POST-SCRIPTUM
Après avoir démontré que les règles prétendues classiques, concernant l'unité de temps et de lieu, sont fausses et nuisibles , il resterait à demander jusqu'à quel terme il est permis aux poëtes d’étendre la durée fictive de l’action , jusqu’à quelle distance on peut transporter les personnages, jusqu’à quel point il est possible de changer et de varier la scène, sans fatiguer et sans dégoùter le spectateur. Assigner, sur ces différentes choses, un terme fixe qu'il ne serait jamais permis de dépasser est impossible aux théories littéraires.
Tout ce qui dépendrait d'elles serait de poser certains préceptes de detail; purement négatifs, celui , par exemple , de ne point faire paraître surla scène un personnage enfant au premier acte et barbon au dernier, qu d’autres aussi vagues et aussi peu importans. Dans tout le reste, c'est aux poétes à se décider d’après leurs lumières, leur jugement et leur goût. On s'en rapporte bien à leur génie sur les points de l’art vraiment essentiels et difficiles; pourquoi ne pas les laisser à eux-mêmes sur des points subordonnés et sur des difficultés beaucoup moindres? Au terme où en est aujourd’hui l’art dramatique, il est à croire qu'un poéte , soit comique, soit tragique, qui ne
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saurait point approprier convenablement au sujet qu'il traite la durée de temps et l’étendue d'espace quil exige, serait bien plus incapable encore d'inventer des passions et des caractères, d'atteindre à ce dont rien ne le dispense, aux beautés de l’art.
Certes, si l’on pouvait , à l’aide de la raison et de l’expérience, trouver, sur les questions dontil s'agit, quelque limite fixe , il faudrait s’y tenir; nul doute à cela : mais , une telle limite n’existant pas, il faut bien se garder d’en établir une de pure fantaisie. Toute règle arbitraire nonseulement n’est pas bonne, elle est mauvaise; non-seulement elle n’est d'aucun secours aux talens médiocres , elle fait broncher les talens distingués. Le précepte prétendu classique des unités a été un piège pour le sage Racine , dans le sujet de Britannicus; et la peur d’excéder la durée des vingt-quatre heures a forcé Corneille , dans le Cid, à accumuler les événemens au delà de toute vraisemblance. Si je cite, à cette occasion, un ouvrage qui, malgré ses défauts, n’eh reste pas moins un des chefs-d'œuvre de l’art, je le fais à dessein, pour m'épargner la peine de nommer tant d’autres tragédies, dont chacune me fouruirait vingt preuves de tout ce que j'ai avancé.