‹ Le Comte de Cavour et son confesseur;Chapitre 31 sur 47 · R. P. JACQUES · texte numérisé non relu

R. P. JACQUES

cience (i). » Et presqu'à la même époque on lit dans le journal II Movimento : « Le Gouvernement Pontifical a reculé devant un scandale qui iui aurait valu une nouvelle mercuriale de la France (2). »

Le cardinal secrétaire d'État n'ignorait certainement pas que le Gouvernement de Turin était décidé, dans le cas où on aurait pris quelque grave mesure contre le frère, d'intervenir énergiquement et de défendre les droits d'un citoyen italien, auquel on ne pouvait avoir la prétention d'appliquer les lois des États Pontificaux. L'habile homme a dû se rendre compte de la position particulièrement difficile dans laquelle le Gouvernement du Saint-Père risquait de se trouver, surtout par rapport à la France et à l'empereur Napoléon. Il est donc fort probable que le Vatican essaya seulement d'intimider le frère en lui faisant craindre de le déférer au tribunal de l'Inquisition, mais ne songea

(i) Reproduite dans le supplément d'il Movimento du 4 août.

(2) Numéro du G août 1S61. Je ne sais à quel fait le journal fait allusion.

jamais sérieusement à engager un semblable procès.

On devait croire, d'après les nouvelles envoyées par le consul, que le pauvre frère était arrivé au bout de ses peines et qu'on n'aurait pas manqué de lui accorder immédiatement l'autorisation de retourner en Piémont. Il n'en fut rien. Le même jour encore, le 30 juillet, il recevait au contraire l'ordre de se présenter de nouveau le lendemain matin devant le Pape. Le Vatican n'était donc pas encore décidé à renoncer à ses projets? On ne possède malheureusement aucune relation détaillée de ce second entretien. Le comte Teccio s'empressa de rédiger dans le cours de la matinée un télégramme chiffré, par lequel il informait son Gouvernement de ce nouvel incident :

« Père Jacques ce matin a été chez le Pape, qui lui demanda de nouveau déclaration, mais par écrit, dans le même sens.

« Le Père répondit franchement : « Je ne '( puis rien faire contre conscience. :>

« Et le Pape exaspéré : « Pouvez partir, lui « a dit, mais vous cesserez tout à fait exercice « de votre ministère, »

« Père partira par la première occasion.

« Passaglia, Mersuchi (?) sont partis à l'instant.

« La lettre dont il a été question a été expédiée hier à Votre Excellence. Si vous jugez à propos de me répondre de suite, il serait bon d'adresser votre dépêche à l'intendant Mastricola (i). »

A la grande surprise du consul, le bureau du télégraphe refusa d'accepter cette dépêche, le cardinal secrétaire d'État ayant, on ne sait pour quelle raison, interdit l'expédition des télégrammes chiffrés. Le comte Teccio envoya alors son message au bureau télégraphique italien de Terni. En même temps, il informait de la mesure prise par le Gouvernement Pontifical Ricasoli, qui lui répondait le i^^ août :

(1) Le sous-préfet de Terni.

« En suite à votre télégramme, j'ai donné à tous les bureaux télégraphiques du royaume d'Italie l'ordre de ne laisser passer, quelle que soit leur destination, aucune des dépêches chiffrées expédiées par le Gouvernement Pontifical. Si on ne rapporte pas de suite cette mesure inqualifiable, injuste et provocatrice, je donnerai des ordres encore plus sévères.

« La lettre n'est pas encore arrivée.

« Le Père Jacques sera bientôt de retour dans son couvent. »

D'où venait cette belle confiance du Président du Conseil dans le prompt retour du Père Jacques? Vraisemblablement d'un informateur, autre que le consul, du même peut-être qui lui avait donné la nouvelle (dont on ne trouve pas trace dans la correspondance du comte Teccio et que cependant Ricasoli communiquait à Nigra dans sa lettre citée ci-dessus) de la réunion tenue par les Inquisiteurs chez le Secrétaire du Tribunal du Saint-Office. Teccio se garda bien de montrer la moindre surprise en présence de l'assu-

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rance de son gouvernement, et le même jour, il télégraphiait à Turin :

« Père Jacques espère partir incessamment. Tout marche pour le mieux. Lettre expédiée. »

Mais le Gouvernement en fut pour ses affirmations comme le consul pour ses espérances. Le Père Jacques eut encore à passer par de nouvelles épreuves, à résister à de nouvelles pressions, comme le montre ce paragraphe d'un autre rapport du consul, en date du 3 août (Document XVIII) :

