‹ Le Comté de Bar des Origines au Traité de BrugesChapitre 35 sur 57 · C. — Nature du comté · texte numérisé non relu

C. — Nature du comté

Par ses origines mêmes, le comté de Bar est un fief de l'Empire; le comte devait donc hommage et fidélité à l'Em-

(1) La donation de Bathelemont faite à Mousson et non datée que L. Viellard, Documents pour servir à l'histoire de Belfort, p. 140, n. 1 et A. Lesort, Cart. de Saint-Mihiel, p. 168, n. 1 datent au plus tard de 1087 et que nous reportons après le 29 juin 1091 dit expressément : « Denique cum egrotarem apud Montiacum usque ad mortem ».

(2) En 1102 (A. Lesort, op. cit., n° 59): « Apud Altikirch egrotare cœpi. Timens vero ne, morte supervenienti, etc.

(3) Les premières chartes d'Ermentrude après sa mort sont datées de Montbéliard.

(4) C'est du moins ce qu'affirme Wassebourg.

(5) Les dernières chartes datées de Saint-Mihiel sont du jour même de sa mort.

(6) Enterré dans la cathédrale d’Autun. Cf. L. Viellard, op. cit. p- 179, sous toutes réserves.

(7) Cf. Bonnabelle, Notice sur Saint-Mihiel, p. 124; Léon Germain, Monuments funéraires de l'église Saint-Michel à Saint-Mihiel, Mém. Soc. Bar-le-Duc, 1886, p. 46.

pereur, mais le lien est bien faible quirattache le vassal au suzerain et va s'affaiblissant de plus en plus. Si Louis fut un vassal fidèle, au moins au début de son règne, son fils probablement et son petit-fils se dispenseront de l'hommage et pour ramener à l'obéissance Renaut I‘ nous l'avons vu que l'Empereur dut user de la force; encore n’exigea-t-il, après sa victoire, que le simple « hominium »; pour une révolte identique, Geoffroy de Lorraine, soixante ans auparavant se vit privé de son duché. La querelle des Investitures n'a pas peu contribué à l’affaiblissement du lien vassalique. Les comtes y furent les constants adversaires de l'Empire, les plus dévoués partisans de l’orthodoxie. L’éloignement aussi de leur comté à l’extrême frontière ouest, les relations avec la Champagne à partir de Renaut II et presque aussitôt avec la France, la politique active du Royaume et la communauté de mœurs et de langue avec celui-ci 1) sont autant de causes qui éloignent le comté vassal de l'Empire suzerain. L'hommage dans ces conditions ne sera bientôt plus qu'une simple formalité, sans grandes obligations, jusqu’au jour où il disparaîtra tout à fait. Il n'est même pas possible de dire, à partir de Thierry I‘ si le service de l’ost a été rempli par les comtes vis-à-vis de l'Empire. Le fait d’être vassal de l'Empire n'empêche pas d’ailleurs Renaut I‘ et Henri I° de s'intituler comtes par la grâce de Dieu. La formule est extrémement rare et n'apparaît à notre connaissance que quatre fois (2), alors que les ducs de Lorraine plus dépendants en fait de l'Empire s’en serviront constamment (3).

Ce faible lien vassalique finira par se briser complètement, et, au xun° siècle, le comté de Bar sera considéré comme un franc alleu situé dans les limites de l'Empire. Le fait a été mis en lumière pour la première fois par M. Firmin Comte

(1) On sait qu'à la seconde croisade les Lorrains abandonnèrent Conrad ITT pour se joindre à l’armée de Louis VII, parce qu'ils ne supportaient pas les Allemands, (€ Alemannos non ferentes », dit Odon de Deuil, éd. Migne, Patr. lat., 185 bis, col. 1218 cité par E. Duvernoy, Le duc de Lorraine Mathieu Ie, p. 40-41.

(2) Renaut Ier en 1145; Henri Ier en 1178, 1189, 1190.

(3) E. Duvernoy, op. cit. Introduction au catalogue des actes.

qui cite à l'appui, outre le traité de Bruges, le traité conclu entre Thiébaut et le duc de Lorraine qui interdit à ce dernier de juger les conflits des gentilshommes du Barrois, alors que le duc reprend en fief de l'Empire le droit de justice qu'il doit exercer sur tout le territoire compris entre la Meuse et le Rhin (1). Tous les actes d’ailleurs donnent cette impression que le comte de Bar est bien indépendant de l'Empire dont les droits ne sont réservés que dans les cas où l'adversaire, l'allié ou le contractant du comte est un vassal impérial. Quand le comte de Bar cède une terre — Ligny par exemple —., il s’autorise souvent à la céder en franc alleu. Aïnsi s'expliqueraient non seulement les termes du traité de Bruges, mais aussi ce fait que l'Empire n’est nulle ment nommé dans l'accord. À quoi bon, puisqu’Albert d’Autriche a renoncé aux limites anciennes de l’Argonne, parler de droits qui n’existaient plus, qui même étaient tenus pour n'avoir jamais existé dans la mémoire des contemporains (?); on ne se souvenait pas que le comté ait été fief de la couronne romaine (3).

