‹ Le Comté de Bar des Origines au Traité de BrugesChapitre 36 sur 57 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A. La cour du Comte. — B. L'administration locale. Bailliage et prévôté. — C. Les châtelains.

A. — La Cour du comte.

1. La cour du comte. —2. Les origines de la Chambre des comptes et des grands jours de Saint-Mihiel. — 3. Les grands officiers.

1. — Le comte de Bar eut dès les origines une cour « curia comitis » (1) qui avait des attributions gouvernementales et judiciaires. Elle donne son consentement ou son avis pour certains actes, elle est un tribunal qui juge des délits commis par les « nobiles ». C’est sur le conseil de ses fidèles que Sophie construit, en 1090, le château de Saint- Mibhiel®), avec leur consentement, qu'en 1106, Renaud vend ce même château); c'est devant cette cour ,que doit être conduit l'officier qui oublie ses devoirs (4).

(1) « Virorum nobilium meorum curiae Barrensis ». Acte de Renaud II pour Jeandheurs en 1159.

(2) « Consilio tandem fidelium suorum devicta » Cart. de Saint-Mihiel, édit. A. Lesort, n° 49.

(3) « Obtinuit (abbas) ut... ipsius etiam Raynaldi, per consentum suorum nobilium, cui deputata erat castri custodia redderet. A. Lesort, loc. cit.yn° 61.

(4) « Quod si fecerit et abbas conqueritur in curia comitissae seu heredum suorum judicio sui parium retinere debeat aut emendare ». Jugement contre l’avoué de Condé, A. Lesort, loc. cit., n° 50, 64 et 79.

Nous n'avons guère pour nous renseigner sur la composition de la cour du comte que les listes des témoins cités dans certains actes comme faisant partie de sa « curia », de sa « familia ». Elle n’a naturellement rien de fixe, ni par le nombre, ni par la qualité de ses composants. Ce sont des vassaux du comte, ses « nobiles », ses protégés les « fideles » ou quelques fonctionnaires les « ministeriales » (1).

C’est devenu un lieu commun de répéter que cette € curia comitis » a donné naissance à la fameuse cour souveraine qui dura jusqu’à la Révolution, la Chambre du conseil et des comptes de Bar (2). Dom Calmet &) et avec lui la plupart des auteurs modernes en attribuent la fondation à Thié-

baut II (4; à vrai dire, aucun document ne permet de lui attribuer cette fondation. Au xiv° siècle, aux environs de 1320, apparaîtront les « compteurs » chargés de vérifier les comptes des prévôts et qui se déplacent à travers tout le comté; mais il semble bien que la Chambre des comptes n’a pas été instituée avant le début du xv° siècle (5).

(1) En 1080, réglementation par Sophie des droits de l’avoué de Houécourt. « Testes autem hi fuerunt tam nobiles quam etiam de familia ejusdem comitissae ». — En 1090, construction du château de Saint- Mihiel, édit. A. Lesort, Cart. de Saint-Mihiel, n°S 41 et 49. — En 1135, la cour réunie à Saint-Mihiel pour juger le voué de Condé et déterminer ses droits (Cart. de Saint-Mihiel, n° 79), se compose de Gautier de Gondrecourt et de son frère Eudes de Moëlain, Thierry de Sorcy, Thierry de Flirey, Faucon et Elie de Belrain, Richer de Saint-Mard, Girard, châtelain de Bar, Richer de Burey, Geoffroy et Guiard. ;

(2) Baron de Dumast, La Chambre des comptes de Bar, mss. de M. de Longeaux, édit. Bar-le-Duc, 1907, in-8°.

(3) Notice de Lorraine, t. I", p. 84 : « On ne trouve pas les titres de son établissement, mais on a les chartes du duc (sic) de Bar Thiébaut II qui commença son règne en 1240, qui prouvent que de son temps l'établissement était fait ».

(4) Bellot-Herment, Historique de la ville de Bar-le-Duc, p. 87; chanoine Renard, Le château de Bar, p. 148; E. Mathieu, Institutions politiques et judiciaires du Barrois, p. 124.

(5) Ce sont les conclusions de la remarquable thèse à laquelle nous. avons beaucoup emprunté de M. Paul Schimberg, Recherches sur læ Chambre des comptes du duché de Bar, Paris et Nancy, in-8°, 1908 (Bibl. Conférence Rogéville). Cf. aussi’ Fourier de Bacourt, Mém. Soc. Arch.

Lorr., 1907.

