‹ Le Comté de Bar des Origines au Traité de BrugesChapitre 44 sur 57 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

A. — Importance de l’abbaye de Saint-Mihiel. — B. L'abbaye de Saint-Mihiel tombe dans la puissance des comtes de Bar. — C. Les comtes de Bar, avoués de Saint-Mihiel. — D. Les autres abbayes. — E. Le clergé séculier et les hôpitaux.

A. — Importance de l’abbaye de Saint-Mihiel (1).

1. Ferry Ier s'empare de Saint-Mihiel. — 2. Étendue des biens de Saint-Mihiel.

1.— Les comtes de Bar ont tiré une grande partie de leur puissance de la possession de l’abbaye de Saint-Mihiel. Il est problable que l’avouerie de cette abbaye fut donnée à Ferry en même temps que le duché de Mosellane. Lui et ses successeurs se chargèrent de transformer rapidement cette avouerie en possession effective et quand Sophie sera appelée à succéder à son père dans les alleux héréditaires, l'abbaye de Saint-Mihiel fera naturellement partie de son héritage. D’abbaye royale en droit, Saint-Mihiel est devenue en fait abbaye comtale. Si nous nous en tenions cependant au texte de la chronique de Saint-Mihiel, Ferry n'aurait jamais reçu l’avouerie, il l'aurait prise : & Un certain tout puissant duc de Lotharingie, Ferry, voyant cette abbaye contigüe à son territoire et fort éloignée de la tutelle royale la soumit à

(1) Dom de Lisle, Histoire de l'insigne abbaye de Saint-Mihiel, Nancy, 1757, in-4°.

M. Grospinier DE MATONs. 38

sa puissance (ce qui lui fut facile), et cette puissance « dominium », il la transmit sous couleur de protection à ses descendants » ().

Nous croyons avec M. R. Parisot (2 que les bons moines exagèrent. Pour éloignée que fût l'abbaye du pouvoir central, une telle usurpation ne serait pas passée inaperçue. Ferry dut être très régulièrement nommé avoué de cette église située dans l’ouest de l'Empire le plus proche des frontières françaises. Si plus tard l’abbaye appartint définitivement à nos comtes, c'est que peu à peu englobée dans leurs possessions héréditaires, elle finit par être isolée au milieu d'elles, mais l’usurpation fut lente, elle fut l'œuvre du temps et non d'un coup de force.

Le Cartulaire de Saint-Mihiel, un des plus anciens de la Lorraine, s'il ne nous renseigne pas sur l’usurpation de Ferry 5), nous apprend du moins les origines du monastère et nous fait connaître l'étendue de ses possessions ().

2. — L'abbaye de Saint-Mihiel fut fondée la quinzième année du règne de Childebert II, en 709, par un certain comte Goufaud, fils de Gisleramne (®), en un lieu nommé

(1\ Chron. Sancti Michaëlis ch. vu. & Fuit quidam præpotens Dux Lotharingiae Fredericus, qui videns prædictam abbatiam terrae suae contiguam et a tutela regia longe remotam; dominio suo (quod sibi facile fuit) eam subjugavit et dominium illud sub titulo defensionis ad posteros suos transmisit ». Nous trouvons d'ailleurs les mêmes reproches dans la lettre adressée par l'abbé Manégaud, pour se plaindre du comte Renaud II, à Hiilin, archevêque de Trêves, en 1152 : « Tunc siquidem quidam dux Lotharingiae Fredericus tutelam ipsius ecclesiae, quae eatenus regum et imperatorum, in dominium sibi usurpavit et de tercia parte prediorum ecclesiae castrum suum Barrum quod extruxerat casavit, nimirium facile subjugens terram sibi vicinam et a tutela regia longe remotam ». Cart. de Saint-Mihiel, édit. À. Lesort, n° 99. Cité aussi par Wassebourg, f° 302 et par la Gallia Christiana, XITL, p. 574.

(2) R. Parisot, Les Origines de la Haute-Lorraine, p. 224.

(3) I n'existe aucune charte de Saint-Mihiel entre 943 et 962.

