PAËSIELLO
Bon! encore un accroc à la discussion !
LAMBERTI
Mais....
| ROMAGNOSI.
Mais.... donnez-moi le temps d'expliquer mon idée. Vous aurez beau faire ; un théâtre sera toujours un théâtre, un lieu où il y a des banquettes, une scène, un orchestre, des paysages ou des villes sur la toile, où personne ne prend pour un infant d'Espagne tel ou tel acteur jouant le rôle de don Carlos, ni pour une:princesse grecque telle ou telle actrice représentant le personnage d’Antigone. Eh bien done; si, en dépit d'un appareil matériel si compliqué et d’où doivent résulter tant de préwentions défavorables è l’enthousiasme, sien dépit de moyens si parfaitement connus d’ayance, l'imagination d'un spectateur bien disposé peut néanmoins être exaltée jusqu’à un certain degré d'illusion, comment pouvez-vous supposer qu'elle sera arrêtée tout.court par quelque différence de plus entre la durée fictive et la durée réelle de l’action tragique? par une distance un peu plus grande entre le lieu d’une scène et celui .d'une autre?
SUR L'UNITÉ DE TEMPS, etc. 359
LAMBERTI
Peut-être, eneffet, la distraction du spectateur ne deviendra-t-elle pas, par là , beaucoup plus forte qu'elle ne l’eùt été dans le cas de l’unité ; mais toujours sera-t-elle plus forte, et c'en est assez pour motiver Ja règle.
| ROMAGNOSI.
Il pourrait bien se faire que non : avez-vous jamais vu l'immense et fameuse euve du mont Cassin ? Supposez-la pleine de vin de Chypre, et que l'on y jette un verre d'eau; assurément ce verre d’eau ne changera pas la sayeur du vin. Supposez que l'on y jette un second verre d’eau; le vin sera toujours le même à l'oderat et au goût. Eh bien! tout ce que je puis vous accorder, si vous cherchez à établir une proportion.entre la somme d’illusion théâtrale résultant du système des unités , et celle où peut arriver le système contraire , c'est de comparer la première à l’immense cuve de vin de Chypre n'ayant reçu encore qu'un seul verre d’eau, et la seconde à la même cuve baptisée d’un verre d’eau de plus.
LAMBERTI
Vous voulez donc à toute force que l'unité de temps et celle de lieu soient inutiles ?
ROMAGNOSI.
Inutiles? Ah! si elles n'étaient que cela 1 ....
mais elles sont nuisibles , plus nuisibles que l'on ne s’en douterait. | LAMBERTI, Mais en quoi?
| ROMAGNOSI.
En ce qu’elles multiplient gratuitement les difficultés de l’art : le plaisir de la difficulté vaincue est le moindre des plaisirs dela poésie ; car, après la curiosité , l’admiration est le plus froid de tous les sentimens. Il y a bien pis : la règle des deux unités est incompatible avec la règle fondamentale de tous les beaux-arts.
VIGANÒ
Oh! pour cela, | j'ai dela peine à le croire. ROMAGNOSI, |
Cela vous paraît impossible : mais quelle est .
je vous prie, la première règle des arts ?
VIGANÒ
Mais ce sera, à ce que je vous entends tous dire
et redire, l’imitation de la nature.
LAMBERTI
De la belle nature, s'entend; n'est-ce pas.
Viganò? i VIGANÒ.
Oui , oui, de la belle nature.
ROMAGNOSI.
À merveille ! vous venez de prononcer ‘votre
SUR L’UNITÉ DE TEMPS, etc. d4t
propre condamnation. Il est clair, je pense, que, pour imiter la belle nature , il ne suffit pas d’omettre ce qu’elle a de défectueux , il faut encore saisir ce qu'elle a de plus parfait. Un imitateur qui, en même temps qu'il en laisserait les imperfec- . tions de côté, écarterait aussi une grande partie de ce qu'elle offre de plus admirable, ne l’imiterait certainement pas en beau. Son imitation serait tronquée, morcelée, infidèle. Un peintre, par exemple, qui se mettrait dans la tête de ne peindre que des masques, et qui précherait, comme une règle de la peinture, qu'il ne faut jamais peindre les femmes, quel nom lui donneriez-vous? Le tiendriez-vous pour un imitateur de tout ce que la nature offre à son art de beau à imiter?