« Comme je l'avais mandé à Votre Excellence par mon télégramme du 31 juillet, qui a dû lui être transmis par notre Intendant de Rieti, il semblait que rien ne s'opposât plus au départ du Père. Mais s'étant rendu chez le Général de son Ordre pour obtenir l'obédience, il se la vit refuser. On recommença au contraire à le circonvenir, à tout mettre en œu\Te pour l'amener à faire une déclaration contraire à tout ce qu'il avait

affirmé. Cette scène se renouvela pendant deux jours entiers sans que le Révérend Père donnât le moindre signe de faiblesse. Bien au contraire, plus était grande et forte la pression morale qu'on exerçait sur lui, plus il mettait d'énergie à persister dans ses déclarations. Poussé enfin à bout par ces incessantes suggestions, il finit par répéter une dernière fois à son supérieur, qu'entièrement convaincu d'avoir fait son devoir, il ne pouvait faire d'autre déclaration et que dût-on même le retenir longtemps à Rome pour lui faire subir d'autres interrogatoires et quelle que pût être l'autorité devant laquelle on le ferait comparaître, ses assertions, ses déclarations restei aient invariablement les mêmes. « En présence d'une attitude si résolue et si ferme, on jugea sage de s'en tenir là et on accorda au Père Jacques l'autorisation de se mettre en route, mais après lui avoir fait savoir qu'il cesserait désormais d'administrer sa paroisse et qu'on lui interdisait d'exercer son ministère. Il est parti entouré de l'estime et de l'admiration de tous. Quant à nous, nous nous réjouissons d'autant plus

de la sympathie qui lui a été témoignée que nous voyons dans cette manifestation, la révélation de sentiments qui faciliteront la solution de la question romaine. »

Un courageux écrivain, l'avocat Joseph Leti, a écrit que le Comité central libéral de Rome, présidé par l'avocat Joseph Petroni, fit échapper dans les diligences pontificales un assez grand nombre de personnes compromises pour leurs opinions politiques et parmi elles le Père Jacques, confesseur du comte de Cavour (i). Je crois que l'auteur a commis là une erreur. Autorisé par le pape et par le Ministre Général de l'Ordre à quitter Rome, le Père Jacques n'avait pas à se sauver. D'après les journaux du temps, il se rendit à Civitavecchia où il comptait s'embarquer pour Gênes ; mais comme il n'y trouva pas de vapeurs sur le point de partir, il se dirigea sur Orvieto et Sienne (2), puis de là sur Modène, où il fut pendant quelques

(i) Roma e lo Stato pontificio dal 1S4S al 1870, voi. II, p. 105.

(2) Movimento du 9 août et Gazzetta di Torino du IO. Opinione da 8.

heures l'hôte de son ami Nicolas Zanichelli, le père de l'éditeur bien connu. Le 9 août au soir, il était à Gênes d'où il comptait repartir le lendemain pour Turin (i).

Les journaux libéraux annoncèrent sa prochaine arrivée (2). La Gazzetta di Torino écrivait le 8 : « Le Père Jacques rentrera aujourd'hui à Turin. La ville entière l'accueillera avec enthousiasme et lui dira : k Soyez le « bienvenu, Père. Votre conduite est le plus « bel éloge qu'on puisse faire de la vraie reli- « gion. »

h'Espero (3) invitait la population à faire une démonstration en son honneur ; mais au lieu du jour indiqué, le Père Jacques n'arriva à Turin que le 11 (4). Retard probablement voulu par l'autorité, désireuse d'éviter de bruyantes manifestations.

(i) Movimento du 9.

(2) Entre autres la Gazzetta del Popolo du 8 avril.

(3) Cf. Movimento du 9 août, p. 884.

(4) Armonia du 11, n» 188.

Les joLirnaux libéraux italiens et même quelques journaux étrangers, entre autres le Siècle, portèrent aux nues la conduite du frère (i). Ils reprochèrent vivement à la Curie romaine d'avoir d'abord cherché à violer le secret de la confession, puis d'avoir frappé le frère de la suspension a divinis et de l'avoir relevé de ses fonctions d'administrateur de la paroisse Sainte-Marie des Anges. La presse cléricale réfuta et démentit de son mieux ces assertions et alla même jusqu'à prétendre qu'on n'avait pas songé à citer le frère devant le Saint-Office. La Civiltà Cattolica du 31 août (2) publia, à titre de relation authentique du fait

(i) Parmi les journaux italiens la Gazzetta del Popolo et la Gazzetta di Torino du 8 août 1861. — La Nazione du 30 juillet. — // Fischietto du 16 août, n° 96.

(2) Civiltà Cattolica, 4*= série, vol. II, p. 613. Cet article a été reproduit par l'Armonia du 2 septembre 1861, n° 212, et par Balan, op. cit., vol. II, P- 357-

en question, un article que tous les journaux de même couleur reproduisirent aussitôt, et que je crois utile de transcrire textuellement ici, afin qu'on puisse apprécier à sa juste valeur le singulier argument employé par ce journal.