(4) Cf. Cart. de Saint-Mihiel, éd. A. Lesort, Carte des possessions, et R. Parisot, op. cit., Carte.

(5) Les chartes de Goufaud sont fausses dans leurs formes actuelles et leurs données sont peut-être douteuses. Néanmoins la fondation de

Chatillon, proche du ruisseau de Marsoupe (1) et transférée au début du 1x° siècle à l'emplacement actuel. Longtemps dépendante de l'abbaye de Saint-Denis, elle fut lors du partage de 870, attribuée à Charles ()

L'emplacement même de l’abbaye de Saint-Mihiel se trouvait dans le diocèse de Verdun, mais ses possessions se trouvaient répandues dans les diocèses de Toul et de Metz et même au delà. Nous les connaissons surtout par la bulle de Pascal IT qui les confirma en 1105 (3.

Dans le diocèse de Toul, les terres de l’abbaye s’étendaient le long de l'Ornain . de la Saulx. C'étaient dans le pagus Ro : Condé (4), chef-lieu de sous-avouerie, PURE mont ( En (5), eue devant- ue Mihiel plus au . Dagonville (6), Menaucourt (7), Longeaux () et Salmagne (7) en is er Ti, ue 7), Boviolles (#), Marson ®), Géry O), Rosières-devant-Barl°), Sarney (10), divers biens et dé dimes à Savonnières (11), Revigny (1?) Herbe court-sur-Orne (3), Couvonges (14) < Ville- SAN (5, Dans le pagus HE une partie de Stainville (16), puis Ribeaucourt (17), Tourailles (17) et Delouze (1?)

l’abbaye date de la première moitié du vie siècle. Cf. A. Lesort, Introduction, p. xt et sq.

1) Court affluent de la Meuse, débouche près de Saint-Mihiel. 2) Dom Calmet, t. I, pr. p. 311.

(3) Cart. de Saint-Mihiel, éd. A. Lesort, n° 60. ) Meuse, Bar-le-Duc, Vavincourt.

5) Meuse, Commercy, Pierrefitte.

(6) Meuse, arrondissement et canton de Commercy. 7) Meuse, Bar-le-Duc, Ligny-en-Barrois.

(8) Meuse, Commercy, Void.

(9) Meuse, Bar-le-Duc, Vavincourt.

(10) Commune de Vavincourt.

11) Meuse, arrondissement et canton de Bar-le-Duc. 2) Meuse, Bar-le-Duc, chef-lieu de canton.

3) Commune de Varney, canton de Revigny.

(1 (13 (14) Canton de Revigny.

15, Meuse, Bar-le-Duc, Ancerville.

16) Meuse, Bar-le-Duc, Montiers-sur-Saulx.

17) Meuse, Bar-le-Duc, Gondrecourt.

Au même diocèse dans les vallées de la Meuse et du Vair, Saint-Mihiel possédait dans le pagus Solocensis une partie de Liffol-le-Grand (), Fréville (1), Pargny-sur-Mureau (1), Haréville (2, Vrécourt W), Coussey (#, Brancourt (#). Dans le Xaintois : Houécourt 6), Landaville (6), Jainvillotte (6), Parey (1) et Outrancourt ().

Saint-Mihiel n’aeu de possession dans le Chaumontois qu'à une époque tardive. Dans le pagus Bedensis l’abbaye n'avait que Gironville (8, Pont-sur-Meuse (8) et Vertuzey ($).

Dans le Scarponnois, Saint-Mihiel possédait Pompey, Prény (), Vandières (%, Tyrey 0), Thiaucourt (10), Essey (1), Euvezin (11), Flirey (11), Limey (1), Rembercourt-sur-Mad (t1), Saint-Baussant (11), Viéville-en-Haye (11), Beaumont (12), Grosrouvres (12), Bouconville (t%), Xivray et Marvoisin (1), Raulecourt (4%, Francheville (14). Dans le pagus Salinensis, l'abbaye avait le prieuré de Salone, jadis possession de l’abbaye de Saint-Denis (15), Aboncourt (1), Amelecourt (6, Delme 46) et Malancourt (6), Juvrecourt (17), Essey (8) et Malzéville (15).

