‹ Le comte de Carmagnola; et, Adelghis; tragédiesChapitre 8 sur 168 · XIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XIV PRÉFACE

vendus ou disposés à se vendre à Charles. Ici, rien ne contraint les intérêts personnels , rien ne gêne les passions lâches ou jalouses. M. Manzoni a mis en scène les plus saillantes et les plus actives de ces passions. L'histoire ne désigne pas avec une précision suffisante les individus dans lesquels elles se sont manifestées; mais elle en atteste l'existence par des faits qui en sont le produit immédiat ; et les caractères qui en sont l'expression ne laissent pas d'être histori-

. ques, bien que l'on ne sache pas avec-assurance quels

noms propres y attacher.

Les deux plus remarquables des caractères de cette espèce sont ceux de Sivart et de Guntis, tous les deux également vrais, animés et bien appropriés aux actes par lesquels ils concourent à l'action générale. Le premier est un composé d'ambition, de fierté et d'envie, dans une situation subordonnée et dépendante, où ces passions ne peuvent se faire jour que par la dissimulation et la ruse, L'autre est un homme faible ou lâche qui a pris son parti de devenir un traître, et qui, importuné encore de quelques vagues remords, en triomphe aisément par la considération intéressée de la légèreté et des faiblesses qui accompagnent trop souvent la croyance dans la vertu.

Le caractère d’Anfrid fornre une opposition naturelle et, en quelque sorte, dramatiquement nécessaire avec ceux de Sivart et de Guntis. C’est l'idéal, mais l'idéal peut-être un peu trop philosophique et trop raisonneur, de la bravoure chevaleresque et de la loyauté féodale.

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On peut pressentir, par cette esquisse très incomplète de l’ensemble et du plan de la tragédie d'Adelghis, qu’en s'affranchissant de la règle des unités, ce n'est pas une ressource pour être diffus et compliqué, romanesque et bizarre, qu a cherchée M. Manzoni; mais bien un moyen direct et sûr d'ètte rapide , clair et vrai. L'ordonnance de sa pièce est, en effet, si large et si simple, que, rapprochée de celle de bien d’autres pièces romantiques ou même classiques, elle pourrait paraître un peu vague ou un peu nue. Mais, pour motiver ce reproche, il faudrait prouver ou que l’auteur a omis, dans son action, quelque circonstance intégrante et caractéristique, ou qu'il a négligé de saisir, dans son plan, quelque combinaison frappante et naturelle des incidens donnés par l'histoire.

Autant il y a de sagesse et de vérité dans la conception et la conduite d'Adelghis, autant y a-t-il de pureté , de vigueur et de souplesse dans l'exécution. Je ne me laisserai pas aller au plaisir d'indiquer les détails les plus saillans de la pièce : tout lecteur attentif les remarquera aisément , et s’y arrêtera de luimême. Je me dispenserai également de louer en détail, dans M. Manzoni, cet heureux talent de style que personne ne lui conteste en Italie, et dont l'originalité frappante tient à je ne sais quel heureux mélange de familiarité et d'élégance, de simplicité et de force. Ne pouvant, ni ne voulant tout dire sur un ouvrage que chacun voudra, je l'espère, juger par lui-même, je n’ajouterai plus que quelques mots sur le seul point

e XVI PRÉFACE qui me semble prêter à des critiques sérieuses, et qui est aussi le seul où M. Manzoni ait hasardé quelque chose de contraire à ses principes.

Je veux parler du caractère d'Adelghis. On verra que l’auteur lui-même n'a pas attendu là-dessus la sévérité des juges ; il s'est condamné d'avance avec une franchise et une rigueur que les poëtes, même les plus distingués, ont bien rarement pour leurs propres ouvrages. Il y a, je le pense sincèrement , de l'exagération dans son mécontentement ; mais il n'est pas gratuit, et il importe de le reconnaitre , ne fiùt-ce que pour empècher de rejeter sur le système de la tragédie historique, tel que le conçoit M. Manzoni, des fautes analogues à celles qu'il reproche à la tragédie romanesque.

Il me paraît à peu près aussi contraire à l'histoire d'attribuer à un personnage marquant dont les actions sont connues, des passions, des idées, des sentimens, en un mot, un caractère en discordance avec ces actions, qu'il le serait d'altérer arbitrairement celles-ci même. Or, le caractère que M. Manzoni a donné à son héros, non seulement n'est pas en rapport avec ses actions, ni par conséquent historiquement vrai; il n'est pas non plus très vraisemblable. On a du moins quelque peine à concevoir d'où seraient venues, au huitième siècle, au fils d'un chef ambitieux et tracassier de barbares, des idées d'humanité aussi pures, des sentimens religieux aussi profonds, que les idées et les sentimens attribués par M. Manzoni à son per-

DU TRADUCTEUR. XVII sonnage d'Adelghis. Enfin, admiît-on qu'il pùt les avoir, on douterait encore de la vérité de leur expréssion ; on la trouverait probablement trop raffinée, trop réfléchie, ou, pour tout dire en un mot, trop moderne.

Adelghis toutefois est loin d'être un caractère purement fictif : ce n'est guère que par ses réflexions sur le passé, par sa prévoyance de l'avenir, par sa manière générale de sentir et de penser, qu'il paraît un personnage au-dessus ou hors de son siècle. En ce qui tient directement à l'action de la pièce, il a des passions, des intérêts, des devoirs même, à raison desquels il y prend une part capitale, et à raison desquels il rentre dans les limites de la vraisemblance et de l'histoire positive. Aussi long-temps qu'il lui reste quelque chose à faire contre Charles, il demeure un personnage à peu près aussi dramatique, aussi réel que les autres personnages avec lesquels il est en contact. Mais ce n’est guère que dans l'ensemble des quatre premiers actes qu'il se présente sous cet aspect. Dès le commencement du cinquième, le dénoûment est prévu, le triomphe de Charles est assuré, et Adelghis n’a plus rien à tenter pouf le salut de son père ni pour le sien. S'il reparaït sur la scène, ce ne peut être que pour montrer comment il supporte son sort et son malheur, c'est-à-dire que pour y montrer la partie idéale de son caractère, devenue dès lors le principal objet auquel s'attache l'attention du spectateur. Or, plus Adelghis, dans cette position, est intéressant par la noblesse de ses sentimens , par le ton .

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