‹ Le Comte de Cavour et son confesseur;Chapitre 29 sur 47 · M LE COMTE DE CAVOUR · texte numérisé non relu

M LE COMTE DE CAVOUR

J'ignore les raisons pour lesquelles il entra dans les ordres. Admis au couvent de la Paix à Chieri, qui appartenait alors à l'Ordre des mineurs réformés de Saint-François, il prononça, à la fin du noviciat réglementaire, ses vœux solennels et perpétuels le 27 novembre 1827 et prit le nom de frère Jacques (Document II). Quatre ans plus tard, le 28 mai 1831, il était ordonné prêtre par l'évêque de Casai, Il lui manquait encore onze mois pour avoir l'âge exigé pour l'exercice du sacerdoce, mais un rescrit apostolique lui accorda la dispense (Document III).

La carrière du jeune frère n'eut rien de brillant. Il résulte de mes recherches qu'il passa par divers monastères du pays, mais je n'ai pu en acquérir la preuve certaine. Ce qui est hors de doute, c'est qu'en 1848 il était Père Gardien au couvent de Chieri lorsqu'un singulier incident l'amena à Turin. Ce fait nouveau et inconnu vaut la peine d'être raconté.

Au cours de ces temps de révolutions, les frères du couvent des Mineurs réformés de Sainte-Marie des Anges, annexé à l'église du

même nom à Turin, voulurent, eux aussi, faire leur petite révolution. L'entente était à ce moment loin de régner entre les frères, tous Piémontais, et leurs supérieurs, tous originaires du comté de Nice (i). Quelle était l'origine de ce différend? On ne saurait l'établir avec précision. Il s'agissait probablement d'une querelle de clocher. Ce qui est certain, en revanche, c'est que les frères dépossédèrent carrément leurs supérieurs et instituèrent, comme le raconte l'Armonia elle-même (2^, une espèce de gouvernement provisoire.

La nouvelle de cet étrange événement causa parmi les frères de l'Ordre tout entier une si vive émotion que, de tous leurs couvents du Piémont et de la Savoie, ils envoyèrent au Parlement une pétition dans laquelle ils demandaient : « Qu'on mette un tenne aux scandales intolérables dont se rendaient coupables les frères factieux de la Madone des

(i) D'après Corrado Alesson, op. cit., p. 33. Le Père Jacques fut en 1834 affecté en qualité de vicaire à la paroisse de Sainte-Marie des Anges.

(2) Du 5 septembre 1861, n" 208.

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^wg^s (i).»Ilestbien regrettable que le Président de la Chambre des députés se soit, lors de la séance du 12 mars 1849, contenté d'annoncer le dépôt de la pétition et se soit refusé à en donner lecture, parce qu'il la considérait comme contraire au règlement (2). Afin d'éviter la promiscuité désormais dangereuse de frères piémontais et niçards, non seulement dans le couvent de Turin, mais encore dans d'autres maisons de l'Ordre, le Ministre Général leur assigna des couvents, dans lesquels il eut soin de les séparer (3). Afin de rétablir la paix tant au couvent qu'à l'église desservie par ces frères, l'autorité ecclésiastique fit choix, comme curé, d'un religieux énergique et ferme, le Père Ignace Bianco, de Montegrosso. Mais il ne put se maintenir que pendant assez peu de temps. « Quelques années après sa nomination, lit-on dans l'Armonia, à la suite d'une violente campagne menée contre lui par les frères du couvent et par des journaux impies, le Père

(i) Armonia du 5 septembre 1861.

(2) Gazzetta Ufficiale du 15 septembre.

(3) Armonia du 5 septembre.

Ignace dut quitter Turin et se retirer à Coni. » A vrai dire, il fut renvoyé au mois d'avril 1852, parce que, dans une Instruction à ses paroissiens, il n'avait pas craint d'écrire que : « La loi sur le mariage était une loi scandaleuse, anticatholique et tout au plus bonne pour faire de notre Etat une cage de bâtards (i) . » Il conserva le titre de curé, mais on confia le 2 septembre 1852 l'administration de la paroisse au Père Gardien du couvent de Chieri, le frère Jacques, de Poirino, qui remplit en même temps les fonctions de curé.

« De caractère simple, bon et affable, le Père Jacques était aimé de tous, aussi bien des nobles et des riches que des pauvres. Ne négligeant aucune des nombreuses occupations que lui imposait l'administration de sa paroisse, il faisait du bien à tout le monde et l'éloquence comme l'utilité de ses allocutions lui valut d'être nommé Prédicateur emèrite (2). ))

(i) Armonia, numéro du 5 septembre. Stella d'Etruria du 9 avril 1860, lettre du Père Ignace à la direction du journal.

