7), Auzécourt (8). Au nord, re

(1) Meuse, Commerey, Saint-Mihiel.

(2) Commune de Chauvoncourt.

(3) Meuse, Commercy, Pierrefitte.

(4\ Meuse, Montmédy, Dun.

(5) Le roi de France ne parut cependant pas toujours aussi scrupuleux au sujet de ces terres, et il est certain que pendant la minorité d'Edouard Ier, il essaya par voie diplomatique de s'emparer des châtellenies Clermont et de Varennes, Cf. Stein et Le Grand, La frontière d'Argonne, p. 14 et Ch. Aimond, Les relations de la France et du Verdunois, p. 83.

(6) Meuse, Bar-le-Duc, Ancerville.

(7) Meuse, Bar-le-Duc, Revigny.

(8) Meuse, Bar-le-Duc, Vaubecourt.

court (1), Lisle-en-Barrois (1), Marats (4), Chaumont-sur- Aire), Rignaucourt ), Saint-André (3), Osches (3), Souilly 3), Heippes (3), Rambluzin 6), Issoncourt (4), Neuville-en-Verdunois ®), Courouvre 5), Laheymeix (6) et Bannoncourt () auxquelles il faut ajouter les terres déjà citées au sud de Neufchâteau et au nord de Montfaucon (6).

Au nord et au sud de Verdun, le roi faisait l'acquisition de deux autres hommages dont il n’est nullement fait mention au traité, mais qui n'en lésait pas moins le comte de Bar. En mars 1302, Henri de Hans reprend du roi la ville de Brieulles (1) dont il a fait hommage au comte avant que celui-ci n'entreprenne la guerre contre la France (8), tandis . que Joffroy d'Apremont reconnaissait que Dugny et les Monthairons relevaient de Philippe ().

Le traité de Bruges stipulait, en outre, l'abandon complet au roi de France et à ses successeurs, pour toujours, des châtellenies de Sormery, déjà cédée par Jeanne de Toucy, de Conflans en Bassigny, de Châtillon et de la Marche. Nous possédons un dénombrement des vassaux de ces trois châtellenies dont quelques-uns allèrent prêter hommage au roi à Saint-Germain-en-Laye. Avec elles, les fiefs importants d'Oiselay, de Frain, de Serocourt, de Deuilly, de Melay, de Corre (10), de Blondefontaine, l’abbaye de Flabémont, le prieuré de Bleurville tombaient dans la propriété du roi de

(1) Meuse, Bar-le-Duc, Vaubecourt. En 1304, Philippe le Bel prit en sa garde l’abbaye de Lisle-en-Barrois. Cf. Ch. Aiïmond, op. cit., p. 15, note 2.

(2) Meuse, Bar-le-Duc, Triaucourt.

(3) Meuse, Verdun, Souilly.

(4) Meuse, Bar-le-Duc, Triaucourt.

(5) Meuse, Commercy, Pierrefitte.

(6) Mémoire relatif aux terres dont le comte de Bar a fait hommage au roi de France en 1301. A. N. J. 582, 37, n° 6 et G bis. Cf. aussi Lepage, Inventaire des titres enlevés à la Mothe, p. 77.

(7) Meuse, Montmédy, Dun.

(8) Orig. A. Chantilly E. N. 10. Sign. Ch. Aimond, Les Relations de la France et du Verdunois, p. 81, n° 4.

(9) Clouet, Hist. de Verdun, Il,p. 32.

(10) Haute-Saône, Vesoul, Jussey.

France. La maison de Choiseul et celle d’Auxelle, qui venait de servir si fidèlement le Barrois, cessaient l’une et l’autre d’être vassales du comte, qui perdait en outre une cinquantaine de villages, ramassés vers la Bourgogne par la longue patience d'Henri II et de Thiébaut IT (1).

