‹ Le Comte de Cavour et son confesseur;Chapitre 28 sur 47 · UN ACTE DE PRÉVOYANCE DU COMTE DE CAVOUR · texte numérisé non relu

UN ACTE DE PRÉVOYANCE DU COMTE DE CAVOUR

I. Le clergé de Turin refuse les sacrements au ministre Santa Rosa moribond. Indignation du comte de Cavour. Ses violentes sorties contre le clergé. Troubles à Turin. Gravité des mesures prises par le gouvernement. — II. Cavour craint d'être au moment de sa mort exposé à un pareil refus. — III. Ses premières relations avec le frère Jacques, de Poirino. Antécédents de cet ecclésiastique. La révolution dans un couvent. Intimité du frère Jacques avec la famille Cavour. Il promet au comte de l'assister à ses derniers moments. — IV. La dernière maladie de Cavour. Sa famille fait appeler le frère Jacques. La confession du comte. Le frère tient sa promesse.

LE 5 août 1850, le comte de Cavour perdait à Turin son ami le plus cher, le chevalier Pierre de Rossi de Santa Rosa, ministre de l'Agriculture dans le cabinet d'Azeglio.

Le Père Pittavino, curé de l'église de Saint- Charles desservie par les Pères Servites, dont il était le provincial, ne voulait accorder au moribond le viatique et la sépulture chrétienne que s 'il rétractait solennellement le vote qu'il avait émis en faveur de la fameuse loi Siccardi abolissant le privilège judiciaire du clergé. La résistance du prêtre provoqua alors une scène

déchirante que décrit en ces termes une brochure anonyme pubHée à ce moment : « Les assistants entourent le curé, ils lui montrent Santa Rosa déjà à moitié mort, le conjurent de lui porter le Saint Sacrement. La femme de Santa Rosa s'approche à son tour, se jette à ses pieds, l'implore les mains jointes, le supplie de mettre fin au supplice de son mari, de le réconforter en lui donnant les suprêmes consolations de la religion. Le Père Pittavino lui répond que, malgré la peine profonde qu'il éprouve, il lui est impossible de trahir sa propre conscience et celle du malade (i). » Le comte de Cavour donne, dans le journal Il Risorgimento, le récit de la suite de cette lamentable scène : « Le malade, à bout de forces, après avoir conjuré le prêtre de lui donner le sacrement qu'il réclame, après avoir entendu le ministre de Dieu lui répéter une fois de plus qu'il refusera de l'enterrer chré-

(i) Brochure ayant pour titre : La prima settimana di Agosto nella città di Torino, dans laquelle on défend le rôle du clergé en cette circonstance et on fait le récit des persécutions que le clergé eut à subir.

tiennement, réconforté par cette voix qui lui vient du plus profond de son cœur, rassemble toutes ses forces dans un suprême effort. Se tournant vers sa femme et vers ceux qui l'entourent pleins d'angoisse et fondant en larmes, élevant péniblement ses mains tremblantes au-dessus de sa tête, il s'écrie : « Ah ! grand Dieii, on me demande des choses auxquelles ma conscience ne peut se plier ! J'ai quatre enfants. Leur père ne leur léguera pas un nom déshonoré (i). »

Quelques heures plus tard, le malade expirait. Un ami intime du défunt, Michel-Ange Castelli, qui assista à son agonie, s'exprime ainsi : '( Il venait de mourir lorsque Cavour arriva. Le curé de Saint-Charles était encore là. Cavour, qui n'ignorait pas la triste scène provoquée par l'inqualifiable conduite du prêtre, lui en exprima son indignation en termes violents et ce ne fut pas sans peine

(i) Risorgimento du 8 août 1850, n° 807. Saraceni, dans sa Vita del De Rossi, p. 236, reproduit exactement ce récit. Le comte de Cavour avait, dans le numéro du 26 août du même journal, déclaré qu'il était l'auteur de l'article.

qu'on l'empêcha de passer des paroles aux actes (i). ))

Surmontant l'exaspération que lui causait cet acte d'intolérance, profondément ému par la douleur qu'éprouvait la famille de son ami, le comte se rendit chez le Père Pittavino dans l'espoir de le décider à accorder au moins au mort les prières de l'Église. Sur ce point encore, il se heurta contre un refus catégorique et ne put s'empêcher de s'exprimer en termes des plus vifs à l'adresse du curé et de Mgr Franzoni, archevêque de Turin, auquel on attribuait l'attitude de son clergé (2).

Le 6 au soir, le peuple de Turin vint sur la place Saint-Charles manifester contre les Pères Servîtes (3) et le lendemain matin des bandes envahirent le couvent à la recherche du curé, qui, heureusement pour lui, parvint à s'échapper par la porte de la sacristie (4). De nouvelles manifestations contre le clergé se pro-

(i) Ricordi, iSSS, p. 64.

{2) Op. cit., p. 24.

(3) Risorgimento du 6 août.

(4) Op. cit., p. 37.

