‹ Le comte de Carmagnola; et, Adelghis; tragédiesChapitre 163 sur 168 · PAËSIELLO · texte numérisé non relu

PAËSIELLO

De Racine encore ?

ROMAGNOSI. © Non; du Macbeth de Shakespeare. Il s’agit de mettre sur là scène un général victorieux qui, ayant vu des chances de parvenir au trône, a tué son roi et usurpé la couronne, jusqu'à. ce que

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des troubles étant venus à éclater, il en est résulté une guerre civile dans laquelle il a succombé. Il faut nous montrer ce personnage d'abord aveuglé par l'ambition , et ensuite tourmenté de remords et par la terreur des maux qu'il s’est attirés. Or c’est.ce que fait Shakespeare, sans forcer en rien la marche naturelle de l’aetion.' Il nous représente Macbeth, au milieu des applaudissemens que lui vaut sa victoire récente, complimenté par les envoyés du roi, adoré des soldats, et enivré de la faveur du sort. L’ambitieux a déjà mis au jour les raisons qui l’autorisent à espérer de se faire proclamer à la place du roi, s’il réussit à le faire périr secrètement; de sorte qu'on le voit déjà familiarisé avec l’idée du crime , l’ayant envisagé d'avance et de loin. Il se rend-à son chéteau , où le roi doit s’arrêter et passer une nuit; c'est une occasion aussi favorable qu'il pouvait la souhaiter , cependant il hésite un peu : mais sa femme, aussi ambitieusequeluietplus méchante, plus décidée, l’excite et le persuade; ils tuentdonc le pauvre roi, et les voilà sur le trône. Cependant quelques individus, qui se sont aperçus du crime, refusent l’obéissance aux coupables et vont prendre les armes dans une province éloignée. Une fois en possession du pouvoir, Macbeth a cessé d’éprouver cette agitation, ce mélange de crainte

et d'espoir qui tient l'âme en quelque sorte suspendue à l'objet qu'elle désire , et la force à ne considérer tous les moyens de l’atteindre que comme des moyens , abstraction faite de toute conséquence ; il commence dès lors à regarder dérrière lui, à réfléchir de sang froid à ce qu'il a fait, et les remords entrent dans sori cœur. L’usurpateur s'aperçoit trop tard qu’il aura bien de la peine à se soutenir, qu’il y a bien des périls à surmonter. Le crime est commis, irréparablement commis, et voilà que le fruit en devient incertain ; les remords s’accroissent de cette incertitude. La reine, toujours plus avant que son mari dans le crime, s’efforce de le calmer: elle est tranquille, elle-même, en apparence; mais elle n’en est pas moins combattue au dedans, elle n’en est pas moins réduite à un effort continu pour dissimuler; fatiguée d’une contrainte si violente, son âme a besoin d'être soulagée , de s'échapper de quelque manière. Le moral agit sur le physique; elle est attaquée d’une infirmité singulière : elle devient somnambule. C’est dans cetétat qu'on la voit paraître sur la scène, endormie, et recommencer en songe l'assassinat effectué; qu'on l’entend répéter les paroles qu’elle adressa à son époux, pour le railler de sa faiblesse et de ses remords ; et c'est ainsi qu’elle manifeste elle-même tout ce qui

SUR L'UNITÉ DE TEMPS, etc. 347 est en elle, c’est-à-dire tout ce qu'il y a de plus: profond et de plus vengeùr dans le remords : aussi cette scène de lady Macbeth somnambule est-elle une des choses les plus sublimes que les hommes: aient jamais imaginées.

LAMBERTI

J'en conviens, le génie de Shakespeare, dans

cette scène, est vraiment admirable.

. PAÈSIELLO.

Et la tragédie tout entière me paraît souverai-

nement belle. | ROMAGNOSI.

Eh bien! comment, je vous le demande, Shakespeare aurait-il pu traiter ce sujet en le soumettant à l’unité de temps et de lieu è Convenez-en, Lame berti , cela était impossible. :

LAMBERTI

Impossible, non : on pouvait choisir lemoment le plus intéressant, et supposer le reste comme déjà avenu.

ROMAGNOSI.