Les comtes de Bar, au fur et à mesure de l'agrandissement de leurs états, devront, comme tous les seigneurs du moyen âge, l'hommage à la plupart de leurs voisins. À partir de la seconde moitié du xrr° siècle, parmi les grands feudataires de l'Empire ou du royaume, le vassal est souvent le suzerain de son suzerain et le suzerain le vassal de son vassal. Dès le règne de Renaut IL, les comtes de Bar doivent hommage

() Cf. Firmin Comte, Deux chartes inédites du xu1e siècle, dans Mém. Soc. lettres Bar-le-Duc, 1900, p. 352 et sq.; Dom Calmet, II, pr., p. 459.

(2) Il est fort possible que le comte Henri II qui assistait à l'élection de Frédéric II en 1214 comme Renaut Ie' avait assisté à celle de Conrad en 1138, ait encore rendu hommage à l’empereur en cette circonstance.

(3) Notre opinion dissipe ainsi les reproches des historiens allemands qui « dès le xvi® siècle ont protesté avec indignation » contre le traité de Bruges et accusé l’empereur Albert. Cf. Th. Lindner, Deutsche Geschichte unter den Habsburgern und Luxemburgern, I, p. 169; Henneberg, Die, politische Beziehungen u. Albrecht I, p. 44; Derischweiler, Geschichte Lothringens, tome I, p. 160. Cf. aussi Ch. Aimond, op. cit., p. 76 et 80.

à la Champagne pour la dot d’Agnès sur la vicomté de Troyes, ensuite pour les terres autour de Vitry, de Gondrecourt, de Provins, à la France à partir de Henri II pour Sormery, le Tardenois, la dot de Jeanne de Dreux. Du côté de l'Est, la seigneurie de Briey qui constituait une part fort importante du comté relevait de l’évêque de Metz. Le comte de Bar fut encore vassal du Luxembourg pour Stenay, de l'évêché de Verdun pour les terres d'Argonne, du comté de Bourgogne pour Briey, du duché de Lorraine, du duché de Bourgogne, de l'évêché de Toul pour diverses terres.

Même au temps où il rendait encore hommage à l'Empire, le comte était souverain dans son comté et peu de souverains féodaux ont eu une autorité aussi complète et aussi peu disputée. Plus puissant que tous ses voisins, y compris le duc de Lorraine, le comte de Bar nous le verrons, n'a pas à partager son autorité avec ses vassaux qui resteront toujours tenus dans une étroite obédience.

Le comté de Bar est héréditaire et transmissible par les femmes. Au début, quand Ferry [° fut investi des pagi qui devaient former le comté de Bar, l'hérédité n'existait certainement pas, elle ne devint un droit que par habitude. Ces pagi furent considérés comme une propriété héréditaire, alors que la fonction ducale dont ils étaient la rémunération restait une fonction. Sophie et Béatrice héritèrent donc du comté et leur droit comme celui de leurs descendants ne fut jamais contesté.

D. — Domaine et revenus du comte.

1. Le domaine comtal. — 2. Les revenus du comte. | 3. Les finances du comte.

1. — Le domaine qui appartient en propre au comte de Barest fort difficile à évaluer; il varie considérablement avec les époques, diminuant ici par suite des inféodations aux vassaux et des donations aux abbayes, augmentant ailleurs par les acquisitions et les dots. Au début, il devait être bien peu de chose; Ferry [*, quand il‘reçut les pagt qui devaient former le comté de Bar n’y posséda sans doute que les droits

régaliens (1). De propriété personnelle, il n'en avait pas, puisqu'il fut obligé pour se procurer le domaine, le casamentum de ses châteaux, d’user de tous les moyens possibles et surtout de l’usurpation (®). Il semble par contre que ce domaine, à partir d'Henri I‘, ait été considérable, si nous en jugeons par ses donations et celles de ses successeurs. Nous les avons notées au passage ainsi que les dots des filles de la Maison de Bar. A la mort de Thiébaut IL l'ensemble de son héritage s'élevait à plus de trente mille livrées de terre dont vingt-trois mille quatre cents étaient revenus à son fils Henri G); or Thiébaut avait donné à chacune de ses filles, — il en eut trois. mariées — dix mille livres estevenins ou tournois de dot. Or, si l’on compte que pour sue rir une livrée de terre il fallait douze livres d'argent (), la fortune de Thiébaut peut être estimée à quatre cent ile livres environ ).