(2) Alesson, op. cit., p. 233.

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Il eut ainsi l'occasion de nouer des relations avec la famille de Cavour. Il ne tarda pas à subir le charme que répandaient autour du comte de Cavour sa transcendante intelligence, son esprit si simple et si clair, l'indulgence qu'il opposait aux attaques dont il était l'objet, son inépuisable charité, la générosité avec laquelle il fournissait au curé les moyens de venir en aide aux pauvres de la paroisse. En 1854, lorsque le choléra éclata dans les États Sardes, Cavour pensa que lui aussi pouvait être une des victimes de l'épidémie et que certainement, tout comme on l'avait fait pour son ami Santa Rosa, on lui refuserait les sacrements. Le bon curé paraissait lui être tout dévoué (i). Pourquoi ne pas s'assurer dès lors et grâce à lui l'assistance de la religion ? Voici d'ailleurs ce que nous apprend Massari :

« Le comte fit appeler le Père Jacques et

(i) Isacco Artom, dans une lettre du 9 juin (publiée par son neveu Ernest dans la Nuova Antologia, série 5, vol. 23), raconte que, maintes fois, en parlant de ce moine, Cavour avait dit de lui qu'il était « un excellent ami s.

lui dit que, comme tout autre mortel, les ministres pouvaient être, eux aussi, atteints par la maladie, qu'il tenait absolument à mourir avec les consolations de la religion qui n'avaient pas manqué à ses ancêtres et examinant la question avec le frère avec une aussi parfaite sérénité d'esprit que s'il se fût agi d'un tiers, il lui marqua nettement comment on aurait à procéder, lorsqu'il serait en danger de mort. )> A ce moment (ajoute Massari) le Ministre de l'intérieur, Rattazzi, arriva chez Cavour pour l'entretenir des affaires de l'État. Et le comte, en même temps qu'il prenait congé du prêtre et qu'il lui serrait amicalement la main, se tourna en souriant vers son collègue et lui dit : « J'ai réglé avec lui ce qu'il y aura à faire lorsque je serai sur le point de mourir (i). »

La pensée de l'imminence de sa fin n'avait jamais été plus vivace dans l'esprit du comte de Cavour qu'en 1861 après les fatigues surhumaines que lui avaient values les deux

(i) Il conte di Cavour, p. 112. — Cf. Bersezio, Trenta anni di vita italiana.

dernières années, les énormes responsabilités qu'il avait assumées, les terribles angoisses des longs mois au cours desquels se décidèrent les destinées de l'Italie. La crainte de voir le clergé lui refuser les sacrements devint encore plus sérieuse et plus angoissante pour lui à la suite de l'excommunication fulminée par le Pape, le 26 mars 1860, contre tous les auteurs, promoteurs, coadjuteurs, conseillers ou adhérents de l'usurpation des Etats Pontificaux (i) . On raconte que quelques semaines avant sa mort, le grand ministre aurait dit au curé, qui devait se rendre à Rome : « S'il vous arrive de parler au Pape, demandez-lui ce que vous aurez à faire dans le cas où moi, qui appartiens à votre paroisse, je me trouverais en danger de mort. » Et le Pape aurait répondu au frère : « S'il vous demande votre assistance, vous ne pouvez la lui refuser. » Réponse qui satisfit entièrement le comte (2).

(i) Cf. pour les parties les plus essentielles, la Civiltà Cattolica, année 1861, p. iio. — Cf. la traduction italienne de ce document dans De Cesare, Roma e lo Stato del Papa, voi. II, p. 8.

(2) Cf. dans V Illustrazione Italiana du 20 juin

Le 2g mai 1861, Cavour tomba malade.

La marquise Joséphine Alfieri, sa nièce, et Castelli qui, ainsi que Farini et Artom, ne quittèrent pas son chevet, le marquis Emmanuel d'Azeglio, qui passa, lui aussi, de longues heures près de lui, nous ont laissé le récit des dernières heures de cette noble existence (i). C'est à leurs écrits et à la lettre d'Artom, dont j'ai déjà parlé précédemment, que j'emprunte tout ce qui a trait à l'assistance religieuse réclamée par le comte.

1886, un court article sur le Père Jacques publié après sa mort. Ce fait est confirmé par un document que je reproduis plus loin.

(i) De la Rive, dans Récits et Souvenirs, p. 135, a reproduit le récit de la marquise Alfieri, publié par l'Opinione du 26 Juillet 1862. — Castelli, Ricordi, p. 135. — D'Azeglio, une note publiée par BoLLEA dans la Miscellanea di studi storici in onore di Antonio Manno, voi. I", p. 229. — Cf. Pour plus de détails, une lettre connue que Farini écrivit peu de jours après la mort de Cavour.