J'entends : vous choisirez la catastrophe ; vous reptésenterez Macbeth dévoré de remords pour le passé , et de terreur pour l'avenir ; vous pein drez le zèle des défenseurs de la cause juste; vous mettre? en récit tous les crimes qui ont précédé ; vous montrérez lady Macbeth qui. tant qu'elle

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est à elle-même, simule le calme et la sécurité ,

et qui, prise de somnambulisme, découvre le secret de sa conscience. Tout cela sera fort beau ; mais avec tout cela, aurez-vous fait l'histoire de la passion de Macbeth et de son épouse ? aurezvous montré comment un homme s'engage dans un crime atroce? anrez-vous peint tout ce qu'il y a de féroce et cependant de mélancolique dans l'ambition, dés l'instant où elle a surmonté le sentiment de la justice ? Vous aurez, il est vrai ,

choisi le moment le plus beau, le dernier période du remords; mais encore n’en aurez-vous pas conservé toute la beauté : car cette beauté dépend,

en grande partie, de ce que ce dernier degré du remords a été précédé, annoncé , préparé par d’autres ; elle dépend de la loi de continuité dans les sentimens de l’âme humaine. Et puis, obligé d'informer le spectateur de ce qui a précédé , ne

vous faudra-t-il pas recourir à l’expédient des

récits, des monologues, de ces monologues expressément destinés à donner au spectateur une information ‘sans laquelle il perdrait le fil de la pièce, et qui ne servent effectivement qu'à cela? Dans Shakespeare, au contraire, tout est en ac- tion , et tout se passe de la manière la plus naturelle. Allons, soyez de bonne foi, mon cher ami, conÿenez avec moi que la règle de l’unité de temps

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‘et de lieu est un préjugé ; car ce que nous avons dit du temps serait d’un poids égal en ce qui a rapport au lieu. En somme, à quoi se réduit la règle. des unités? Rien de plus simple: que le temps de la tragédie soit de vingt-quatre heures, quand la tragédie roule sur un fait qui a pu naturellement se passer en vingt-quatre heures, comme celle de Philoctète; mais que le temps de la tragédie soit d’autant de jours ou de mois qu'il le faudra, quand elle aura pour argument un événement qui n’aura pu se passer qu’en plusieurs jours ou en plusieurs mois. Si le fait tragique a pu arriver en un seul lieu, la scène ne représen- ‘tera qu'un seul lieu; mais s'il n’a pu se passer qu'en plusieurs endroits, il faudra bien varier aussi la scène.

LAMBERTI

Permettez-moi une objection qui me semble décisive. Les auteurs dramatiques doivent contribuer, autant qu'il est en eux, à répandre le bon goût, même parmi le peuple. Repassez l'histoire du théâtre : à une époque où nous étions ignorans et grossiers, qui est-ce qui aurait eu l’idée, parmi nous, d'observer les unités dramatiques ? Ce sont les deux nations les plus cultivées de l’antiquité , les Grecs et les Romains, qui les ont établies et respectées; et c'est de l’exemple de ces grands

maîtres que nous les avons apprises. Voudriezvous donc maintenant nous voir rétrograder vers ces premiers tàtonnemens, vere ces premières ébauches de l’art, qui n’ont pu plaire passagèrement qu’à un public inculte, ne connaissant rien de mieux ? |

ROMAGNOSI.

Mais, pour Dieu! les théâtres de Londres et d’Allemagne ne sont pas des théâtres de marionnettes. Mais les Romains et les Grees ne se sont jamais fait une règle absolue de ces deux unités. Repassons l’histoire, comme vous dites. Le goût théâtral des peuples a quatre époques différentes; la première est celle de la curiosité. Représenter aux sauvages de l’Amérique un fait quelconque, et représentez-le-leur comme il vous plaira; ils regarderont, la bouche béante d’étonnement, juste comme les enfans, les premières fois qu'ils voient jouer une pièce de théâtre : à ce début de l’art, la nouveauté tient lieu de tout, de beauté, de vraisemblance et de pathétique. La seconde époque est celle de l'intérêt; et cette époque fut, pour l'Europe, celle des drames romanesques et des autres compositions fondées, comme ceux-ef, sur les idées habituelles des spectateurs. Peu à peu l'on se raffine, l'on réfléchit et Fon compare; les habiles se mettent en avant et disent : Voilà qui n’est

de

SUR L'UNITÉ DE TEMPS, etc. 351 pas bien ainsi, voilà qui serait mieux comme cela ; on devient chiche d’applaudissemens, l’on commence à siffler : c'est la troisième époque; c'est celle de la civilisation théâtrale.