Le domaine comtal comprenait des villages, manses, maisons, prés, terrages, vignes, rivières, étangs et pêcheries, forêts. Nous ignorons comment était exploité le domaine; il y avait sans doute bien peu de fermiers libres. Les serfs devaient le faire valoir; nous avons quelques mentions relatives à ces serfs dont nous étudierons plus loin la condition : Sophie donne à ru de Metz, Aremfroy, Badin et Lampizon serfs de ses terres (6). Renaut I°’ donne à Saint- Mihiel avec le droit de re sur la Moselle, un serf

(1) R. Parisot, Les origines de la Haute-Lorraine et sa première Maison ducale.

(2) A. Lesort, Cartulaire de Saint-Mihiel, passim.

(3) Cf. précédemment, p. 475.

(4) Ceci résulte de plusieurs aetes de ventes, entre autres un acte d'Erard de Bar en 1334. Cf. Duchesne, Histoire de la maison de Vergy, pr., p. 15.

(5) Nous ne nous dissimulons pas ce qu'a d’arbitraire une telle évaluation sur laquelle nous faisons toutes réserves. Il ne faut pas oublier en effet : 1° que la valeur de la monnaie varie considérablement au xmie siècle; 2 que les terres au Moyen âge ne sont pas évaluées au prix de leur acquisition, mais suivant leur rapport annuel. On ne dit pas une terre vaut tant d'achat, mais elle vaut tant de rentes annuelles.

(6) A. Lesort, Cart. de Saint-Mihiel, n° 43.

pêcheur et sa famille (1). La pêche était, en effet, une source de gros revenus, et au Moyen âge elle était comme la chasse réservée au seigneur. Le comte de Bar avait ainsi le cours de l'Ornain et de la Saulx jusqu'à Rancourt et Andernay, celui de l’Aire jusqu'à Apremont, celui de la Meuse entre Vroncourt et Bazoille, entre Han et Woimbey, entre Brieulles et Stenay, celui de la Moselle entre Loisy et Novéant, les étangs de la Woëvre. Nous savons que Thiébaut II se vengea de l’abbaye de Beaulieu en lui pêchant, puis en lui vidant ses étangs. Le même comte, pour augmenter ses revenus construisit dans la Woëvre le vaste étang de La Chaussée qui existe encore aujourd'hui et couvre trois cent soixante hectares. Le comte Thiébaut en avait acheté le terrain à l’abbaye de Gorze le 24 août 1272 ®. La construction donna lieu à une réclamation des moines de Saint-Benoit-en- Woëvre qui se prétendirent lésés, ils renoncèrent néanmoins à toutes poursuites en août 1273 6). Quant aux forêts et aux prés, ils constituaient une part importante des revenus du comte qui y concédait le droit de ramasser, dans celles-là le bois mort et d’user du bois vif pour la bâtisse, le chauffage et l’affouage (#) et dans ceux-ci les droits de pâturage sauf à réparer les dommages causés aux entours par les animaux ®). Les mentions relatives aux bois ou aux prés sont d’ailleurs extrêmement nombreuses

(1) A. Lesort, op. cit., n° 92 : « Dedit piscaturam in Mosella, donans unum de suis piscatoribus cum possessione et familia sua, ea libertate qua ipse tenebat ».

(2) A. M. B., 243, fo 25.

(3) Dumont, Les ruines de la Meuse, IX, p. 271.

(4) Cart. de Saint-Mihiel, de Jeandheurs, de Trois-Fontaines. Cf. notre catalogue des actes des comtes et dues de Bar. Cf. Cart. de Saint-Mihiel, édit. Lesort, n° 92 : « Dedit usuarium silve ad edificia construenda, ad focum et ad omnes alios usus in perpetuum libere habendum et ad pastionem porcorum quotquot habuerint et quamdiu voluerint ».

(5) Ibidem, loc. cit. : {Dedit usus totius banni et totius vage pasturae eo tenore et ex libertate qua ipse habebat, quod si animalia vel pecora monachorum ejus cellae per bannum excurrerent et dampnum alicui fecerint, dampnum solum modo patienti restituetur ». Nous retrouvons partout les mêmes clauses à quelques variantes près.

