LES MALHEURS DU PÈRE JACQUES
I. Consternation générale causée par la mort du comte de Cavour. La presse cléricale suppose qu'il s'est rétracté. Modération de son langage. Le marquis de Cavour déclare que son frère ne s'est pas rétracté. Brusque changement de ton des journaux cléricaux. — II. Le Pape ordonne au Père Jacques de se rendre à Rome. La lettre du ministre général de l'ordre. Craintes et hésitations du Père. Un protecteur inconnu. Le Père Jacques en audience chez le baron Ricasoli. — III. Arrivée du Père à Rome. Il se présente au consul et au Père Passaglia. Chez le Pape. Il est traduit devant le tribunal de l'Inquisition. Les craintes du consul. Déclarations énergiques du gouvernement italien. La polémique des journaux.
— IV. Lettre de Ricasoli au comte Nigra, ambassadeur à Paris. La comparution devant le tribanal de l'Inquisition. — V. Le second entretien du Pape avec le Père. Pression exercée par le Général de l'Ordre. Retour du Père à Turin. — VI. Nouvelle polémique de presse. La relation véridique des faits.
— VIL Les punitions infligées au Père Jacques. Ses dernières années. Sa fin.
LA fin prématurée du grand homme d'État causa dans le monde entier une profonde impression de stupeur et de regrets. Les gouvernements comme les Parlements de tous les pays envoyèrent à l'Italie l'expression de la douleur que leur faisait éprouver une si grande perte. Le 6 juin à la Chambre des Lords, le lendemain à la Chambre des Communes, les plus illustres des parlementaires du Royaume-Uni rappelèrent en termes émus et pleins d'admiration ce qu'avait été l'homme qui venait de disparaître. La presse libérale d'Europe et d'Amérique paj'a, elle aussi, le
juste tribut qu'elle devait à l'œuvre de celui que l'Italie pleurait (i).
On savait généralement que le comte de Cavour était mort en bon chrétien après avoir reçu les sacrements. Les journaux cléricaux supposèrent que le prêtre, qui l'avait assisté et lui avait donné l'absolution, avait dû obtenir de lui une rétractation formelle. Aussi, mettant une sourdine à son ton, le journal clérical, l'Armonia, écrivait-il : « Adversaires politiques de l'illustre défunt, nous avons, tant qu'il fut puissant, combattu énergiquement et en toute liberté ses idées et ses erreurs. Devant son cadavre glacé nous ne penserons plus qu'aux belles qualités de son âme. L'histoire le jugera. Quant à nous, nous ne pouvons que le pleurer et déplorer sa perte (2). »
Et le même journal rappelait l'envoi fait par Cavour d'un secours de 2 000 lire à un
(i) Cf. le beau livre de Berninzone, Raccolta dei migliori scritti e documenti pubblicati in occasione della morte del conte di Cavour. Turin, 1861. Seul un journal républicain, V Unità Italiana, se permit un langage inconvenant.
{2) "L'Armonia, n" 134.
couvent pauvre et la remise à un auguste personnage d'une lettre à lui adressée par un archevêque pour blâmer sa conduite (i).
La Civiltà Cattolica elle-même, la plus importante des feuilles cléricales, adopta un ton modéré : « Le comte de Cavour, écrivitelle alors, est maintenant devant le tribunal de Dieu. Nous lui souhaitons de tout cœur d'avoir réussi dans les derniers instants de sa vie à obtenir du Très Haut dans l'autre monde un jugement moins sévère que celui que l'histoire portera sur lui dans le nôtre (2) . »
Mais cette rétractation existait-elle? Dans un autre de ses numéros, « le comte de Cavour était, pour la Civiltà Cattolica, le premier architecte, le premier auteur des calamités qui désolaient l'Italie ». Et elle répondait en ces termes à V Armonia : « Les actes de générosité qu'on nous cite ne nous suffisent pas. Il nous faut une rétractation formelle et publique du défunt. C'est là ce qu'attendent, ce que réclament les honnêtes gens, les bons
(i) "L'Armonia, n" 134.
(2) Civiltà Cattolica, série 4, vol. X, p. 755.
catholiques, impatients de trouver dans ce texte la confirmation de leurs espérances et un gage du triomphe éclatant de la miséricorde divine. Toutefois, jusqu'à cette heure, on a gardé sur ce point un silence absolu (i). » Le grand journal clérical n'avait pas à ce moment (23 juin) connaissance de la lettre que le marquis Gustave de Cavour, frère du défunt, avait adressée trois jours auparavant au journal Les Nationalités (2).