Le comte Henri s’engageait à réparer les dommages causés à l’abbaye de Beaulieu qu'il reconnaissait être dans la garde du roi. Le montant de ces dommages était fixé à la somme de dix mille livres payables en cinq ans et le paiement devait en être surveillé par le duc de Bourgogne, le comte d'Artois, le comte de Saint-Pol et le comte de Dreux. Henri promettait, en outre, de reconstruire jusqu'à concurrence de mille livres le château de Wassy, enfin il s’engageait à partir avant la Noël pour la croisade en Chypre. É 3. — Le traité de Bruges a été jugé de façon diverse par les historiens. « Dès le xvi* siècle, dit le chanoine Aimond, les historiens allemands ont protesté avec indignation contre un acte arraché, disaient-ils, par la violence, tandis que les polémistes français insistaient sur sa légitimité et en faisaient ressortir les multiples avantages pour leur pays (2) ». Le tort des Allemands est d’abord de croire à la violence, c'est-à-dire à l'emprisonnement du comte de Bar, le second d’avoir cru que l'Empire avait encore des droits sur le Barrois mouvant. Ces droits étaient purement nominaux; le Barrois, nous l’expliquerons plus loin, était sinon depuis l'origine du comté, au moins depuis fort longtemps un franc alleu dont le comte ne devait l'hommage à personne. Or, après qu'Albert d'Autriche eût renoncé à la frontière d’Argonne, le comte de Bar était parfaitement libre d'en faire hommage sans léser aucunement l'Empire. D'autre part la mouvance, si elle obligeait désormais les comtes à remplir leurs devoirs féodaux vis-à-vis de la France, ne leur enlevait par contre aucun de leurs droits souverains; somme toute,

(1) Kern, Acta Imperü, Angliae et Franciae, n° 314 sans date. Nous analysons cet acte plus loin.

(2) Ch. Aimond, Les Relations de la France et du Verdunois, p. 80. Cf. surtout Lemaire, op. cit., p. 227 et sq.

maîtres de Saint-Mihiel, Mousson, Briey et Longwy, ils pouvaient et ils purent au xiv° siècle faire encore belle figure dans l’histoire des marches lorraines, bien que leur capitale relevât de la France.

D'ailleurs, si le roi de France exigea strictement l’hommage jusqu'au jour de l'abandon de l'indépendance lorraine, par contre la plupart des terres confisquées en vertu du traité de Bruges ne tardèrent pas à rentrer dans le Barrois, sous une forme ou sous une autre. Trois ans étaient à peine écoulés, que Philippe le Bel brouillé avec Albert d'Autriche et avec le roi d'Angleterre ({) se rapprochait de la Maison de Bar. Le 7 septembre 1304, Philippe le Bel donnnait à Thiébaut de Bar, évêque de Liège, les châtellenies de Conflans en Bassignv, de Châtillon et de la Marche avec toutes leurs dépendances à tenir sa vie durant. À sa mort, ces châtellenies reviendraient à Edouard, comte de Bar, qui en ferait hommage au roi de France aux mêmes conditions que le Barrois mouvant. Au cas où Thiébaut viendrait à mourir avant qu'Edouard fût majeur, les devoirs féodaux des chàtellenies seraient remplis par Jean de Bar ou à son défaut par le sire de la Fauche, le sire de Bauffremont et Pierre. de Bulgnéville (®). Le 14 octobre 1310, à Saint-Ouen, proche Paris, Thiébaut donne à son neveu le comte de Bar la Mar- che, Châtillon et Conflans avec l’assentiment du roi auquel il rend hommage pour son patrimoine à Condé-en-Barrois, Génicourt, Laheycourt, Auzécourt, Sommeilles, Sarney et Vavincourt ().

Gondrecourt rentra plus tôt encore dans le Barrois. En avril 1307, le roi cédait au comte Edouard à la prière du roi d'Angleterre le château avec le domaine, la justice et toutes les dépendances (4); enfin, toujours sur la prière du

(1) Leroux, Recherches critiques, I, p. 114 et sq.

(2) Dom Calmet, IL, pr., p. 428.

(3) Titre en latin dans Duchesne, Hist. de la Maison de Bar, pr., p. 42 et en français dans Dom Calmet, II, pr., p. 429. Le 9 août suivant Thiébaut céda ce patrimoine contre une somme d'argent à son frère Erard de Bar qui devait le tenir du comte Edouard, A. M. B2252#1087

(4) Depautaine et Henri Lepage, Notice sur Gondrecourt, p 10 et sq.

roi d'Angleterre, Philippe vendait en juillet 1313 au comte de Bar la suzeraineté de Hans et de Buzancy que désormais le seigneur reprendra du Barrois (1). Ainsi les cessions les plus douloureuses du traité étaient récupérées en moins de douze ans.

Quant à l’abbaye de Beaulieu, elle attendit longtemps le règlement de ses dommages. Elle ne devait jamais complétement se relever de ses ruines, si bien qu’en 1300 Je pape Boniface VIII la donna à Cluny (2). En 1311, Beaulieu n'avait encore rien recu du comte de Bar. Edouard, cité à comparaître au Parlement de la Toussaint 1312 (), vit sa dette réduite-à trois mille livres qui furent immédiatement payées (4).

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