« A peine arrivé à Rome, le Père Jacques fut reçu par le Saint-Père. Sa Sainteté lui adressa aussitôt la parole en ces termes : « Nous savons qu'à tous ceux qui vous dece mandent des renseignements sur ce qui « vous est arrivé lors de la mort du comte « de Cavour, vous avez pris l'habitude de « répondre : « Il s'agit du secret de la confi fession. Par conséquent je ne puis rien dire. » « Pour ne pas Nous exposer à recevoir de « vous une telle réponse qui, si elle Nous « était faite, ne serait rien autre qu'une verini table insulte, Nous vous déclarons que le « secret de la confession est chose si invio- « lable que vous devez le maintenir à l'ente contre de n'importe quelle autorité, même « de la plus haute, fût-ce même de la Nôtre. » (Or si le frère devait garder secrète la con-

fession qu'il avait reçue, comment le Pape pouvait-il considérer comme une insulte un refus de la lui révéler.) « Mais la mort de Ca- « vour a été accompagnée d'actes extérieurs, « visibles pour tous. On lui administra le via- « tique, on lui donna l'extrême-onction. Or « le fait patent, extérieur de l'administration « des sacrements impliquait forcément et « préalablement l'accomplissement d'un autre « acte extérieur : la rétractation, la ré tracce tation, sans laquelle vous, son curé, vous « ne pouviez consentir à lui administrer les « Sacrements. En Notre qualité de Gardien « de la sainte discipline de l'Église, Nous « voulons entendre de votre bouche la rela- « tion de ces faits. »

« Le Père répondit à ces graves paroles en répétant que comme tout le monde le savait, il n'y avait pas eu de rétractation, parce qu'il n'avait pas cru devoir l'exiger. Le frère confirma ensuite par écrit la relation qu'il fit de toute la série des faits survenus au cours de ces douloureuses circonstances. Sans reconnaître explicitement, comme le voulait l'autorité ecclésiastique, qu'il avait manqué à son

devoir, peut-être à cause du trouble qu'il avait éprouvé dans des conjonctures aussi difficiles, il se borna à déclarer d'une façon générale que s'il avait commis quelque faute, il en demandait pardon. Comme on avait obtenu, quoiqu'en partie seulement, le résultat qui avait motivé la venue du frère à Rome, on le laissa partir en lui interdisant toutefois d'administrer les Sacrements, parce que celui, qui dans un cas aussi patent n'avait pas su ou n'avait pas voulu remplir le devoir qui s'impose aux ministres de l'Église, ne pouvait sans exposer les âmes à de grands dangers, être autorisé à exercer un office aussi délicat. »

L'existence d'une relation écrite par le frère des circonstances qui ont marqué les derniers moments du comte de Cavour est pleinement confirmée par les journaux libéraux de l'époque (i).

La polémique, à laquelle se livra la presse italienne, continua encore pendant toute l'an-

(i) Perseveranza du 4 août 1861 ; Movimento du 5 août.

née 1862. Le Père Passaglia, qui avait dû s'enfuir de Rome (i) après avoir publié à Florence un opuscule contre le pouvoir temporel du Pape (2), traitait dans son journal // Mediatore les rédacteurs de \di Civiltà Cattolica de « mâtins enragés qui s'étaient rués sur le prêtre pieux, courageux, éclairé et catholique qui voulant sauver l'âme de Cavour avait recommandé le grand Italien à l'infinie miséricorde divine (3). »

Dans un autre article du Mediatore (4), le Père Passaglia réfutait avec force de puissants arguments un jugement rendu contre le Père Jacques, à propos de l'absolution accordée par lui au comte de Cavour, par une assemblée de hauts prélats réunis à Rome dans l'église de Saint-Apollinaire, sous la présidence du cardinal Patrizi.

(i) De Cesare, op. cit., p. 116.

(2) Cet opuscule a pour titre : Pro causa italica.

(3) Numéro du i'^'' février 1862.

{4) Numéro du 10 mai 1862. Article reproduit en entier Appendice B.