« Turin, 20 juin.
« Monsieur le Rédacteur,
« L'article de la Gazette de France, que vous m'avez signalé, contient de graves inexactitudes sur les circonstances qui ont accompagné les actes religieux, par lesquels mon bien-aimé frère a voulu consacrer le dernier jour de sa vie mortelle.
« Il est absolument faux qu'il ait fait ou que l'on ait exigé de lui avant sa mort une
(i) Civiltà Cattolica, série 4^, voL XI, p. 67-77-97. {2) Lettre parue dans V Armonia du 22 juin.
rétractation formelle en présence de deux témoins.
« Il est faux pareillement qu'on ait fait demander par le télégraphe à Rome une dernière absolution pour lui au Souverain Pontife.
« Il est faux que notre curé, qui l'a admirablement assisté à son lit de mort, se soit ensuite rendu à Rome.
« Ce digne ecclésiastique, auquel mon frère accordait beaucoup d'estime et de sympathie, n'a pas quitté Turin depuis ce jour fatal du 6 juin et il célébrera demain dans son église paroissiale un service solennel en mémoire de son ancien paroissien.
« Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments de parfaite considération.
« G. DE Cavour. »
En présence d'un démenti aussi catégorique, l'Armonia, désolée de voir qu'elle avait fait fausse route et que ses espérances étaient bien loin de la réalité, s'empressait de faire la déclaration suivante : « Cette lettre modifie
bien des choses avancées par V Armonia et qu'elle n'aurait pas écrites si elle avait su alors ce que cette lettre vient de lui faire connaître (i). »
Le 28 juin, la Civiltà Cattolica, n'ayant désormais plus de ménagements à garder, voyait dans la mort du comte de Cavour une manifestation de la vengeance céleste. Elle déclarait que le Pape n'avait jamais donné l'ordre de célébrer des services pour le repos de l'âme du défunt et publiait une lettre en date du 13 juin 1861 du curé titulaire de l'église de Sainte-Marie des Anges, le Père Ignace, de Montegrosso, dans laquelle, parlant du Père Jacques, il l'appelait : « un des révolutionnaires protégés par Cavour, et que je crois moins naïf que Gavazzi et que le frère Pantaleo et consorts (2). «
On commençait déjà à parler de l'appel à Rome du frère Jacques qu'on mettait en
(i) Cf. Armonia, n° du 22 juin.
(2) Civiltà Cattolica, série 4^, vol. XL, p. 97 et suiv. Le sommaire du numéro porte la mention suivante : Interdiction des prières publiques pour feu Cavour.
demeure de rendre compte de sa conduite. Ce bruit prit encore plus de consistance après la publication de la lettre du marquis. Elle eut pour effet de provoquer, tant dans laCurie romaine que dans le parti clérical, un violent mouvement d'indignation contre le frère, qui s'était permis de donner l'absolution et les consolations de la religion à un excommunié, sans exiger préalablement de lui une rétractation formelle de ses erreurs !
Quelques semaines plus tard, le Père Jacques recevait la lettre suivante du Ministre Général des Mineurs Réformés (i) :
« Très estimé et très révérend Père,
« Le Saint-Père me charge de vous inviter à vous rendre ici parce qu'il désire s'entretenir avec vous. Il m'autorise à vous donner
(i) Cf. VArtnonia du 9 août 1861, n° 186, dans un article intitulé : Padre Giacomo e la « Gazzetta del Popolo ».
l'assurance que vous n'avez absolument rien à craindre. Je suis pour ma part intimement convaincu que loin d'être exposé même à un simple reproche, vous repartirez au contraire, consolé, tranquille et content, et que cet entretien tournera à la gloire de l'Ordre et plus encore à celle de votre couvent.
« Croyez-moi, venez et si par suite de circonstances imprévues, vous ne pouviez venir en personne, faites vous représenter par un Père ayant de l'expérience et du poids.
« Vous savez quelle importance a une pareille invitation. En attendant, je vous envoie ma bénédiction paternelle et me dis une fois de plus, mon Révérend Père,
« Votre affectionné serviteur dans le Seigneur.