Oui, c’est l'époque de la perfection et du bon goût; et la quatrième époque sera celle de la décadence.

‘ ROMAGNOSI.

Doucement! nous n'en sommes pas encore à cette époque de la perfection et du bon goût : ainsi la décadence sera une. cinquième époque ; je n’y avais pas pensé. Mais quand commence la quatrième époque, celle de la perfection?

Aussitôt que le public, sachant déjà jusqu’à quel degré de beauté peut aller une composition dramatique en général, commence à exiger. des poëtes qu'ils s'élèvent effectivement jusqu'à ce degré, à proportion de ce que comportent les sujets qu ils choisissent. Avez-vous quelque chose à objecter à cela? |

LAMBERTI

Mais non, ce me semble.

ROMAGNOST.

Eh bien donc! vous venez de le voir, il y 4 beaucoup de très beaux sujets de tragédie. impossibles à traiter, dès l'instant où l’on veut les

réduire à la durée de vingt-quatre heures. Le meurtre de Britannicus et le crime de Macbeth nous en ont fourni des exemples; et de tels exemples, nous en trouverions , si nous voulions, par centaines, surtout dans l'histoire moderne, qui, pour nous, est la plus intéressante. Maintenant voulez-vous que nos parterres s’accoutument à reconnaître et à exiger, dans les compositions représentées devant eux, les plus hautes beautés qu’elles comportent, et le développement le plus complet et le plus heureux de ces beautés; commencez par ne plus regarder comme naturelle et nécessaire la règle factice des deux unités. Ce n’est pas tout : le goût ne consiste pas seulement à sentir et à désapprouver les défauts; il consiste aussi à saisir vivement toute ‘espèce de beauté et à s’y attacher, Or, si vous tenez le public constamment étranger à certaines beautés incompatibles avec le système des deux unités, qu'arrivera-t-il? Il applaudira et restera satisfait toutes les fois qu'il verra médiocrement exprimées, d'après ce système, des choses qui, dans.un système plus libre et plus large, peuvent être rendues d’une manière complète et sublime. Il s’accoutumera au médiocre, et à ne concevoir rien au-dessus d’une certaine régularité monotone, et qui ne sera même qu’appa-

SUR L'UNITÉ DE TEMPS. etc. 353 rente; mais du moins ne s’engouera-t-il pas!de cette prétendue régularité au point de né'pouvoir souffrir qu'il y soit fait la moindre exception. Vous voyez en effet le peuple s'intéresser journellement à des opéras, à des’ -ballets, à des tragicomédies où il n’y en a pas l'ombre; et qui n'ont bien souvent d’autre mérite que celui-là.” © <>

Faut-il quelque chose'dé plus? j’ajouterai que la règle des deux unités; étant néë d’üne‘opition fausse ; concourtà répandre des idées fausses sur l’imitation théâtrale. D’un-côté, il n’est pas (yraf que les:Grees se 'soient-jamais astreints à l’unité de temps, ni àcelle ‘de: lièuw: d'un ‘autre ‘côté ; leurs théâtres différaient beaucoup, pour ta co: struction , des théâtres: motèrnes , et les argumens de leurs 'piècesine différdient:pas moin!i de eeux des nôtres: Ces. :deux :umités sont un pré: jugé tout-à-fait moderne, . préjugé ‘fondé ispriuin déraisonnement qu'ilme/semble que l’on pourrait rendreven.'ees: terme :.t'Nous ‘avons’ 're- » présenter ton:événement sur: la: scètté 'ét'inotrs » devons:en rendre ki -rebréseniàtion-naturàlle? fi a faudrä donc combiher .1és:thoseé de faton qué »l'imitation-pat étne la neéalité-dans ke: Las dt iled » tioteurs:, au lieu :de‘jouer:les 'pergonnaged*dp » l'action sbraipnt «es: personnages eus:mêmes! » Ibine fatidrardonc pasisupposer uti'événementt