C'est dans le diocèse de Verdun que Saint-Mihiel possédait les plus vastes territoires. Ils englobaient une large partie

(1) Vosges, Neufchâteau, Bulgnéville.

(2) Haute-Marne, Chaumont, Bourmont.

(3) Vosges, Neufchâteau, Bulgnéville.

(4) Vosges, Neufchâteau, Coussey.

(5) Vosges, Neufchâteau, Chatenoiïs.

(6) Vosges, arrondissement et canton de Neufchâteau.

(7) Vosges, Neufchâteau, Bulgnéville.

(8) Meuse, arrondissement et canton de Commercy.

(9) Meurthe-et-Moselle, Nancy, Pont-à-Mousson,

(10) Auj. détruit, commune de Pont-à-Mousson, lieu-dit Vitrey.

(11) Meurthe-et-Moselle, Toul, Thiaucourt.

(12) Meurthe-et-Moselle, Toul, Domèvre.

(13) Meuse, Commercy, Saint-Mihiel.

(14) Commune de Lachaussée, Meuse, Commercy, Vigneulles.

(15) R. Parisot, Les origines de la Haute-Lorraine, p. 193 et sq.

(16) Moselle, Château-Salins, ajouter Buzancourt et Goussancourt au]. détruits. |

(17) Meurthe-et-Moselle, arrondissement et canton de Lunéville.

(18) Meurthe-et-Moselle, arrondissement et canton de Nancy.

de la vallée de la Meuse, une bonne portion de la Woëvre et s'étendaient Ris l'Orne affluent : la Moselle. C'étaient

Aülly (), re rade , Han-sur- ne (2), Lacroix À de }, Troyon( é Woinville (), Bannoncourt (3), Fresnes- Mon 8), les Kœurs (), Rupt- devant

ME (3), Villotte (3), Le (3), Lamorville 6), Seuzey (4, Trognon (auj. Heudicourt) (4, Foire lameix (4), Chaillon (), VE (4), nee -aux- ue (1), Vigneulles (), Loupmont 6 , Tigeville (5), Hannonville (6). Mesnil (6 }, Thillot 6 À .. (6), Mécrin .

On voit par cette énumération rapide que les domaines. de Saint-Mihiel étaient considérables et que la possession de l'abbaye assurait aux comtes de Bar une prépondérance incontestable dans l’ancienne Lotharingie, en même temps qu'elle unissait entre eux leurs territoires quelque peu dis- . persés (8).

L'abbaye de Saint-Mihiel possédait quelques prieurés qui lui permettaient d'administrer une partie de ses biens. Sur le territoire même de Saint-Mihiel, le Vieux Moutiers gardaitlesouvenir du lieu de l’abbaye primitive, Saint-Thiébaut et Saint-Blaise permettaient de desservir les faubourgs. A Bar-le-Duc, le prieuré Notre-Dame qui servait de paroisse à la ville basse administrait les biens du Barrois méridional. Dans la Haute Vallée de la Meuse, les prieurés de Saint- Thiébaut sous Bourmont (9) et de Haréville (10) faisaient également partie du Barrois. Il faut y ajouter le prieuré

(1) Meuse, Commercy, Saint-Mihiel.

(2) Meuse, Commercy, Saint-Mibhiel.

(3) Meuse, Verdun, Pierrefitte.

4) Meuse, Commercy, Vigneulles.

5) Meuse, Commercy, Saint-Mihiel.

6) Meuse, Verdun, Fresnes.

) Meuse, arrondissement et canton de Commercy. (8) L'identification des noms de lieux cités dans la bulle de Pascal II a été faite d’après M. A. Lesortet M. R. Parisot. — M. Parisot fait remarquer (Les Origines de la Haute-Lorraine, p. 176, n. 2) qu'il fait les plus expresses réserves quant à cette identification. (9) Haute-Marne, Chaumont, Bourmont.