« Frère Bernardin, Ministre général.
« Rome, Aracœli, 13 juillet 1S61. »
A cette lettre en était jointe une autre en date du même jour et adressée par le même frère Bernardin au Père Provincial (i).
(i) Cf. l'Armonia du 9 août 1861.
« Ci-inclus une lettre que je vous invite à remettre au P. Jacques, de Poirino. Exhortez le à venir ou à se faire représenter par une personne de confiance et d'expérience. Il n'a rien à craindre puisque le Saint-Père lui donne sa parole qu'il veut seulement l'entendre lui rendre compte de vive voix de l'affaire. Je pense que l'affaire fera honneur à votre couvent et à notre Ordre. ))
Le ton bienveillant de cette convocation ne répondait en aucune façon aux véritables sentiments de la Curie romaine furieusement indignée, comme les faits ne tardèrent pas à le démontrer, de la conduite tenue par le frère. S'il a, ainsi pensait-on à Rome, demandé et obtenu une rétractation formelle et publique, quel triomphe pour l'Église ! Si, au contraire, le frère, ne pouvant vaincre la résistance du comte, lui a refusé les sacrements, quel exemple plus frappant pouvaiton désirer?
Et la faiblesse d'un misérable frère aurait laissé échapper une semblable occasion ! Enfin, à défaut d'une rétractation écrite, on pouvait encore atteindre le but si ardemment désiré, en
obtenant du frère l'attestation du repentir du comte. C'eût été là encore une belle satisfaction pour le Vatican. Et voici pourquoi le Ministre Général, répétant la leçon qui lui venait d'en haut, n'hésitait pas à écrire que la venue à Rome du Père Jacques vaudrait gloire et honneur à l'Ordre et au couvent auquel il appartenait. Mais pourquoi cette fallacieuse, cette alléchante promesse, que le Pape ne lui ferait pas l'ombre d'un reproche? C'est qu'on craignait évidemment à Rome que la moindre réticence pourrait provoquer un refus public du frère de se rendre à cette invitation ou, ce qui serait pis encore, être de sa part la cause de quelque scandale.
Les belles phrases du Ministre Général n'avaient pas donné le change au pauvre franciscain, La violence des articles, que la presse cléricale lui avait consacrés, ne lui laissait pas de doute sur la tempête qui allait se déchaîner contre lui à Rome. Lui, un humble petit frère, il allait se trouver en présence du Chef suprême de l'Église ! Quel allait être son trouble, sa confusion à la vue d'une telle majesté ! Comment pourrait -il avoir le cou-
rage de se défendre, de trouver une réponse aux questions du Pontife? A côté des armes spirituelles, la Curie romaine disposait encore d'autres moyens plus efficaces ! Et si on allait le jeter pour toujours dans quelque noir cachot? Il fallait, avant de se rendre à cet appel, s'assurer un puissant appui, une énergique protection. Le frère Jacques y parvint. Un personnage influent obtint pour lui une audience du baron Ricasoli, alors Président du Conseil des ministres et ministre des Affaires étrangères. Les journaux du temps rapportèrent qu'au cours de son entretien avec le frère, le ministre fit allusion au danger qu'il courait d'être traduit devant le Tribunal de l'Inquisition et qu'à ces mots le frère pâlit et se mit à trembler de tous ses membres comme un homme devant lequel on vient d'évoquer de terribles souvenirs (i). » Le ministre se hâta de le rassurer en lui déclarant que le gouvernement le protégerait et en lui donnant une lettre, en date du 21 juillet
(i) Cf. La Perseveranza du 31 juillet. // Movimento du 2 août.
(Document IV), par laquelle il le recommandait au comte Teccio di Bayo, consul de Sardaigne à Rome (i).
Il lui conseilla en outre de recourir à l'expérience et aux lumières du Père Charles Passaglia, à ce moment professeur de métaphysique à la Sapience (2). Ce personnage, devenu célèbre par la suite, avait été quelques mois auparavant chargé par le comte de Cavour de négocier, de concert avec Pantaleoni, un accord avec le Vatican.
Les recherches, auxquelles je me suis livré, ne m'ont, pas plus que les documents que j'ai consultés, révélé le nom de la personne qui, à la requête du frère Jacques, demanda pour lui une audience à Rica,soli. Mais il me semble facile de suppléer à cette absence de preuves.