dans les actes. Quelques-unes présentent un certain intérêt. Nous trouvons d'abord des prix fort variés. Le 12 mai 1285, les dames de Saint-Hoïlde achète le bois de la Coue d’une contenance de cinq arpents et demi pour trente livres, deux sous, six deniers de bons petits tournois (1). Le 17 décembre 1271, l'abbaye de Juvigny avait vendu à Thiébaut les bois de Bezonvaux, Beaumont et Douaumont à raison de quinze sous de forts l’arpent ®), tandis que le bois de Boulain cédé au comte, le 21 juin 1281, par Jean de Buzancy ne vaut que deux sous l'arpent (®). En général les populations ont le droit d’user des bois morts et des bois vifs nécessaires à leur clôture sans autorisation (#); par contre l'usage des bois vifs est toujours réglementé, même pour le pessage des vignes (5); le ramassage des glands est également réservé (6). Quant à la chasse, elle appartient, bien entendu, au seigneur. Geoffroy de Termes et sa femme Alix ayant chassé en 1299 dans les bois de Vienne, Varennes et Clermont, Jeanne de Toucy, comtesse de Bar avait fait saisir les chasseurs et leurs chiens et les tenait en prison. Henri de Hans et Nicolas le Gueullard des Armoises furent chargés de juger le différend le 22 avril 1299 (7): ils rendirent leur sentence le 24 mai, donnant tort à Geoffroy de Termes et à sa femme qui jurèrent de ne plus chasser ni poursuivre les bêtes féroces dans les bois de la comtesse de Bar (5).

2. — En dehors du domaine et de son exploitation, les sources des revenus du comte sont celles de tous les seigneurs de l’époque féodale, il n’y a pas d'organisation financière,

) Jacob, Cart. de Sainte-Hoïlde, n° 27.

) A. Lesort, Les Chartes du Clermontois, n° 74. ) A. Lesort, op. cit., n° 84.

) A. Lesort, op. cit., n° 44.

(6) Jacob, Cart. cit., n° 78. Remarquons qu'il existe deux sortes de bois, les bois appartenant à une communauté d'habitants qui en ont l'usage, ce sont les bois bâtis ou bannaux et les bois qui appartiennent à un propriétaire, les bois deffois.

(7) A. Lesort, Les Chartes du Clermontois, n° 117.

d'impôts fixes et permanents. Le cens est payé par les mensionnarii (!); les ministeriales ou fonctionnaires de village semblent en être affranchis 2). Ce cens est toujours le même pour tel village ou telle manse, mais il diffère considérablement d'un village à l'autre(3). Encore n’osons-nous affirmer catégoriquement l'invariabilité du cens avant l'établissement de l’assise, c’est-à-dire avant le dernier quart du xu° siècle (#). Le cens est payé en argent, il est annuel généralement et soldé le plus souvent à la Saint-Jean (24 juin)6), parfois à la Saint-Michel (29 septembre)(6) ou à la Saint-Remy (1% octobre) (7), on rencontre cependant des cas où il est bisannuel et payable moitié à la Saint-Jean, moitié à la Saint-Etienne (26 décembre) (8.

Les redevances sont payées en nature, il y en a de toutes sortes, le Cartulaire de Saint-Mihiel nous en présente consistant en viande de bœuf et de porc, en porcellets, agneaux, poules, poissons et anguilles, blé de froment et d'avoine, seigle, chanvre, en vin et en épices, en poivre), payables à

(1) A. Lesort, Cart. de Saint-Mihiel, n° 37.

(2) A. Lesort, Cart. cit., n° 41 (1080)... non debent fasciculum feni nec plus quam II solidos obsonii. Ab hoc debito liberi sunt ministeriales ».

(3) Nous trouvons quatre sous à Bauffremont (Cart. de Saint-Mihiel, n° 63); deux sous à Mandres-sur-Vair (Cart. de Saint-Mihiel, n° 70); douze deniers à Landaville (Cart. de Saint-Mihiel, n° 78); cinq deniers à Goussaincourt (d9 n° 82), etc.

(4) Nous nous réservons d'étudier plus loin, ch. VI, Le cens et les redevances dans les villes mises en assise ou affranchies.

(5) Cart. de Saint-Mihiel, p. 226, 248, 253, 286 (1115, 1123, 1135).

(6) Cart. de Saint-Mihiel, p. 136, 139, 290, 322, 337 (x1e siècle-1151).

(7) Cart. de Saint-Mihiel, p. 131, 183, 230, 278, 282, 285, 319, 351, 425 (xie siècle, 1116, 1133, 1151).

(8) Cart. de Saint-Mihiel, n° 63 (1115) « ut singulis annis in festo sancti Johannis Baptistae IT solidos Tullensis monetae similiterque in Natale Domini in festo sancti Stephani alios II solidos pro censu redderet ».

(9) Cart. de Saint-Mihiel, éd. A. Lesort, p. 131, 148, 183, 230, 282, 325, 302, 386, 389, 424. Il faut d’ailleurs ne pas confondre ces redevances purement roturières dues par les tenanciers avec les redevances dues par les possesseurs de fief et sur lesquels nous reviendrons en étudiant la féodalité barroise.

toutes les époques au début de l’année : Noël, Saint-Etienne, Circoncision(t}; au milieu : le 1° mai et le 24 juin (2); à la fin : Saint-Michel et Saint-Remy, Saint-Martin (11 novembre), Saint-André (30 novembre) (3).