Le conseil des comtes du x siècle ne diffère pas de la cour de leurs prédécesseurs (1). Cependant le comte Thiébaut II devait avoir en dehors de sa cour un conseil particulier et secret. Le fait n'a pas été jusqu'ici, croyons-nous, mis en lumière ; il est curieux cependant de constater que l’habile adversaire de Philippe le Bel avait auprès de lui, comme le roi de France, des « légistes ». Ce fait nous est révélé par un acte du 30 septembre 1274. Simon, moine de Jeandheurs représentant du comte de Bar, engage à Paris devant l'official de l'évêché un « professeur ès lois » nommé Gérard qui se mettra au service du comte comme conseiller. Gérard s’établira dans le Barrois, il recevra une maison à Condé, trois chevaux, ses frais de déplacement et une rente annuelle de cent vingt livres tournois (®). Ce serait donc là le premier membre de la cour souveraine, l'ancêtre de « Messieurs les conseillers ».

2. — Il ne semble pas que la justice dans le Barrois ait été desservie par des fonctionnaires spéciaux, aux xI° et xu1° siècles; nous avons cependant une mention d'un juge nommé Milon (3). Les nobles étaient naturellement jugés par

(1) Ces conseillers appartiennent à la plus haute noblesse du comté : châtelains de Bar et de Mousson, sires de Bauffremont et de Louppy. Les plus connus sont Geoffroy de Louppy, maréchal de Champagne que nous retrouvons ailleurs; Hugue Tevenet, seigneur de Rembercourt souvent nommé sous Henri II (Cf. Longnon, Rôle des fiefs de Champagne, n° 1254, 1299; A. Lesort, Chartes du Clermontois, p. 80); Geoffroy de Nonsart, Milon Woignonce, seigneur de Cousance (Cf. A. Lesort, op. cit., p. 177), Richard d’Auxelle, l’un des plus fidèles conseillers. Cf. N. de Wailly, Chartes en langue vulgaire du xu1e siècle, Not. mss., t. 28, n°* 29, 30, 31, 73, 77, 91, 197, 324, 329, 341. En mai 1294, Charte de Henri II, « quatre des hommes de notre conseil : Philippe, châtelain de Bar, Guiard Chauderon, Milon de Cousance et Geoffroy de Neuville ». Cf. aussi la composition du conseil de 1288 contre les prétentions du roi de France où figurent le comte de Vaudémont, les sires de Commercy, Apremont, Blamont, Sorey, Louppy, Muraut, Watronville, Bulgnéville, Amel-Avillers, Creue, Bauffremont, Cousance, Rampont, Morey, Pierrepont, Maidières, Novéant, Rouvre et Louvency.

(2) B. N. mss. fr. 11853, f° 90 vo.

(3) A, Lesort, Cart. de Saint-Mihiel, p. 181.

leurs pairs de la cour du comte. Quant aux roturiers francs ou serfs, c’est évidemment le seigneur ou son prévôt qui est leur seul juge. Nous ne possédons aucun renseignement sur la justice pénale en dehors des chartes d’affranchissement que nous étudierons plus loin ().

Pour la justice civile, les parties sont appelées par le decanus devant le souverain ou son lieutenant. On procède rarement par ordalie, nous n'avons trouvé qu'une seule mention relative au jugement par le fer rouge (2). En revanche, la procédure tient tout entière dans le duel judiciaire, à moins que les parties qui ont donné des garants et des gages ne se mettent d'accord auparavant et ne paient le dérangement. Si le souverain juge lui-même, l'amende tout entière et le dérangement lui appartiennent, s’il fait juger par son lieutenant, les deux tiers de l'amende lui appartiennent, le reste est prélevé par celui qui a jugé 6).

À partir du règne de Thiébaut II, le comté de Bar, à l'instar du royaume de France, sera pourvu d'un parlement chargé exclusivement de rendre la justice, c'est la & cour de Parlement et hauts jours de Saint-Mihiel (#) ». Comme la Chambre des comptes de Bar, les grands jours de Saint- Mihiel proviennent du démembrement des pouvoirs de l’ancienne curia regis, toutelois nous ne saurions — pour la période qui nous intéresse ici — déterminer ses attributions et sa composition. Elle comprenait vraisemblablement les principaux vassaux du comté, qui aux grands jours de février 1288 déclarèrent que l’abbaye de Beaulieu était du comté de Bar au royaume d'Allemagne &). Ceux-ci durent disparaître peu à peu devant les professeurs de lois et les

(1) Cf. plus loin, ch. vr.

(2) A. Lesort, Cart. de Saint-Mihiel, p. 128.