Le frère Jacques était très lié avec le marquis de Cavour, député au Parlement et frère du grand ministre. S'il se trouvait en
(i) Consul à Rome depuis le 3 avril 185g, il ne quitta ce poste qu'en septembre 1863, lorsque le gouvernement pontifical lui retira l'exequatuy.
(2) Cf. Document XIII.
si mauvaise posture à ce moment, il le devait uniquement à son dévouement à la famille du marquis. Il était donc tout naturel qu'il s'adressât à lui en semblable occurrence. Il sera du reste impossible de douter qu'il s'agissait bien du marquis, pour peu que l'on considère, d'abord que pendant son court séjour à Rome le frère entretint avec lui une correspondance suivie afin de le tenir au courant de la marche de son affaire (i) ; d'autre part, parce que Passaglia était tellement des intimes de la famille Cavour que peu de mois auparavant le comte Camille lui avait écrit pour lui offrir l'hospitalité (2) et qu'en novembre 1861 il fut en effet l'hôte du marquis (3).
Réconforté par les promesses du gouvernement, le Père Jacques répondit au frère
(1) Le Movimento publia une lettre du 30 juillet adressée par le frère au marquis. On ne trouve pas trace de cette correspondance dans les Archives de la Villa, à Santella.
(2) Télégramme du consul d'Italie à Rome publié par De Ces.\re, Roma e lo Stato del Papa, voi. II, p. 108.
(3) Ibid.,'p. 118.
Bernardin en lui donnant l'assurance qu'il se conformerait à l'ordre qu'il avait reçu de lui (i), et le Ministre Général, tout heureux d'un pareil acte de soumission, écrivait le 23 juillet au Père provincial :
« J'attends avec plaisir le Père, et dès qu'il sera arrivé, je l'assisterai en tout ce qui pourra lui arriver et il peut être ceitain qu'il sera reçu avec une véritable affection et un amour paternel (2). »
La presse répandit sur l'heure même la nouvelle que le frère Jacques était appelé à Rome (3).
La Gazzetta del Popolo de Turin, après avoir, dans un artici 3 de fond : Frère Jacques appelé à Rome, commencé par dire qu'on
(i) Le Movimento du 21 juillet rapportait que le frère avait dit à un personnage haut placé qu'il lui fallait se rendre à l'injonction de ses supérieurs. La Gazzetta del Popolo du 4 août, n" 214, ajoute qu'il déclara à une personne, de la parole de laquelle on ne peut doutef, qu'aucune mesure ne l'aurait arrêté, qu'il était tranquille parce qu'il était sûr d'avoir fait son devoir.
(2) Armonia du 9 août.
(3) Movimento du 21 juillet, Gazzetta di Torino et Gazzetta del Popolo du 22.
voulait forcer cet ecclésiastique à jurer que le comte de Cavour s'était rétracté, concluait ainsi : « Bon voyage. Père Jacques. Vos concitoyens savent que vous êtes un honnête homme et ne craignent pas les méprisables artifices de la cour de Rome (i). »
Le frère Jacques arriva à Rome dans la matinée du 24 juillet. La correspondance diplomatique du consul d'Italie à Rome avec Ricasoli nous fournit sur toutes les péripéties de son séjour dans la Ville éternelle des renseignements aussi précis que complets.
Le jour même, le frère présentait la lettre du ministre au consul Teccio di Baye qui, dès le lendemain, informait télégraphiqucment Ricasoli de l'arrivée du franciscain (Document V ) en même temps qu'il lui écrivait :
« Je m'empresse d'assurer Votre Excel -
(i) Cf. numéro du 21 juillet.
lence que je négligerai rien pour m'acquitter de mon mieux de la mission que vous avez bien voulu me confier et que je témoignerai à un ecclésiastique aussi distingué tous les égards auxquels il a droit de prétendre. » (Docîiment VI.)
Le frère, suivant le conseil du ministre, se rendit également chez le Père Passaglia (i) qui, pendant tout le temps qu'il resta à Rome, ne cessa de le guider et de l'encourager. Plusieurs cardinaux, prélats et théologiens, s'il faut en croire certaines assertions, l'auraient, à ce moment aussi, exhorté à se borner à déclarer qu'il avait la conviction d'avoir agi suivant sa conscience. Ces mêmes personnages lui auraient surtout recommandé de ne rien signer, parce que dans ces conditions on ne pourrait trouver moyen de se servir des canons de l'Eglise pour sévir contre lui (2).