La taille existe dans le Barrois dès Renaut [°": les moines de Saint-Mihiel lui reprochent amèrement de l'avoir établie sur les terres de l’abbaye‘). Nous n'avons malheureusement guère de renseignements sur ce droit essentiellement variable et arbitraire.

En dehors de ces sources de revenus, il faut encore noter les frais de justice et les amendes, les droits féodaux de gîte, d'aides pour la guerre, de formariage, d’offrandes à diverses occasions comme celle de la naissance d’un prince, le produit des tonlieux, péages, foires et marchés, les corvées, les droits d'avouerie, de garde, certaine -part des dîmes, des levées pour la croisade, et à partir de Thiébaut II les frais de chancellerie, les « coutanges » payés aux gardes des sceaux de la comté pour l'enregistrement des actes (5). Nous nous réservons de les étudier dans les chapitres suivants.

Pour les banalités, elles existent dans le Barrois comme partout ailleurs pour les fours, les pressoirs et les moulins.

(1) Cart. de Saint-Mihiel, p. 200, 226, 286, 397. La Circoncision est la plus rare de ces dates. |

(2) Cart. de Saint-Mihiel, p. 131, 226, 248, 253, 286.

(3) La Saint-Martin et la Saint-André sont très rares au xI° et xn° siècle, comme on en peut juger par le Cart. de Saint-Mihiel ; par contre la Saint- -Martin prévaut au x siècle. Cf. Cart. de Sainte-Hoïlde, de Lisle-en- Barrois, de Jeandheurs. À titre d'exemple de cens ou de redevances, on peut citer le règlement des droits de l’avoué de Condé qui reçoit de chaque maison un pain, un sou, une poule et un setier d'avoine (Cf. plus loin). Un acte de 1209 nous fait savoir qu'à Savonnières chaque habitant devait par feu et par an deux poules, pour chaque bœuf de labour deux setiers de blé et un d'avoine, pour un cheval trois setiers et deux sous, pour une vache laitière six deniers et pour une brebis un denier. L'étude des affranchissements nous permettra d’ailleurs d'en énumérer d’autres exemples.

(4) Cart. de Saint-Mihiel, n° 99.

(5) Cf. L'introduction à notre catalogue d’actes.

Nous avons quelques mentions relatives aux fours (!) et aux pressoirs (2). Le droit de banvin est également en vigueur ; nul ne peut vendre son vin, si ce n’est à la vente banale et ce sous peine d'amende. Sur cette vente banale du vin, le comte Henri I‘ donne à l’abbaye de Saint-Mihiel et au prieuré de Bar une rente annuelle de quinze livres @). Quant aux moulins nous en avons de très nombreuses mentions; les revenus qu'ils rapportaient, fort considérables, étaient souvent donnés en fief ou en aumône. Nous possédons une charte relative à l’un de ces moulins, celui de Pichaumeix (4) qui appartenait à l’abbaye de Saint-Mihiel; elle nous donne une idée de l'administration d’un moulin dans le Barroiïs au xrr° siècle. C'est un accord conclu en 1135 entre le prieur du Vieux Moutiers à qui appartenait le moulin et le prieur de Saint- Thiébaut qui s’en servait 5). Jusqu'à cette époque, le moulin devait une rente de deux deniers à Hébert de Bussey (f) qui tenait cette rente en fief du comte de Bar. Avec le consentement de Renaut I°', Hébert renonce à ce fief en faveur de

(1) Cart. de Saint-Mihiel, p. 180. L'abbé de Saint-Mihiel donne au chätelain de cette ville le produit d’un des fours. En février 1241, Jean de Rethel reprend en fief du comte de Bar le four de Beaumont qui vaut vingt livres parisis. Lesort, Chartes du Clermontois, n° 21.

(2) Cart. de Saint-Mihiel, p. 131, 148, 325, 399. :

(3) Cart. de Saint-Mihiel, n° 123 : « In bannali venditione vini apud Barrum ecclesia Beati Michaelis XV libras annuatim et in perpetuum concessi, hac intercurrente conditione quod de hac summa ecclesie Beate Marie de Barri villa XL solidi, ecclesie vero Beati Michaelis XII libre persolventur. Predictis etiam hoc adjunctum est quod ille qui vini bannalis venditioni preerit, nisi die prefixa statutam summam ad persolverit, emendatione X solidorum prenominate majori ecclesie solvendorum punietur. »

(4) Commune de Saint-Mihiel, tout proche du village d’Aïlly-sur-la- Meuse; ce moulin dépendait aussi du fief de Han-sur-Meuse qui appartepait au châtelain de Bar.

