ACTE IV, SCÈNE II
te poignard sur le dos, sans lui crier : Garde à toi! J'ai pu le sauver; et maintenant je ne le puis, je ne le dois plus. J'ai pris le ciel pour garant d’une infamie, j'ai signé sa sentence, ét j'aurai aussi ma tache de son sang!... Oh! que suis-je devenu ? que m'est-il arrivé? Ai-je donc été ‘vil?... Il y allait de ma téte.... Eh! sans doute ; mais ne savais-je pas qu'il y a des eirconstances où l'on ne peut sauver sa vie que par un crime?... Comment donc ai-je cédé ? Pour qui ai-je tremblé? Est-ce pour moi, créature pusillanime ? est-ce pour mon ami?... Mon refus en effet hâtait le coup, et ne le détournait pas. O Dieu, qui vois tout, découvre-moi mon propre cœur : que je voie du moins l’abîme où je suis tombé, que je sache ce que je dois penser de moi ! si je suis ou un insensé, ou un lâche, ou un infortuné !... O Carmagnola, tu viendras!... Oui, sans doute, il viendra ; car lors même qu'il se défierait de ces obliques ‘et cruels sénateurs, il pensera que je suis sérateur comme eux : c’est mon appel qu'il entendra dans l'appel de tous; et repoussant aussitôt tous les soupçons, fl se reprochera d'en avoir eu. Ainsi c’est moi, c’est bien moi qui le perds. Mais il a parlé de clémence, ce perfide juge. Oh ! oui, de la clémence dont le fort flétrit le malheureux qu'il 4 pris aa
piége, qu'il à lui-même accusé, et qu'il lui importe de trouver .criminel. Clémence pour l’innocent ! Ah! c'est moi qui suis coupable d'y avoir cru, ou d’avoir voulu y croire, à cette insidieuse parole de clémence. Il l’a prononcée au moment décisif, comprenant bien que la’‘terreur qu'il avait versée goutte à goutte dans mon âme ne suffisait pas pour me corrompre au point qui lui convenait. Il a bien vu qu'il me fallait, pour succomber, un plus noble prétexte, et il en a trouvé un. Les fourbes! comme ils se sont distribué les rôles ! à l’un le sourire, à l’autre la menace, à un troisième le poignard ! Ils m'ont aussi assigné mon rôle à moi : ils m'ont voulu faible et dupe... et je le suis! Je les méprisais ; et me voilà tombé plus bas qu'eux! Ils ne sont pas ses .amis eux!... et moi, je ne méritais pas de l'être. Epris de son noble caractère, frappé de sa gloire, je le recherchai, je l’aimai, sans réfléchir qu'accepter l'amitié d’un grand homme, c'est s'imposer une grande tâche. Oh! qu'il eût mieux valu le laisser fournir seul sa brillante carrière, puisque je ne pouvais l'y suivre d'un pas égal! Mais mon penchant m’entraîna , je m'offris à lui ; et lui, confiant et généreux, m'accepta pour compagnon de sa destinée. Et maintenant qu'il dort, aux approches de l'assassin, je