Le Père Jacques alla se loger au couvent d'Aracœli, résidence du Ministre Général de l'Ordre. Celui-ci ne le quitta pour ainsi dire
(i) Cf. télégramme de Ricasoli (Document X). {2) Cf. Movimento du 9 août. — Gazzetta di Torino du IO. — Études sur l'Italie, 2^ partie, p. 32.
pas une minute, s'efforçant de toute façon à lui faire sentir la nécessité de répondre dans le sens voulu aux questions que lui poserait le Pape : mais le Ministre en fut pour ses frais d'éloquence.
Le même soir, le frère reçut l'ordre de se présenter le lendemain matin devant le Chef de l'Église.
On peut s'imaginer combien il tremblait en montant l'escalier du Vatican. Malgré toutes les belles promesses de son supérieur, il ne se faisait pas d'illusion. Il s'attendait à la tempête qui allait se déchaîner sur lui. Ne savait-on pas dans toute l'Italie que s'il avait un cœur bon et généreux, Pie IX, lorsqu'il éprouvait quelque grave contrariété, se laissait souvent aller à des éclats et à des mouvements de vivacité. Or, le Souverain Pontife avait déjà dû être mis au courant des intentions du frère par les rapports que lui avait faits le Ministre Général.
Un télégramme du consul en date du 26 juillet (Document VII) annonça au gouvernement sarde que le Pape avait reçu durement (con durezza) le Père Jacques.
Le lendemain 27, Teccio di Bayo rendait sommairement compte de l'entretien (Document VIII).
« Le Saint-Père (d'un ton sévère). — Vous vous êtes mal conduit et vous avez manqué aux devoirs de votre ministère.
« PÈRE Jacques. — J'ai agi suivant ma conscience et n'ai rien à me reprocher.
« Le s. p. — Comment avez-vous pu donner l'absolution au comte de Cavour sans qu'il se soit rétracté.
« P. J. — Il m'a fait appeler pour se confesser. Je devais l'écouter. Et ce qu'il m'a confié sous le secret de la confession, je ne crois pas que Votre Sainteté songe à me le demander.
« Le s. p. — Mais la rétractation devait être faite avant tout et cela n'a par conséquent rien à voir avec le secret de la confession.
« P. J. — Dans des cas semblables on ne l'a demandée ni à Pinelli, ni à Siccardi, ni à Persoglio, ni à d'autres. Et on n'y trouva rien à redire.
« Le s. p. — Mais le comte de Cavour, ce n'est pas la même chose (et le Saint-Père formula alors quelques-uns des principaux chefs d'accusations que le Saint-Siège avait relevés contre lui). Mais d'ailleurs, est-il vrai qu'il se soit confessé, qu'il ait communié?
« P. J. — Pour ce qui est de la confession, j'ose espérer que Votre Sainteté n'exigera pas de moi d'autre déclaration. Quant à la communion, la chambre du comte de Cavour était pleine de personnes qui pourront en témoigner.
(( Le s. p. — Mais toutes ces personnes se seront entendues à ce sujet.
« P. J. — Il y avait là des gens de toute classe et parmi tous ces assistants des personnages de la plus haute distinction.
« Le s. p. — Et pourtant on a dit, et divers journaux ont répété, que tout cela a été une comédie, un coup monté.
« P. J. — Les journaux peuvent dire tout ce qu'ils veulent. Mais moi, moi je puis affirmer à Votre Sainteté que le comte de Cavour est mort en bon chrétien et que je
serais heureux de voir tous mes paroissiens faire une fin aussi exemplaire.
« Le s. p. (d'un ton ironique). — Eh bien, vous avez de joHs paroissiens ! N'importe, je vous le répète, vous vous êtes mal conduit ; vous avez manqué à votre devoir. J'exige donc que vous le reconnaissiez et que vous déclariez que vous n'avez pas rempli les devoirs de votre ministère.
0 P. J. — Je ne puis déclarer qu'une seule chose, c'est que j'ai agi d'accord avec ma conscience et que je n'ai rien, absolument rien à me reprocher.