VIGANÒ
Certainement non : maisqu’est-ce qu’un peintre si extravagant fait à notre question ?
| ROMAGNOSI.
Vous allez voir qu'il y fait quelque chose, si vous. me permettez seulement encore une question relativement àla peinture. Supposons qu'il yeût, dans cet art, une règle qui prescrivîtde ne faire que des tableaux d’une dimension de quelques pieds , où il ne pourrait, par conséquent , entrer que très peu defigures : cette règle ne serait-elle pas opposée à limitation pittoresque de la belle nature ?
Aurions-nous eu, avec elle, la Transfiguration de Raphaél, le Jugement dernier de Michel-Ange? LAMBERTI.
Fort bien! mais que toncluez-vous de là ?
ROMAGNOSI.
Le voici : si l’imitation du beau pittoresque exclut toute règle capricieuse visant à restreindre dans des limites arbitraires l’étendue d’un tableau, l'imitation du beau dramatique veut la même indépendance en ce qui a rapport du temps : car, de même que l’imitation des choses coexistantes dans l'espace est l’objet de la peinture, l'objet principal de la poésie est limitation dés choses qui se succèdent dans le temps.
PAÈSIELLO.
Oh! bravo, mon cher Romagnosi; voilà une distinction qui m'enchante. Mais, et les ballets ? VIGANÒ.
Les ballets tiennent, je crois, de la poésie et de la peinture.
ROMAGNOSI.
Cela est très vrai : un ballet est une suite de tableaux ; et puisqu’un tableau est la représentation d'objets coexistans dans l’espace, dans un moment donné, une suite de tableaux mouvans
‘représentera un fait qui se développe dansle temps. Or, tout comme il y a une branche de l’imitation
SUR L'UNITÉ DE TEMPS, etc. 343
pittoresque du beau qui consiste à grouper, de diverses manières et dans diverses poses, un grand nombre de personnages différens, il y a une branche de l’imitation poétique du beau dont l'objet est de représenter divers faits partiels, qui se succèdent dans des intervalles de temps et de lieu plus ou moins marqués, et du concours et de la suite desquels résulte un seul et même événement fotidamental. Mais les passions humaines, et par conséquent les faits qui en dépendent , ne naissent pas toutes en un instant, ne se développent pas toutes en quelques heures , ni même en un jour. Cependant , et j'espère que vous en eonviendrez tous, le tableau d’une passion, prise à sa naissance, et manifestant par des actes char cun des progrès par lesquels elle grandit, se fortifie, s'empare de l'âme tout entière, est un des plus beaux sujets sur lesquels puisse s'exercer la poésie dramatique. Supposez un auteur tragique qui se propose de peindre Néron tournant à la tyrannie . s’accoutumant peu à peu à mépriser la vertu, à braver la justice, et, transporté des plus noires fureurs de la jalousie et de l'ambition, poussant enfin le crime jusqu'à faire périr son frère Britannicus : voilà certes un beau sujet de tragédie! Mais si vous réstreignez ce sujet à la durée de vingt-quatre heures, vous vous con-
344 DIALOGUE damnez à en omettre la partie la plus intéressante, le tableau de l’âme de Néron se dénaturant et se pervertissant par degrés; ou tout au moins, vous tronquerez et forcerez ce tableau, comme Racine lui-même a été obligé de le faire. Car voyez tout ce que fait, en un seul jour, le Néron de Racine : il voit la maîtresse de Britannicus, en devient épris , conçoit l’idée de tuer son frère, le tue, et trouve encore, dans une journée si pleine, le temps de pardonner à un intrigant qui l’importune, et dont il aurait pu se débarrasser par les voies de la justice, de se féliciter complaisamment d’avoir toujours gouverné en bon prince , .et d'assurer qu’il est résolu à gouverner toujours de même.
PAÈSIELLO.
Oh! voilà un étrange amalgame !
ROMAGNOSI.
Voulez-vous maintenant entendre le plan d'une autre tragédie?