Le 4 juin au matin, resté un instant seul avec son fidèle domestique, Martin Tosco, il lui dit : « Martin, il va falloir nous quitter. Quand il en sera temps, tu feras appeler le Père Jacques, le curé de la Madone des Anges, qui m'a promis de m'assister à mes derniers moments (i). »

Pendant la nuit, l'état du malade s'aggrava à un tel point qu'on dut faire avertir le frère, qui ne s'illusionna pas un seul instant sur la nature des dangers auxquels l'exposait cet appel. La bulle d'excommunication, fulminée par le Pape contre les usurpateurs des États Pontificaux, imposait aux confesseurs l'obli-

(i) On lit dans le no 214 de la Gazzetta del Popolo du 4 août 1861 que Cavour fit appeler le prêtre dès le premier jour de sa maladie et lui dit : « Je n'ai pas le moindre remords, je n'ai rien à rétracter et cela suffit pour que, sans violer les devoirs de votre ministère, vous puissiez, lorsque le moment sera venu, mettre votre main dans la mienne. Dites-le moi afin de pouvoir dire à tous que je meurs tranquille et sans qu'il soit question de rétractations. Le Père lui en donna l'assurance. » La Gazzetta n'indique pas d'où lui vint cette version, qui ne concorde en rien avec les récits de la marquise Alfieri et de Castelli.

gation d'exiger, avant de donner l'absolution à ceux contre qui elle était lancée, une rétractation publique et solennelle de leurs erreurs. Qui aurait jamais osé demander pareille chose au grand ministre? Assurément pas un humble frère, tout dévoué au comte, plein de respect et de reconnaissance envers lui. Lui demander cette rétractation, c'était courir au-devant d'un refus certain. Lui refuser les sacrements, c'était provoquer des troubles, de terribles mouvements non seulement à Turin, mais dans toute l'Italie. Il fallait donc se rendre à l'appel du mourant, tenir la parole donnée, affronter les colères du clergé, quelles que puissent être les conséquences de cet acte. Le Père Jacques n'hésita pas et partit sans perdre une minute pour l'hôtel du comte.

Sa nièce préférée dut s'acquitter de la douloureuse mission d'avertir le malade. « Tremblante et navrée, écrit-elle, je ne trouvai d'autres mots à dire que : « Le Père Jacques « est venu prendre de vos nouvelles. Voulez- « vous le recevoir pendant un instant? » Il me regarda fixement, me serra la main et

me répondit : « Fais-le entrer (i). « Puis apercevant le curé, il dit à Farini, qui l'introduisait dans la chambre : « Il faut se préparer « au dernier pas (2). »

Farini, qui, avec la marquise Alfieri et Castelli, attendait dans la pièce voisine la fin de l'entretien, savait que le comte était frappé par l'excommunication majeure. Aussi, prenant à part Castelli, lui demanda-t-il si l'on pouvait compter sur le prêtre. Castelli lui répondit : « Qu'il pouvait se rassurer, qu'il connaissait de longue date le Père qui était un admirateur de Cavour, un de ceux auxquels le comte avait fait du bien, un homme de cœur et aux idées libérales (3). »

Le franciscain resta quelque temps dans la chambre du malade (4) . Lorsqu'il en sortit

(i) Cf. DE LA Rive, op. cit. — Artom dit au contraire que ce fut Gustave Cavour qui fit sentir à son frère qu'il étaittemps d'appeler un prêtre. (Cf. lettre d' Artom.)

(2) Carteggio Castelli, vol. !«'', lettre du 7 juin 1861 à Massimo d'Azeglio.

(3) Castelli, Ricordi, p. 140.

{4) Massari, op. cit., p. 434, une demi-heure, d'après Castelli, et Artom, dix minutes.

et comme Castelli lui demandait si le grand homme d'État s'était confessé, le Père Jacques lui répondit : « Vous savez bien que je connais le pauvre comte. Un serrement de main m'a suffi. » Et Artom écrit de son côté : « Mes yeux l'interrogèrent. Ses larmes me répondirent (i). »

A 5 heures de l'après-midi, l'état du malade s'était encore aggravé. Un long cortège, parti de l'église de Sainte-Marie des Anges pour porter le viatique au mourant, suivit la rue de l'Archevêché et traversa la cour de l'hôtel Cavour que remplissait une foule muette et consternée. « La cérémonie, écrit le marquis Emmanuel d'Azeglio, se faisait à cette époque publiquement avec une procession venant de la paroisse. Me trouvant dans la pièce à côté, j'entrai avec la procession et, à ma grande surprise, me trouvai agenouillé près de M. d'Ideville, qui, torche en main, avait pénétré avec la foule. L'usage à Turin permet à tout le monde d'accompagner le Saint Sacrement dans la