« Le S. P. — Eh bien ! soit. Demain vous vous présenterez devant le consulteur du Saint-Office aux Saints-Apôtres qui sera chargé de vous interroger. »
C'est évidemment du Père Jacques que le comte Teccio a tenu le récit de ce dialogue. Or, tout en ne contestant pas l'exactitude du sens de ces réponses, il semble pourtant difficile d'admettre qu'un humble frère ait pu, en présence du chef suprême de la Chrétienté, du Souverain Pontife à l'aspect si
solennel et si majestueux, se servir d'un langage aussi sec, aussi tranchant, aussi peu respectueux. On peut du reste assez aisément trouver une explication à la forme, au ton de ce récit si l'on considère que le consul n'a pas rapporté textuellement l'entretien en question, mais s'est borné à récapituler, à reprendre les paroles du frère qui, peut-être bien, n'a pu s'empêcher de forcer un peu les teintes et de prendre ainsi aux yeux de son gouvernement une attitude, dont l'énergie ne pouvait que le rendre plus intéressant. L'occasion était tentante et il était bien humain d'essayer d'en profiter.
Le consul, de son côté, voyait d'autant moins d'inconvénients à accepter et à transmettre les dires du frère, tels qu'il les enregistra dans ce premier rapport, à les renforcer même dans ceux qu'il adressa ensuite au Président du Conseil, puisqu'en exaltant la fermeté montrée par le père Jacques, il faisait valoir à Turin l'importance de la mission qu'on lui avait confiée. Il fallait assurément que le pauvi-e frère eût une rare présence d'esprit unie à beaucoup de force de volonté pour
ne pas perdre la tête, lorsqu'il se vit en présence du Saint-Père, pour ne pas fléchir devant ses reproches et ses injonctions ! Ricasoli, au cours de l'audience qu'il avait accordée au frère, l'avait chargé d'exprimer à Pie IX les sentiments de respectueuse obéissance du gouvernement pour lui et pour l'Église (Document XIII). Le Père Jacques se garda bien, en présence de l'accueil qui lui avait été fait par le Pape, d'en souffler mot. Continuant son rapport, le consul ajoutait : « Hier matin, le Père Jacques a été soumis par le dit consulteur à un interrogatoire qui a porté sur les mêmes points. Il a répondu à toutes les questions avec encore plus de circonspection, mais en affirmant toujours avec plus de force qu'il lui semblait impossible de révéler quoi que ce soit de ce qui lui avait été confié sous le secret de ia confession. Le Père Jacques ne croit pas que son affaire soit terminée. Et, en effet, le bruit court ce matin qu'il aura à se présenter demain devant le tribunal du Saint-Office. Je continuerai de veiller sur lui. Je me suis de plus entendu à cet effet avec un personnage
influent et ne négligerai rien pour lui assurer une protection efficace (i). >■
Les dures paroles du Pape, les bruits qui couraient dans la ville préoccupaient et inquiétaient sérieusement le consul. Il craignait de voir le Saint-Office instruire et sui\Te le procès du frère et ordonner son incarcération. Déjà, dès le soir même du jour de sa comparution devant le Pape, il avait reçu l'ordre de passer du couvent d'Aracœli à celui de S. Francesco de Ripa, où l'observance est beaucoup plus sévère et où il aurait à attendre les décisions de l'autorité (2). Le comte Teccio, crut en conséquence prudent de télégraphier le jour même en chiffre à son gouvernement : (' Je crains que la chose tourne mal pour le Père Jacques. Dois-je le faire partir? » (Document IX.)
La presse libérale, mise au courant des
(i) Quel était le personnage influent? Peut-être faisait-il là allusion au duc de Gramont, ambassadeur de France à Rome, très bien disposé en faveur del'Italie? Maisquelqnesjours plus tard, en août 1S61, il passait de Rome à l'ambassade de France à Vienne.
(2) Cf. Document XVII.
menaces adressées au frère, protestait hautement contre cette tentative de violation du secret confessionnel et pressait le gouvernement d'intervenir dans cette affaire. L'article de la Perseveraftza se terminait par ces mots : « Nous comptons bien que le gouvernement de Sa Majesté couvrira de sa protection un de nos concitoyens, un de ses sujets, et protestera contre un pareil attentat (i). »
Une correspondance de Turin au Pungolo annonçait que le Saint-Ofïice n'avait pas encore fait incarcérer le Père Jacques, qu'on ne cessait d'exercer sur lui une effroyable pression morale, mais qu'il résisterait, même à la torture (2) !