» qui prenne, pour se développer, plus de temps »qu'il n'en est besoin pour le jouer ; car si c'é- » taient les personnages réels qui fussent là, en »corps. et en âme, ils ne feraient pas en trois x heures ce qui ne peut se faire qu'en plus de trois » heures. Il ne faudra pas non plus transporter la » scène à de grandes distances, parce que les per- »sonnages.‘n’auraient: pas le temps de faire le »xbyage. » Voilà le précepte des deux unités dans toute sa rigueur ;. mais l'application en était par trop difficile; fl a bien fallu recourir à un tempérament, ét c'est alots. que l'on a accordé à l'action tragique la. durée d'un:jour ou d'un jour et denti: 0.

. - GBb'AMBERTIs ..’

| Mais voyons donc ce que ‘vous : trouvez de faux dans tout cela: quant à moi, je n'y vois rien que dectrès sèhsf.. :.. " - 14, LROMASNOËE, bte.

- | Dites-moi 102.peu,:}8: vous prie, cominent s'y prennent les peiñtres pour représenter les objets à Produisent-ils des objets équiralens aux objets réels; oh biea jetténtsilsen. perépéetive, sur la toile, deg clairs’ ét:des ombres, à l’aide desquels ils reproduistnt:seuleinent, autant qu'ils le peuvent, l'apparence. seus laqualle les choses se présentent. à notre vue? Qui hebit que leur

nre

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art consiste à imiter, non pas immédiatement et réellement les objets, mais leur apparence ? Eh bien! du plus au moins, c'est ce que font aussi tous les autres beaux-arts. L'art dramatique, ‘en particulier, n’imite pas ‘un événement historique, de mahière à reproduire une à une toutes. .les choses que doivent avoir faites les personnages: il s'en'tient à imiter, entre toutes ‘es. ichosest; celles qu'il juge les plus capables d'arrêter agréablement la pensée d'un simple auditeur; les plus propres à:fairé ressortir: et À déterminer l'en semble de l'événement ‘représenté, à éveiller le plus grand. nombre de:sentirnens, ou:-les» sen timens les: plus actifs; ,celles enfin que ‘tout hbmme serait, le plus charmé d’avoir vues lui+ même, etau moyen desquelles sa mémoire pourra le plus facilement ‘reconstruire’, au besoin, lienis semble dontelies font partie: Tous ets: faits pare ticuliers , dont la ‘réunion et leæwoncours constituent un seuliet même fait principal; peuvent n'avoir lieuqu'à des intervalles assez longs:6$ asséz multipliés ; ‘c'est même là de cas ‘esdinaire, Comment doit s'y prendre alors le poëte dramatique ? Il doit faire abstraction des intervalles, et mettre en action toutes les parties du fait. Il y a donc nécessairement deux sortes de temps è considérer dans toute composition dramatique.

Le premier est celui qu'exigerait, pour se dérouler, l'événement représenté, si c'était un événement réel : la durée en est indéfiniment variable, étant subordonnée à la nature, à l'étendue, à l'individualité. du fait lui-même; et elle est toujours , et de. toute nécessité, sous-entendue par le spectateur. L'autre est le. temps matériel de la représentation,.et:celui-là doit se mesurer sur le degré d'atterition, que le spectateur peut donner au spéctacle sans se fatiguer : c’est dans cette durée réelle que sont réparties les scènes ; et l'on ‘doit faire en sorte que tout ce qui, au lieu d'être-sous-entendu ;:est mis en action, prenne un temps à ‘peu pnés-égal à celui que demanderait la-chosevreni réalité. Tout le :mal-est venu de n'avoir, pas distingué ces deux espèces de temps; de n'avoir pas établi qu'il n'y a; dans le drame, d'autre unité indispensable que celle d'action, et de n’avoir pas compris que cette unité. d'action peut:très bien se rencontrer dans un événement qui duré plusieurs-mois eu plusieurs. années, etiqui.s'est passé éh divers lieux. fort distans l'un de l'autre. si... |

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