Une ordonnance de l'archevêque de Turin, en date du 4 septembre 1861, releva le Père Jacques en même temps que de l'administration de sa paroisse, de tout mandat, juridiction et devoir paroissial et nomma en ses lieu et place le Père Teodoreto Borgna, alors vicaire à Alba. Comme nous l'avons dit plus haut, on lui avait déjà interdit d'administrer les Sacrements. Bersezio ajoute « qu'on le relégua dans un couvent fort éloigné (i) )). Il commet là une erreur, puisque, d'après les dires formels des parents encore vivants du frère, celui-ci ne quitta plus Turin. Le gouvernement mit à sa disposition deux petites chambres contiguës au couvent. On lit à ce propos les lignes suivantes dans le journal La Monarchia Nazionale : « Le Ministre de Grâce et Justice a trouvé que le Gouvernement avait le droit de

(i) Op. cit., vol. VII, p. 587.

tenir compte au Père Jacques de la noble conduite qu'il avait tenue et qu'il ne pouvait rester indifférent devant les persécutions qu'avaient attirées sur lui la correction et la fermeté de son attitude. Le Ministre en référa à Sa Majesté qui lui fit dire de ne pas se préoccuper de cette affaire, que le Roi avait prise en main en s'attachant le Père Jacques en qualité d'aumônier (i). »

La nouvelle, que donnait là le journal est, elle aussi, inexacte. Le frère n'a jamais été un des aumôniers du palais. Privé de sa paroisse et des maigres revenus qu'elle lui rapportait (2), affaibli et malade, il demanda, en décembre 1862, au cours d'une audience que le Roi lui donna, de le faire bénéficier d'une des pensions de l'Ordre des Saints-Maurice et Lazare, dont la croix de chevalier lui avait été conférée le 28 octobre 1861. Le Roi se montra tout disposé à appuyer sa juste de-

(i) Armonia du 30 août 1861.

(2) Alesson, op. cit., p. 236, prétend qu'on ne lui enleva que la confession. Mais l'article de la Civiltà Cattolica, que nous avons reproduit plus haut, dit qu'on lui interdit tous les Sacrements.

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mande, mais j'ignore par suite de quelles circonstances, ce fut seulement le 5 décembre 1869, qu'un décret royal lui alloua une pension de 250 lire (i). C'est à l'aide de cette allocation et d'une rente s'élevant au même taux et qui lui était due au titre des lois de suppression, ainsi que de quelques faibles subsides que lui votait le chapitre de l'Ordre des Saints-Maurice et Lazare que le Père Jacques vécut humblement et obscurément jusqu'à sa dernière heure dans ces deux petites chambres. En 1881, grâce à l'intercession de l'archevêque de Turin, on lui redonna l'autorisation de recevoir la confession. Un de ses neveux, J.-B. Rietto, actuellement instituteur à Moncalieri, m'a écrit pour me dire que sentant sa fin prochaine, le frère brûla tous ses papiers en septembre 1885. Peut-être bien y avait-il dans ce lot, à côté de quelques lettres du comte de Cavour, la copie de sa relation sur les derniers instants du grand homme.

(i) Je dois ces renseignements à la bienveillance de Son Excellence, M^ Boselli, chancelier de l'Ordre des Saints-Maurice et Lazare.

ET SON CONFESSEUR 8i

Le Père Jacques mourut en effet le 30 septembre à Turin (i), laissant le peu qu'il possédait à sa nièce Jeanne Rietto (2). Depuis le 2 octobre 1885, son corps repose, comme il en avait exprimé le désir, dans le petit cimetière de Poirino et une modeste pierre recouvre la dépouille mortelle du pauvre frère. Les journaux de Turin se bornèrent à enregistrer dans le bulletin mortuaire du 30 septembre le nom de Père Jacques (3), tout comme ils le faisaient pour n'importe quel inconnu. On avait oublié qu'un véritable combat s'était livré pendant près de deux ans autour de cet humble moine et qu e celui qui venait de disparaître avait été une des célébrités de l'époque !

Le pauvre frère finit ainsi ses jours dans l'oubli le plus absolu. La bulle d'excommuni-

(i) Acte mortuaire en date du i" octobre 1885. État civil de la ville de Turin, n° 1593.

(2) Testament ouvert et procès-verbal du 3 octobre 1885 rédigé par le notaire Zeccone.

(3) Gazzetta del Popolo de Turin et Unità Cattolica du 2 octobre 1885. État civil du 30 septembre.

cation du 26 mars 1860, on ne saurait le contester, lui ordonnait d'imposer au comte de Cavour l'obligation de se rétracter, et autant que puisse en juger un profane, il manqua à son devoir. Mais le refus des Sacrements aurait donné naissance, non seulement à Turin, mais dans la plus grande partie de l'Italie, à des manifestations d'une terrible violence contre le clergé et aurait profondément troublé la conscience du pays. Felix culpa, celle à laquelle le grand homme d'État dut la tranquillité de ses dernières heures, celle qui lui permit, l'âme délivrée de toute préoccupation religieuse de s'endormir en paix dans l'extase de la radieuse contemplation de l'œuvre admirable qu'il avait accomplie et de la grandeur future de sa patrie !

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