(i) Artom, op. cit.

chambre d'un malade. Il suffit pour cela de se munir d'une torche à la sacristie (i). »

Le comte Henri d'Ideville, alors attaché à l'ambassade de France à Turin, rapporte que le curé, se penchant vers le malade sous le ciel de lit bleu qui surmontait sa couche, fit communier le mourant, qui le remercia avec effusion et lui dit : « Je savais bien que vous, vous m'assisteriez à mes derniers moments (2). »

A 5 heures et demie du matin, le Père Jacques arrivait avec les saintes huiles, faisait au moribond les saintes onctions et récitait les prières des agonisants (3). Quelques minutes plus tard, le comte expirait. A la marquise de Rorà, sa cousine, qui, agenouillée près du lit, baisait la main du défunt :

(i) Cf. note BoLLEA, citée ci-dessus.

(2) Il n'est pas exact que le comte de Cavour ait dit au Père Jacques : « Mon frère, l'Eglise libre dans l'Etat libre. » Un ecclésiastique, dans lequel j'ai la confiance la plus absolue, m'affirme en effet que les prêtres, qui vivaient à cette époque aux côtés du Père Jacques, déclarent tous que ces paroles n'ont jamais été prononcées.

(3) D'Ideville, Journal d'un diplomate, Turin, t. I, p. 99-

« Ne pleurez pas, madame, dit le frère Jacques, mais espérez, car nul au monde ne sut, comme lui, pardonner et secourir (1). »

Bersezio pose à son tour les questions suivantes : « Le moribond a-t-il reconnu le frère? S'est-il rendu compte de l'acte qu'il venait accomplir à son chevet (2) ? »

Le malade délirait en effet par moments, mais la plupart du temps il jouissait, comme le prouvent les différentes relations que nous venons de citer, de toute sa connaissance. La marquise Alfieri rapporte qu'aussitôt après la sortie du frère, le comte dit à Farini : « Ma nièce a fait venir auprès de moi le Père Jacques. Je dois me préparer au grand départ. Je me suis confessé et on m'a donné l'absolution. Je communierai dans quelques instants. Je veux qu'on sache, je veux que le bon peuple de Turin sache que je meurs en bon chrétien. Je pars tranquille, je n'ai jamais fait de mal à personne (3). »

(i) D'Ide VILLE, Journal d'un diplomate. Turin p. 203.

(2) Bersezio, op. cit., p. 112.

(3) De la Rive, op. cit.

D'Ideville enregistre de son côté, pour ce qui est du viatique et de la communion, une conversation qu'il eut en septembre 1864 avec Pie IX, qui croyait que Cavour avait perdu connaissance, lorsque le curé arriva auprès de lui (i). Ayant appris par Mgr de Mérode que d'Ideville avait assisté aux derniers moments du comte, le Pape, désireux de connaître jusqu'aux moindres détails, lui demanda s'il croyait que Cavour avait encore conscience de ses actes, au moment où le prêtre lui apporta les secours de son ministère. D'Ideville lui affirma que, s'étant trouvé placé à quelques pas du lit du mourant, il l'avait entendu répondre aux prières du frère et qu'il était absolument certain pour lui que le malade avait à ce moment sa pleine connaissance. « Ah ! ce Cavour, dit alors le Pape, il nous a fait beaucoup de mal et Dieu lui

(i) On lit dans une correspondance de Rome au journal Les Nationalités : « Ici on croit en général que le comte de Cavour n'était plus en état de se rétracter, ni de recevoir les Sacrements, et que le délire ne l'a pas quitté pendant les quarantehuit dernières heures de sa vie. »

pardonnera moins facilement qu'à ce pauvre Victor Emmanuel, qui ne sait guère ce qu'on veut de lui ! Mais enfin, reprit le Pape en laissant échapper cet aveu, presque malgré lui, cet homme a cru aimer son pays. Il était généreux, bon et faisait la charité (i). »

Enfin Cantu écrit que pendant la célébration des funérailles, auxquelles assista-désolée et atterrée la population de la capitale, on insulta le Père Jacques (2) . Il y a là une erreur, il s'agit, d'après ce qu'assure le journal le Pasquino, d'un autre frère, dont l'attitude parut inconvenante à la foule.

(i) D'Ideville, Journal d'un diplomate en Italie. Rome, p. 203.

(2) Cronistoria, vol. III, p. 65.

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