Les journaux exagéraient les dangers que courait le Père Jacques (3). Mais en vérité le
(i) Correspondance de Rome au journal la Perseveranza, reproduite par le Movimento du 2 août.
(2) Correspondance reproduite par le Movimento du 2 août.
(3) Dans une lettre adressée au marquis Gustave lie Cavour, le Père Jacques parlait des nombreuses épreuves par lesquelles il avait dû passer, parce qu'on voulait exiger de lui une déclaration contraire à sa dignité d'homme, mais il disait d'autre
langage sévère et comminatoire du Souverain Pontife, l'interrogatoire que lui avait fait subir le consulteur du Saint-Office, la perspective d'un long emprisonnement, les représentations tantôt mielleuses, tantôt sévères, selon les instructions qui lui venaient d'en haut, du Ministre Général de l'Ordre, avaient profondément troublé le pauvre frère.
Avant même d'y avoir été invité par la presse italienne, le Président du Conseil avait envoyé au consul les dépêches suivantes :
« 27 juillet.
« Vous voudrez avoir toujours présent que le Père Jacques dans ce moment est citoyen italien et sujet du Roi d'Italie. »
« 27 juillet.
« Tranquillisez Père Jacques. Qu'il maintienne l'indépendance de sa conscience sans faiblesse et assurez-lui que le gouvernement du Roi ne l'abandonnera pas, si jamais il allait
part que sa liberté n'avait jamais été compromise.
devenir victime d'une violence de la part du gouvernement romain ; violence qui ne peut sortir d'un emprisonnement, qui d'ailleurs serait de courte durée par la prompte intervention du gouvernement du Roi, qui a le devoir de protéger les citoyens. Empressezvous à déclarer tout cela avec chaleur au Père Poirino. »
« 28 juillet.
« Père Jacques dans ce moment, au lieu de faire sacrifice de sa conscience, doit se refuser à tout ce qui est contraire à sa conviction. Le temps de l'inquisition est fini. Confortez-le. ))
« 29 juillet (i).
(( ... Procurez que le Père Poirino ne plie à aucune menace et il ne laisse fléchir sa conscience sous la peur de quelque désagrément lâche qui ruine les meilleures causes. »
Le comte Leccio s'empressa de faire con-
(i) On trouvera au Document XI la teneur intégrale de ce télégramme qui a en outre trait aux négociations avec le Vatican relatives à la question romaine.
naître au frère les résolutions bien nettes de son gouvernement, absolument décidé à le protéger contre tout acte de violence. Ces communications rassurèrent si complètement le frère que dès le 28 juillet le consul put télégraphier à Ricasoli :
« Père Jacques est complètement tranquillisé. Son Général, par ordre de Sa Sainteté, veut qu'il déclare avoir manqué au devoir de son ministère ; autrement il ne pourra pas partir ; mais il refuse toujours. »
Et quelques heures plus tard, il expédiait cette autre dépêche :
« J'ai vu Père Jacques aujourd'hui. Je l'ai persuadé. Il est inébranlable. »
L'expédition, au cours même de la même journée, d'instructions aussi nombreuses et aussi catégoriques prouve manifestement l'intérêt que le gouvernement attachait à ce que le frère tînt ferme devant les intimidations et les manœuvres du Vatican. On lisait d'ailleurs, dans le Movimento du 30 juillet, cette nouvelle
6o LE COMTE DE CAVOUR
que les autres journaux reproduisirent immédiatement : « Nous savons de façon positive que le Conseil des ministres s'est occupé ce matin du danger que courait le Père Jacques et a pris à ce propos d'importantes lésolutions que je vous ferai connaître en temps et lieu (i). »
Je n'ai pu trouver trace, dans la correspondance que j'ai cependant dépouillée avec soin au Ministère des affaires étrangères, du télégramme ministériel par lequel Ricasoli a sans aucun doute fait savoir au consul que le départ prochain du frère Jacques lui paraissait certain. Il serait sans cela impossible de s'expliquer le passage suivant d'une lettre du comte Teccio, en date du 30 juillet :
« Au moment où j'écris à Votre Excellence il ne m'est pas encore possible d'annoncer à Votre Excellence si, comme il en a été ques-
(i) J'ai pu constater, en consultant la collection du journal, qu'il est fréquemment question du P. Jacques dans les numéros suivants, mais qu'on n'y trouve rien au sujet des mesures qui auraient été prises par le Conseil des ministres.