(3) Cf. Règlement déjà cité des droits de l’avoué de Condé, règlement des droits du €hâtelain de Saint-Mihiel. A. Lesort, Cart. de Saint-Mihiel, n08 50, 64, 79 et 44.

4) Ch. Sadoul, Essai historique sur les inslilutions judiciaires des duchés de Lorraine et de Bar avant les réformes de Léopold Ier, Nancy et Paris, 1 vol., in-80, 1898 (Bibl. Conférence Rogéville).

(5) Dom Calmet, IL, pr., p. 925. Cf. plus haut p. 326 et 406, note 6.

conseillers. Si la fondation de la Chambre des comptes au xu* siècle reste, comme nous l'avons vu, fort douteuse, par contre l'existence du parlement de Saint-Mihiel sous Thiébaut IT ne fait aucun doute. Nous en avons plusieurs preuves : dans l'enquête impériale faite à Verdun en mai 1288 sur les empiètements du roi dans l’Argonne, Jean de Rosne, chevalier, déclare qu'il a vu plusieurs fois l'abbé de Beaulieu ajourné par le comte de Bar « à Saint-Mihiel aux assises à requête de partie et plaidant devant le comte en sa cour et recevant du comte jugement pour ou contre » (1); frère Dominique, prieur des Dominicains de Verdun, déclare aussi quil a assisté ‘à une amende honorable faite par l'abbé de Beaulieu et quelques-uns de ses moines au comte de Bar parce qu'ils avaient refusé « de prendre droit en la cour du comte et devant lui à Saint-Mihiel » (2); Thiébaut doyen de Bar affirme qu'il a su et entendu que l’abbé et le couvent de Beaulieu ont été ajournés aux assises de Saint- Mihiel, qu'ils y ont plaidé, qu'ils y ont recu et rendu droit devant le comte et ses gens. Requis de dire comment il le sait, il répond qu'il a été présent aux affaires et a écrit de sa propre main les pièces de procédure pour et contre eüx, qu'il a encore entre les mains plusieurs procurations que l'abbé et le couvent lui ont envoyées pour eux « en la court le conte et dit encors qu'il at veu que l'abbé de Biaulleu por lui et por son couvent emendat au comte et donnat seurtei de l'amende au conte de ce qu'il et li procuror de son couvent en avoient portei le droit de l’osteil le dit conte en plaidoiïant à la dite Saint-Mihiel (@) ». A ces témoignages, il faut ajouter celui du document où le roi de France se plaint des empiètements du comté de Bar sur la Champagne «quar quant il covient pledier des choses de Busencei (Buzancy) ou de la chatelerie de Busenci et des autres fiez qui sont devant diz par devant le comte de Bar devant dit, il a ajorné et fait

(1) Edit. Havet, La frontière d'Empire dans l'Argonne, Paris, 1881, in-80, 22€ témoin.

(2) 47e témoin.

(3) Havet, La frontière d'Empire dans l'Argonne, témoin, n° 61.

ajorné par devant lui à Saint-Mier qui est en l’'Ampire, touz ceus qui tiennent ces chozes devant dites » (1). De tous ces témoignages, le plus intéressant est celui de Thiébaut, doyen de Bar, — il s’agit du doyen de la collégiale Saint-Maxe de Bar, chancelier du comte. — Il en résulterait que le comte préside lui-même les assises de Saint-Mihiel composées de « ses gens », c'est-à-dire de sa cour et où le chancelier joue le rôle de greffier et peut-être de procureur.

Toutes les recherches que nous avons entreprises sur la maison des comtes de Bar ont échoué. Nous n'avons pas trouvé avant le xiv° siècle les ancêtres des sénéchaux et des maréchaux du Barrois. Bellot-Herment (® et Lepage () n'ont d’ailleurs pas été plus heureux. Il est question, il est vrai, d’un sénéchal en 1203 dans la charte de Saint-Thiébaut sous Bourmont: mais le texte lui-même (4), le fait que le prévôt de Bourmont portait le titre de sénéchal et la prévôté celui de sénéchaussée, montrent sans aucun doute que le mot « sénéchal » n’a nullement ici le sens de premier officier, mais bien celui de prévôt. Dans de duché de Lorraine voisin, il existe par contre un dapifer 6).