(5) Cart. de Saint-Mihiel, n° 80. Les prieurés de Saint-Thiébaut et Vieux- Moutiers étaient tous deux situés sur le territoire de la commune de Saint-Mihiel. :

(6) Ce nom n'est pas identifié. Peut-être Bussy, canton de Revigny, mais plutôt Bussey, commune de Saulx, Meuse, Verdun, Fresnes-en- Woëvre.

l’abbaye où son fils Albert vient de se faire moine. Libres de cette charge les religieux peuvent utiliser leur moulin comme bon leur semble. Le prieur de Saint-Thiébaut prendra la moitié du froment, de la farine et des poissons du moulin, mais fournira par contre les outils, les meubles, ce qu'il faut pour la retenue et la chasse de l’eau, les coffres, le van, les mesures et en général tout ce qui est nécessaire à un moulin. Le prieur de Vieux-Moutiers à qui appartient le moulin donnera six charretées de vin, six sous et trois sextaires de mouture pour la nourriture des ouvriers. Les deux prieurés remplaceront à frais communs les marteaux et fers des moulins et fourniront, également à frais communs, la graisse. Ils donneront chacun la moitié du chanvre pour faire les sacs que feront les meuniers et fourniront trois poignées pour frapper les meules. Chaque année, à la Saint- Jean, le 24 juin, le prieur de Saint-Thiébaut ira au Vieux- Moutiers pour discuter des intérêts du moulin; le service sera fait par les meuniers qui devront fournir aux moines le pain, le vin et les poissons en quantité suffisante, et à la familia le pain, le vin et la viande en abondance. La clef des moulins sera conservée au Vieux-Moutiers, mais l’envoyé de Saint-Thiébaut assistera toujours à la répartition de la mouture. Il y aura deux meuniers, qui devront chacun deux services par an, l'un à Saint-Thiébaut, l'autre au Vieux- Moutiers. Ils devront des offrandes à Noël, l’une à Saint- Thiébaut, l’autre à Vieux-Moutiers. Le jour de la Saint-Remy, ils recevront deux porcs, un par prieuré, qu'ils devront rapporter améliorés le jour de Noël avec les offrandes. Chacun d'eux devra quatre pains faits de deux setiers de froment et deux setiers de vin et par maison six deniers et une obole. Au mois d'août 1276, Thiébaut avait donné aux dames de Sainte-Hoïlde l'usage des moulins de Bar et même la propriété du moulin banal à la condition que l'hôpital de Bar puisse y moudre comme par le passé pour ses besoins ; les religieuses devaient entretenir à leurs frais le moulin; elles pouvaient le déplacer si bon leur semblait, le comte s'était seulement réservé le droit de pêche en amont et en aval. Or, ce qui prouve que les banalités n'étaient pas toujours si

lucratives qu’on le croit généralement et que le service rendu par les possesseurs de bans d'utilité publique était souvent plus grand que le bénéfice qu’ils en retiraient, c'est que trente quatre ans après les religieuses de Sainte-Hoïlde suppliaient le comte de leur retirer son aumône « porce que trop coutangeus lor estoient li dit molin à retenir ». Henri IIT écouta leurs supplications et remplaça le 1* juillet 1300 le don encombrant de son père par une rente sur le tonlieu de Bar (1).

Il n'est pas question dans le Barrois des banalités pour le foulage et le tissage des draps. Nous n'avons même de mentions relatives aux draperies qu’à partir du xm° siècle @.

Il faut encore mentionner parmi les ressources de nos comtes les droits que payaient les Juifs et les Lombards. Nous savons qu'il y avait des Juifs dans le Barrois comme d’ailleurs dans tout l’est de la France et sur les bords du Rhin. Au début de la première croisade, ils eurent même beaucoup à souffrir dans le diocèse de Trèves. Ils furent expulsés du comté de Bar, en 1186, sans doute à l'instigation de Philippe-Auguste, par le comte Henri 1° (3). Ses successeurs, plus politiques, les gardèrent au contraire avec un soin jaloux. Henri Il en juin 1220 conclut un accord avec la régente de Champagne où ils s’interdisent mutuellement de se retenir leurs juifs (! et nous savons d'autre part que Thiébaut II eut des difficultés avec le roi de France parce que celui-ci lui contestait la possession d'Hacquin, juif de Foug 5). Nous ne savons malheureusement pas quels droits payaient les juifs pour faire la banque et l'usure dans les terres du comte de Bar. Nous sommes mieux renseignés au xiv® siècle et, somme toute, nous pouvons sans trop dépasser notre sujet faire état d'un document de 1321 qui nous apprend que les juifs payaient une censive, et en outre

(1) Jacob, Cart. de Sainte-Hoilde, n° 22.

(2) Vers 1260. Cf. plus loin. 3

(2) Bibl. Bar-le-Duc, mss. 86, Cart. de Ligny.