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duisirent au cours des obsèques (i). L'agitation prit de telles proportions, qu'afin d'assurer le maintien de l'ordre le gouvernement dut expulser de la ville les Pères Servîtes et des États Sardes l'archevêque qui, arrêté le 7 au soir à Pianezza, où il était en villégiature, fut conduit au fort de Fenestrelle. Condamné au bannissement par un arrêt de la Cour d'appel de Turin, en date du 25 septembre 1850, il alla s'établir à Lyon, où il mourut le

25 mars 1862 (2).

L'agitation avait été si vive et si sérieuse que Cavour écrivait dans une lettre en date du 23 août, parue dans le Risorgimento du

26 : « Si l'on n'avait pas pris le parti d'éloigner les Pères Servîtes et si le Gouvernement avait voulu les défendre, il eût fallu proclamer l'état de siège dans la capitale et recourir contre le peuple à l'emploi de la force. »

(i) Le conseil communal de Turin, dans sa séance du 7 août, invita le gouvernement à prendre des mesures en raison de la gravité de la situation.

(2) Balan, Continuazione della storia universale della chiesa cattolica dell'abate Rohrbacher, voi. I«', P- 723-

Le souvenir de cet événement laissa une profonde impression dans l'esprit du comte. Bien que se refusant absolument à observer les pratiques de la religion, il n'en était pas moins un croyant sincère et il tenait, comme il le déclara encore à ses derniers moments, à mourir en bon chrétien. Lui aussi, il avait voté la loi Siccardi ; il avait même prononcé en sa faveur un discours d'une remarquable éloquence ; il devait donc s'attendre à être traité, à l'heure de sa mort, comme venait de l'être son ami. Il envisageait avec une réelle tristesse la perspective de devoir quitter ce monde sans avoir reçu les consolations de la religion. Aujourd'hui, des obsèques purement civiles passent inaperçues au milieu de l'indifférence générale. Elles auraient été, à ce moment, une cause de scandale et probablement même de troubles. Le père du comte, sçn frère, tous ses proches, ses nombreux parents piémontais, qui tous attachés à de vieilles traditions de famille étaient de fervents catho-

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liques, auraient été consternés, épouvantés si le comte était mort sans avoir reçu les sacrements. Si l'attitude du clergé, lors des derniers moments et des obsèques de Santa Rosa, avait été la cause de manifestations et de désordres, qu'arriverait-il lorsque viendrait à disparaître l'homme d'État qui jouissait d'une pareille popularité, qui personnifiait les espoirs de l'Italie? Il y avait là un danger qu'il fallait conjurer à tout prix.

Fidèle aux traditions de charité de ses ancêtres, le comte de Cavour secourait secrètement nombre de familles pauvres de la ville, et plus particulièrement de son quartier (i). Lorsqu'il arriva au pouvoir, la multiplicité des devoirs de sa charge le mit dans l'impossibilité de surveiller en personne la distribution de ces secours. A qui confier ce soin? Qui

(i) Bersezio, Trenta anni di vita italiana, vol. 7, p. 587. — Cf. le journal // Pasquino, le numéro publié le lendemain de la mort de Cavour.

était le mieux placé pour bien connaître les pauvres du quartier et leur venir en aide? Nul assurément plus que le curé de l'église de Sainte-Marie des Anges, située à proximité de la maison Cavour, dans la rue qui s'appelait alors rue de l'Archevêché et qui porte aujourd'hui le nom du grand homme d'État. La paroisse, qui n'avait pas de titulaire à cette époque, était administrée par un certain frère Jacques.

Qui était -il? Comment se trouvait-il là aux lieu et place du curé? Tant dans les livres que dans les journaux, qui parlèrent plus tard et de l'assistance religieuse qu'il prêta au comte de Cavour et des rudes épreuves que lui valut l'exercice de son pieux ministère, il n'est jamais autrement désigné que sous le simple nom de Père Jacques. On ne mentionne nulle part ni son nom de famille, ni son lieu de naissance. Lorsqu'en racontant la fin du ministre il fait un juste éloge de ce religieux, Bersezio regrette de ne connaître que le nom qu'il portait en religion (i).

(i) Op. cit., ibid. — Pietro Orsi, Cavour e la for-

En dépouillant de vieux journaux, j'ai fini par trouver que l'Armonia du 9 août 1861 l'appelle « Père Jacques de Poirino «. Une courte enquête dans cette commune, voisine de Turin, me révéla le nom de famille du frère : « Louis Marrocco. » Les pièces qu'il présenta pour obtenir la liquidation dj sa pension de moine, et que possède actuellement la Direction générale des Fonds pour le Culte à Rome (i), nous apprennent qu'il naquit à Poirino le 10 mars 1808 des époux Antoine Marrocco et Jeanne Fabar (Document I), d'une brave et honnête famille de petits propriétaires. Après avoir fréquenté l'école primaire de son pays natal, il alla faire ses humanités et sa rhétorique à Chieri (2).

mazione del Regno d'Italia, p. 179, et avec lui d'autres auteurs, l'appelle Père Jacques Oderisio.

(i) Je tiens à remercier le baron Monti, directeur général des Fonds pour le Culte, et le commandeur Gizzi, sous-directcur, de la gracieuseté qu'ils ont mise à me communiquer des documents.

(2) Corrado Alesson, la Madonna degli Angeli in Torino, p. 229. On trouve dans ce livre encore d'autres indications relatives à ses études de philosoi>hie et de théologie.

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