Le chancelier n'apparaîtra lui-même qu'à une époque tardive. Renaut I° est le premier comte qui scelle les actes de son sceau; mais le nom d'aucun chancelier n'apparaît au xrr° siècle, et il paraît bien que l’abbaye de Saint-Mihiel possède à la fois le sceau du comte et ses archives. Au x siècle, quand Saint-Mihiel aura cessé d'être le lieu de sépulture des comtes, et qu'ils lui préféreront Saint-Maxe de Bar, ils y transporteront aussi leur chancellerie. À partir de Thiébaut II, le doyen de Saint-Maxe est presque toujours le chancelier du comte. Entre 1285 et 1303, les gardes du scel de la comté de Bar sont Thiébaut, doyen

(1) A. Longnon, Documents relatifs au comté de Champagne et de Brie, t. V, fiefs n° 7303. |

(2) Bellot-Herment, Historique de la ville de Bar-le-Duc, p. 444 et sq.

(3) H. Lepage, Les offices des duchés de Lorraine et de Bar.

(4) A. Pawlowski, dans Bull. hist. ef Philol., 1898, p. 251.

(5) E. Duvernoy, Le duc de Lorraine Mathieu Ie".

de Saint-Maxe, Pierre Caboche, chapelain de Saint-Maxe et Pierre de Neuville, bourgeois de Bar. Ils agissent ensemble et comme les officiaux épiscopaux ils font oflice de notaires, enregistrent les actes et perçoivent un prix « une coutange » pour le scel et l'enregistrement des actes des particuliers ().

Les officiers inférieurs sont rares aussi : en 1261, Nicolas seigneur de Neuville-sur-Orne s'intitule le bouteiller, mais est-il bouteiller du comte de Bar, ou s'agit-il d’un surnom et nom d'une fonction, nous n’en savons rien {2. Nous avons le nom d’un valet de chambre de Thiébaut II, Jeannet, qui reçoit en février 1258 certains biens à Liffol pour rémunération de sa charge ().

Il nest pas question de trésorier, cependant en 1274 le fameux Remy, clerc du comte de Bar, connu pour ses mésaventures à Montfaucon, s'intitule clerc compteur du comte de Bar ().

Nous avons le nom de quelques arbalétriers : Gérard « hasterius » qui fit dans la première moitié du xux° siècle quelques donations à l’abbaye de Jeandheurs (), Thiébaut « sagittarius » qui souscrit en 1175 un acte du comte Henri I‘ (6), enfin Jacquemin de Mussey (7), arbalétrier, qui se déclare le 30 janvier 1267 devant l’abbé de Saint-Pierremont franc homme du comte de Bar pour Longuyon (8). Nous connaissons un veneur d'Henri I‘, Richard « venator » (9) et un louvetier en 1261, Colet de Condé chevalier (40),

(1) Cf. A. Jacob, Cart. de Sainte-Hoïlde, n°s 30, 32, 34, 45 à 49, 51, 52, etc.

(2) A. Jacob, op. cit., n° 69,

(3) Acte perdu, Catalogue de la collection Marchand, n° 126.

(4) Archives du Doubs, B. 69.

(5) Labourasse, L'abbaye et le domaine de Jeandheurs, n°° 10 et 16.

(6) A. M. H., Lisle-en-Barrois, Cartulaire, article Louppy.

(7) Mussy, château commune de Longuyon.

(8) B. N. fr. 11853, fo 204.

(9) A. M. H., Lisle-en-Barrois, Cariulaire, article Louppy.

(10) A. Jacob, Cartulaire de Sainte-Hoïlde, n° 69.

Les chapelains et les aumôniers sont un peu mieux connus. La comtesse Sophie en possède trois : Wazelon, Aubry et Tyewelon(t). En 1230, le comte Henri II demanda à l'évêque de Paris un chapelain pour son château de Toucy; le 12 décembre l’évêque lui désigne un prêtre recommandable Arnould la Tour (2 que le comte agréa le 14 du même mois (3). Le 19 avril 1270, Nicolas doyen de Saint-Maxe certifie que le comte de Bar a nommé comme chapelain de la chapelle du château de Clermont Jean, prêtre, fils de Gérard, physicien du comte de Bar (#. Ce dernier acte prouve donc en outre que le comte a auprès de lui un « physicien » c'est-à-dire un médecin (9. Enfin en 1296, Henri II déclare qu'il donne à son aumônier en récompense de ses services la chapelle du château de Koeur et une maison devant le château (6).

= La pénurie de renseignements ne prouve nullement que le comte de Bar n'avait pas une maison aussi bien montée que celle du duc de Lorraine; la quantité de serviteurs que nous connaissons au siècle suivant ne s’est certainement pas introduite tout à coup, ils ont dû avoir des prédécesseurs. Les actes ont sans doute simplement négligé de nous transmettre leurs noms.

B. — L'administration locale.

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