(4) Chantereau-Lefebvre, Traité des fiefs, 118; A. N.J. 917, 5. (5) Cf. plus haut, p. 434.

certains droits extraordinaires, arbitraires et variables comme les trois cents livres qu'ils durent verser à ce moment-là pour le « semetière ». Le même document nous apprend qu Edouard I‘ n'imita pas son ancêtre Henri I‘, mais qu’au contraire, il reçut, moyennant finances, tous les juifs expulsés du royaume et qu'il les établit à Bar-le-Duc, Revigny, Gondrecourt, Saint-Mihiel et Foug (),

Quant aux Lombards — terme impropre qui désigne surtout des Florentins et des Siennois — nous ne saurions dire s'il en existait dans le Barrois au xm° siècle, car les emprunts que leur firent soit le comte, soit ses sujets, sont ordinairement conclus à Metz, à Troyes et à Bar-sur-Aube où ces banquiers étaient nombreux (. Au xiv° siècle, par contre, ils étaient fort nombreux dans le Barroïs et soumis aux mêmes redevances que les juifs. En 1322, ils durent donner à Edouard I‘ un millier de livres comme aide dans la guerre contre le Luxembourg et la Bohême. A cette époque, il y en avait à Bar-le-Duc, à Condé-en-Barrois, à Conflans-en-Bassigny, à Bourmont, à Varennes-en-Argonne, à Stenay, à Foug, à Pont-à-Mousson, à La Chaussée, à Sancy, à Briey 5).

3.— S'il est difficile d'évaluer les revenus du comte, il est encore plus embarrassant de rechercher l’état de ses dépenses ; à vrai dire, nous n'avons aucun document qui permette de nous en faire une idée même approximative. On peut supposer qu'elles sont les mêmes que celles de tous les souverains du Moyen âge : dépenses ordinaires pour rémunérer les services des fonctionnaires : baïllis, clercs jurés, sergents, chapelains, portiers des châteaux, valets, gardiens, pour

(1) Compte de Jennet Petitprêtre, receveur général du Barrois, A. M. B. 492.

(2) Le comte Henri I emprunta en 1222, avec la garantie du comte de Champagne à des marchands de Sienne établis à Troyes. B. N. fr. 4837, fo 277. Cf. aussi la plainte adressée au comte de Bar par les gardiens des foires de Champagne contre Jean de Buzaney qui n'avait pas payé ses dettes aux marchands de Florence (juin 1282). A. Lesort, Chartes du Clermontois, n° 88.

(3) A. M. B. 492, passim.

M. Grospipier DE MAToxs. 34

l'entretien de la maison du comte, de ses domaines, des ponts, des routes (f). Dépenses extraordinaires pour lesguerres, les ambassades, les fêtes, le mariage de ses enfants, les aumônes aux abbayes et aux églises, les achats de terres, de fiefs, de fidélité, d'alliances (2).

Quelles que fussent ces dépenses, les finances du comté de Bar semblent en général fort prospères; si le comte Henri II fait encore quelques emprunts, son fils, par contre, deviendra le grand banquier de l'ancienne Lotharingie. Sa remarquable politique financière qui suppose une fortune énorme a bien plus servi la grandeur du comté que ses guerres ou sa diplomatie. Le comte de Grandpré, l'abbaye de Beaulieu, l'évêché et la cité de Verdun, le comte de Luxembourg, le comte de Bourgogne, le duc de Lorraine, l'évêque de Metz, sont tour à tour ses débiteurs; nous l'avons vu libérer le comte de Vaudémont qui avait engagé pour d'énormes sommes ses châteaux aux bourgeois d'Épinal, le comte de Bar préférant de beaucoup être le créancier de son vassal. Pour l'aider, car, il y a des affaires louches ou dangereuses que Thiébaut ne peut vraiment pas faire lui-même, le comte de Bar se sert de ses baillis et de ses prévôts. Deux surtout d'entre eux ont joué un grand rôle dans ces opérations : Asselin de Bouconville, bailli de Saint- Mihiel, et Jean Rouverel, prévôt de Clermont.

Nous ignorons les origines d'Asselin; c'est assurément un personnage considérable que le comte de Bar envoie traiter

(1) D'après les comptes du xiv® siècle, série B, des archives de la Meuse et de Meurthe-et-Moselle, nous trouvons les gages de bailli s'élevant à environ soixante livres annuelles (A. M. B. 2396) dépenses de fauchée, de charroi, salaires de serrurier, de œuvreur, achat de drap pour la maison du comte, etc.