ET SON CONFESSEUR 6i
tion, le Père Jacques pourra partir demain pour les États de Sa Majesté, puisque c'est ce soir seulement qu'il connaîtra la décision du Père Général de son Ordre. »
Comment Ricasoli pouvait-il avoir une pareille confiance, alors que dans sa lettre précédente, en date du 25 juillet, le consul lui avait parlé des inquiétudes du frère et de la possibilité de l'ouverture d'un procès devant le Tribunal de l'Inquisition? Il importe toutefois de noter que le comte Teccio donnait dans la suite de sa lettre du 30 des nouvelles plus rassurantes, indices presque certains d'une évolution favorable.
« On dit partout, même dans les milieux plutôt bien disposés en faveur du Gouvernement Pontifical, que la Cour de Rome a été mal inspirée lorsqu'elle a mandé ici le frère dans l'espoir qu'il n'oserait pas maintenir ses affirmations devant les insinuations et sous la pression de ses juges. La conscience tranquille, sachant qu'il avait fait son devoir, il a au contraire tenu bon et si bien persisté dans
ses déclarations qu'on renonce, paraît-il, à intenter une action contre lui. Le Saint- Siège se contentera de déclarer qu'après avoir entendu les explications du Père Jacques, il se voit obligé à blâmer sévèrement et à réprouver sa conduite ; en procédant de cette façon il compte porter le trouble dans les consciences et mettre, en prévision de cas analogues, les ministres du culte dans le plus cruel embanas.
'< Après l'interrogatoire auquel l'a soumis le consulteur en chef du Saint-Office, le Père Jacques n'a plus été appelé à comparaître devant lui. Le Père Général de son Ordre seul n'a pas cessé d'essayer de lui arracher une déclaration dans le sens qu'indiquait à Votre Excellence mon télégramme d'avant-hier, déclaration à laquelle le Père s'est refusé catégoriquement en faisant preuve dans toutes ces circonstances d'une fermeté, d'une force de caractère au-dessus de tout éloge et qui lui ont valu l'estime et l'admiration de tous.
« Malgré le vif désir de la Cour de Rome de pousser les choses à l'extrême, on est de plus en plus porté à croire que devant l'impossibi-
lite d'obtenir de ce digne ecclésiastique la déclaration qu'elle espérait, la Cour de Rome reconnaîtra l'inutilité de toute action judiciaire, et ne mettra plus d'obstacle à son départ. »
Le Gouvernement italien crut utile de tenir le comte Nigra, son ambassadeur à Paris, au courant de ce qui se passait. Il résulte du reste, rien que de la lecture d'une lettre de Ricasoli à cet homme d'État, en date du 2 avril (Document XVII), que le Président du Conseil des ministres avait dû antérieurement déjà l'entretenir de cette affaire. Cette lettre renferme en effet quelques détails nouveaux relatifs à la comparution devant le Saint- Office :
« Le Père Jacques reçut l'ordre de se présenter devant le Saint-Office (Inquisition). — Le Secrétaire de l'Inquisition fut mandé chez le Pape et à la suite de cette audience les
inquisiteurs se réunirent chez le Secrétaire. Le Père Jacques eut à subir un nouvel interrogatoire devant le Saint-Office qui insista sur une rétractation formelle et qui, le trouvant absolument inébranlable, passa alors à la menace. »
Pourquoi le terrible tribunal s'arrêta-t-il presqu'aussitôt après avoir à peine engagé le procès? La lettre du 30 juillet du comte Teccio nous apprend que la Cour de Rome désire pousser les choses à l'extrême, mais en même temps elle nous prouve aussi que le consul avait pleine confiance dans l'avenir et ne croyait pas le Père en danger. Quelles ont donc pu être les considérations qui décidèrent le Vatican à renoncer à ses projets? Une correspondance de Rome, le 30 juillet, au journal La Nazione, après avoir relevé l'accueil, qui n'avait rien de paternel, fait par le Pape au Père Jacques, ajoute : a Peutêtre par le temps qui court, le cardinal Antonelli se trouve-t-il dans l'impossibilité de faire payer cher au Père le fait d'avoir agi en ne prenant conseil que de sa cons-