(10) Fondé par l'abbé Nantère en 1036, sous le vocable de Saint-Calixte.

d'Insming (4), fondé par Thierry II, celui de Salone, celui de Saint-Pierre le Chéheri dans les faubourgs de Verdun, cédé de bonne heure par l’abbaye.

B. — Les comtes de Bar s’emparent de Saint-Mihiel.

La charte par laquelle le comte Goufaud fonde l'abbaye de Saint-Mihiel octroie à celle-ci l’immunité ecclésiastique et l’immunité civile (2. M. A. Lesort a montré tout ce qu'avait d’invraisemblable une telle concession; immunité ecclésiastique de la part d’un laïque, immunité civile de la part d’un personnage de second ordre comme ce Goufaud sur lequel nous sommes si peu renseigné (). En dépit de cette charte fausse, Saint-Mihiel était une dépendance de l'abbaye de Saint-Denis (#)}, mais il semble bien qu'au cours des troubles qui suivirent la chute des Carolingiens, elle soit parvenue à se rendre complètement indépendante. Le 13 décemhre 1145, le pape Eugène III reconnaît formellement ces immunités %). En ce qui concerne l’immunité ecclésiastique, sans doute, l’évêque de Verdun dans le diocèse de qui se trouve Saint-Mihiel ne peut exercer ses fonctions épiscopales dans l’abbaye, néanmoins celle-ci relève de sa juridiction et nous savons qu'au xi° siècle, l'évêque Thierry s'oppose par la force à ce qu’elle passe sous celle de Toul (5). Par ailleurs, Saint-Mihiel possède l’exemption personnelle pour ses moines, l’exemption réelle pour ses biens, le droit de battre monnaie et tous les privilèges judiciaires (?).

(1) Moselle, Château-Salins.

(2) « Ut nullus judex nec pontifex de civitate vel de ipsa parrocchia Virdunense in ipso monasterio nullam potestatem aut quoslibet redibitiones aut requisitiones exigendi habeat potestatem ».

(3) A. Lesort, Cart. de Saint-Mihiel, Introduction, p. xux.

(4) En 843, Lothaire [tr restitue à Saint-Denis l’abbaye de Saint-Mihiel, édit. Dom Calmet, I, pr. p. 303 — d’après orig. A. N. K. 10 n. 6. — Cf. pour les autres éditions A. Lesort, op. cit., p. 447.

) Cart. de Saint-Mihiel, n. 91.

) Cart. de Saint-Mihiel, édit. A. Lesort, p.6-7, 47, 54-60, 79-82, 210, 215, 313 et 446.

Donc au x° siècle, les ducs de Mosellane obtinrent l'avouerie du monastère; l'Empereur étant l'avoué principal, ils remplissaient en son lieu les fonctions de sous-voué. L'éloi- “gnement et aussi la faiblesse du pouvoir central, leur ayant permis de transformer léur avouerie « tutela » en possession de fait « dominium (!) » ils considèrent Saint-Mihiel comme les rois de France considéraient Saint Denis. Ce fut le lieu de leur sépulture jusqu’au début du xnr° siècle, et c'est là sans doute qu'ils prenaient leurs conseillers et leurs scribes. Bien souvent, ils vexèrent l’abbaye, prélevèrent sur ses revenus plus qu'ils ne devaient, mais nous n’en pouvons juger que par les dires des moines. Ceux-ci ont crié bien fort les vexations ; à dire vrai cependant, les comtes étaient aussi de généreux donateurs et le meilleur de leurs fondations pieuses allait à Saint-Mihiel.

Comme avoué du monastère, le comte doit le défendre contre tous, et pour cela Sophie construit un château qui le domine; le comte doit rendre la justice chaque fois que son bras séculier est requis; comme maître de l’abbaye, il investit l'abbé par la crosse et l’anneau pastoral, assiste même à l'élection et sans doute presse quelque peu sur l'assemblée électorale (2). Enfin, l'abbaye n'inféode aucune terre et ne reçoit aucun nouveau vassal sans l’assentiment du comte.

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