(2) CF. les comptes précédents et notre catalogue d'actes des comtes de Bar. — Il y a lieu de noter parmi les dépenses des sergents, outre leurs gages fort élevés en général dix livres par an, leur déplacement pour porter les mandements du comte, saisir les récalcitrants, etc. — Notons aussi que les prévôts, quoique roturiers, ne reçoivent pas de gages proprement dits, mais une part de redevances, au moins au début, car, sans doute, leur fonction sera par la suite rétribuée directement.

d'égal à égal avec le comte de Grandpré ou l'abbaye de Gorze. Nous avons vu que le 17 septembre 1267, il avait prêté douze cents livres au comte et à la comtesse de Grandpré, hypothéquées sur les terres de Montfaucon (t); un acte complémentaire où les deux emprunteurs promettent au comte de Bar de faire estimer ces terres prouve évidemment que ce dernier est le véritable prêteur @). Asselin a donc eu grande part à l'entrée de Montfaucon dans le Barrois. C’est également lui qui négocie l'achat de la chàtellenie de Pierrefitte en 1270 6), qui achète le 31 janvier 1271 à l'abbaye de Mouzon les biens de Wammes, Luzy, Autréville (1); le 16 novembre de la même année au comte de Grandpré, la châtellenie de Vienne et de Saint-Thomas 6); le 6 février 1272, il acquiert du prêtre Ogier de Pierrefitte la grange, le clos, le colombier et le pré du Pontavice (6); le 30 octobre 1274, il achète à l’abbaye de Gorze divers biens à Montsec (1); le 6 juin 1277 il prête quatre cents livres au comte de Luxembourg dont le duc de Lorraine se déclare pleige (). C’est Asselin de Bouconville qui achète, en 1279, les propriétés de Joffroy de Nonsart à Nonsart (9) et celles du châtelain de Mousson à Gussainville (19). Asselin prête aû fils du comte de Grandpré, le 25 avril 1281, sur les revenus de l’importante châtellenie de Manre (ff) une somme de mille livres remboursables en cinq ans (1? et au comtede Vaudé-

(1) N. de Wailly, Not. des mss., t. 28, n° 115.

(2) N. de Waïlly, op. cit., n° 116.

(3) N. de Waiïlly, op. cit., n° 131.

(4) B. N. mss. fr. 11853, fo 183.

(5) A. Lesort, Les Archives du Clermontois, n°5 70 et 71. Cf. aussi

(6) N. de Wailly, op. cit., n° 145.

(7) N. de Wailly, op. cit., n° 161.

(8) N. de Waully, op. cit., n° 179.

(9) 9 février. Acte concernant le château. B. N., fr. 11853, f° 114. Acte concernant la terre de Nonsart. B. N. fr., 11853, f° 115. Acte confirmatif d'avril 1279. B. N. fr., 11853, f° 115.

(10) B. N., fr. 11853, f° 199.

(11) Canton de Monthois. Ardennes.

= (12) N. de Wailly, Not. des mss., t. 28, n° 286.

mont quatre mille livres le 25 novembre de la même année (t), enfin en 1285 au sire d’Apremont (?.. Cette même année 1285, Asselin reconnaît avoir reçu de Benin, prévôt de Commercy et de Gautier de Saulx les sommes que les péagers de Commercy doivent payer . C'est le dernier acte d’Asselin; ce fidèle serviteur du comte mourut à la fin de cette année là.

Asselin avait un fils, entré dans les ordres, Anschier le Clerc qui déclare en septembre 1267 que tout ce qu'il acquerra dans le comté reviendra au comte après sa mort(#). Anschier cède à Thiébaut le 26 janvier 1269 le ban de Saint- Maurice (). Quand son père mourut, Anschier devenu curé de la paroisse de Bar-la-Ville déclara que tout l’héritage qui lui venait d'Asselin appartenait au comte de Bar; ce qui suppose que celui-ci l'avait réellement acquis avec l'argent de Thiébaut. Le comte de Bar laissa toutefois à Anschier, sa vie durant, la jouissance des dîmes de Montplonne, des vignes d'Haironville et de fauchées dans les près de Bar).

Quant à Jean Rouverel, prévôt de Clermont, nous le voyons à plusieurs reprises accompagner Asselin de Bouconville dans les transactions passées avec le comte de Grandpré (7). En 1270, il est choisi comme arbitre pour juger de l'égalité de l'échange entre Jean de la Harazée et le comte de Bar ).

(1) Inv. de Lorraine, t. A0

(2) N. de Wailly, op. cit., n° 245.

(3) N. de Waiïlly, op. cit., n° 243.

(4) B. N. mss. fr. 11855, fo 120.

(5) B. N. mss. fr. 11853, fe 120.

(6) A. Meurthe-et-Moselle, B. 551.

(7) A. Lesort, Chartes du Clermontois, nos 70, 71, 75. N. de Wailly, op. cit., n° 157.

(8) A. Lesort, op. cit., n° 65.

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